Erri de Luca, La parole contraire

erri-con-betulla330-copiaLa parole contraire est un livre de combat. Un petit livre d’Erri De Luca – 44 pages – conçu pour faire écho à un combat bien plus vaste. Au départ, une résistance civile s’organise en Italie contre le projet de creuser un tunnel ferroviaire à travers une montagne qui est aussi un gisement d’amiante et de pechblende, « un matériau radioactif plus concentré que l’uranium appauvri à des fins militaires ». Les habitants de la petite vallée s’opposent massivement aux nuisances du projet, le romancier italien a rejoint leur mouvement. La presse transalpine les appelle les NO TAV, du nom donné là-bas au Train A grande Vitesse. Les NO TAV sont proches des zadistes français. Au tribunal de Turin, un département spécialisé de quatre procureurs s’occupe à plein temps des NO TAV contre lesquels plus d’un millier d’inculpations ont été prononcées.

Erri de Luca mentionne trois influences qui l’ont poussé à rejoindre la résistance civile des habitants du val de Suse : Varlam Chalamov pour commencer, qui écrivit d’admirables récits dans les camps de la mort soviétiques. Georges Orwell ensuite, qui combattit avec les anarchistes espagnols face aux armées de Franco. Et Pasolini pour finir, répudié du Parti Communiste Italien parce qu’homosexuel, et qui « se tenait là où aucun de ses semblables n’osait être » : du côté de la gauche révolutionnaire. Et il l’avoue aussi franchement que possible : « C’est bien ça, je voudrais être l’écrivain rencontré par hasard, qui a mêlé ses pages aux sentiments de justice naissants, formateurs du caractère d’un jeune citoyen. »

Erri De Luca utilise des mots puissants pour accuser la LTF SAS, une société privée française chargée du chantier. Il parle du viol d’un territoire. La LTF SAS est établie à Chambéry, ce qui lui permet d’échapper aux lois antimafia votées en Italie. C’est la LTF qui a porté plainte contre l’écrivain, pour avoir incité publiquement au sabotage. Et le procès commençait aujourd’hui : « Le 28 janvier 2015, dans la salle du tribunal de Turin, ce n’est pas de la liberté de parole qu’on débattra. Celle qui est obséquieuse est toujours libre et appréciée. C’est de la liberté de parole contraire, inculpée pour cette raison, qu’on débattra. »

La parole contraire pose la question du rôle de l’écrivain, et De Luca s’appuie sur sa lecture attentive de la Bible en hébreu : « Ptàkh pikha le illèm : « Ouvre ta bouche pour le muet » (Proverbes/Mishlé 31, 8). Telle est la raison sociale d’un écrivain, en dehors de celle de communiquer : être le porte-parole de celui qui est sans écoute. » Pour porter la parole des NO TAV, De Luca revendique le droit d’utiliser le verbe « saboter », dans tous les sens que la langue italienne peut donner à ce mot. C’est le « droit de parole contraire », un droit fondamental que défend le romancier : « On fait ici le procès d’un écrivain pour ses phrases. » S’il existait encore, le Parlement International des Ecrivains aurait apporté son soutien à cette lutte, et ce livre est aussi un appel. « J’ai été formé à l’école du XXe siècle, écrit De Luca, où les écrivains, les poètes ont payé le prix fort pour leurs paroles. » On pense à Taslima Nasreen ou à Salman Rushdie, à Sushmita Banerjee, la romancière indienne assassinée par les talibans ou même à Ken Saro-Wiwa, l’écrivain nigérian qui fut assassiné pour avoir lutté contre la corruption menée par Shell dans son pays.

La lutte d’Erri De Luca est donc fondamentale et c’est à nous, ses lecteurs, de lui donner un écho aussi vaste que possible.

T.

Erri De Luca, La parole contraire, Gallimard, janvier 2015, traduit de l’italien par Danièle Valin 

Iostoconerri, le site italien des NO TAV

Par le feu, Apostolos Polyzonis et Djamel Chaar

Apostolos Polyzonis est ce père de famille grec qui s’était immolé par le feu devant une banque de Thessalonique. C’était le 16 septembre 2011, une date qu’il faudrait retenir.

10300967_809802212374684_5011305864132266862_nApostolos a pu survivre à ses brûlures et il y a peu, il racontait la genèse de son geste :
« Je l’ai fait en signe de protestation. Je ne voulais pas mourir. J’étais désespéré. Mais d’un autre côté, j’avais de l’espoir pour un meilleur avenir. Parce que je me sens coupable. Parce que ma génération laisse ce type de politiciens détruire les vies des générations à venir. » 


Apostolos Polyzonis n’est pas un homme seul. En Espagne, en Italie, en Tunisie et en France, ils sont plusieurs à avoir fait le choix de s’immoler pour protester contre les conditions de vie inhumaines qu’ils devaient endurer. Le 13 mars 2013, à Nantes, Djamel Chaar s’est suicidé par le feu devant l’agence Pôle-emploi qui refusait de reconnaître ses droits à une indemnité chômage.

J’essaie de ne pas oublier leurs noms, leur geste qui semble emblématique de notre monde. Et quand je vois ces petites fleurs jaunes qui poussent au milieu des zones commerciales, je pense à leurs deux vies d’hommes debout face au malheur politique. Apostolos Polyzonis, Djamel Chaar et sa femme, Nicole, qui avait eu le courage de raconter le calvaire affronté par celui qu’elle aimait dans une émission de radio.

T.

L’image fantôme D’Oskar Benedek

Oskar Benedek

Oskar Benedek est un mystère humain du XXe siècle. De ce mystère ne demeurent plus que quelques photos et l’histoire de sa vie, qui n’est pas achevée malgré qu’il aie disparu. Benedek était hongrois, un photographe hongrois qui avait croisé les surréalistes à Paris. Le 4 janvier 1944, jour du vernissage d’une importante exposition de ses œuvres dans une galerie de Budapest, un mois avant l’arrivée des troupes nazies dans sa ville, Oskar Benedek disparaît sans explication. Près de soixante-dix ans plus tard, une enquête ramène en plein jour son étrange histoire sous la forme d’un film, un très beau film d’une trentaine de minutes où témoignages, photographies et pages de son journal dessinent une énigme

Réalisé par Olivier Smolders, avec l’aide de Thierry Hoguelin au scénario et de Jean-François Spricigo pour les photographies, ce « film en voie de disparition » fait scintiller le mystère Benedek en noir et blanc, juste sous nos yeux qui d’emblée veulent en savoir plus: des images chirurgicales où des scalpels découpent la peau de jeunes visages, des extraits de la presse hongroise de l’époque, des images filmées en 8mm par le photographe esquissent une biographie par fragments : « La galerie Hantaï présente les images d’Oskar Benedek, un représentant de la jeune école hongroise de photographie. L’élite de la ville s’est précipitée au vernissage sans pouvoir féliciter l’artiste Benedek, qui a brillé par son absence. » C’est écrit dans la Nation Hongroise du 8 février 1944. Deux jours plus tard, un rapport de police précise qu’Anna Foldes a signalé la disparition de son locataire. Quand elle est entrée pour faire le ménage, tous les meubles avaient disparu. Interrogés par la police, les voisins affirment n’avoir rien entendu. C’est l’entrée du mystère Benedek où le film maintenant nous emporte.

la-part-de-l-ombre2Dans la Gazette de Budapest du 28 février 1944, on en apprend davantage : « Nous n’avons aucun signe d’Oskar Benedek, disparu depuis un mois. La police a interrogé son médecin, le docteur Klein. Celui-ci n’écarte pas la thèse du suicide, car son patient souffrait d’une grave dépression. Depuis plusieurs jours, Benedek se sentait suivi par des étrangers et avait peur d’être enlevé. La disparition mystérieuse de Benedek assure un succès inattendu à la présentation de ses œuvres. » Nous sommes au cœur du questionnement qui devient d’un seul coup politique. « Sur ordre de la kommandatur, la police a saisi les photographies exposées à la galerie Hantaï. Ces clichés ont été détruits et la galerie restera fermée. On ne peut qu’applaudir cet acte de salubrité publique. Les photos de Benedek sont un exemple déplorable d’art dégénéré à la solde de la juiverie internationale. » C’est écrit noir sur blanc dans La Nouvelle Hongrie de mars 1944.

En nous donnant à voir les photographies de Benedek, le film nous raconte l’opération de propagande dont elles allaient devenir le prétexte : « Chaque jour, on en sait plus à propos du traître Benedek. L’état-major a confirmé détenir des preuves irréfutables que ce misérable vendait des informations aux Soviétiques. Ces informations s’ajoutent à la découverte d’un petit laboratoire clandestin où la police vient de saisir un lot de photographies obscènes. Benedek, non content de trahir sa patrie au profit de la vermine soviétique, corrompait les mœurs de notre jeunesse. » Toute la perspicacité de la censure et de la diffamation nazies consistent à repérer et à mettre hors d’état de nuire les œuvres néfastes.

Plus tard, la presse hongroise nous apprend qu’un noyé a été retrouvé dans les eaux du Danube. Selon le rapport d’un légiste, il s’agirait d’un certain Benedek, activement recherché par la police. Mais La part de l’ombre n’en reste pas à la version nazie. En français, une voix d’homme vient lire quelques passages du journal intime que le photographe a tenu de 1935 à 1944 : « La terre de mon enfance n’existe plus. Mes chers parents, mon pauvre Miklos, où sont passés nos rires d’autrefois ? Le bruit des clochettes à l’encolure des chevaux, les arbres noirs au bord des eaux glacées, où sont passés les souffles du vent sur la plaine de Szolnok ? Photographier c’est embaumer le temps, c’est ce qu’ils disent. Pourtant je ne photographie pas pour me souvenir des choses, pour les immortaliser, mais au contraire pour les effacer, les détruire, les jeter dans un puits sans fond. »

wb11Il n’a fallu que quelques minutes d’un très beau cinéma pour qu’on comprenne, a contrario des propagandes habituelles, qu’il s’agit bien d’une œuvre incontrolée, aussi profonde qu’insaisissable. Et peut-être fictive. La rencontre d’André Breton à Paris, d’Eluard et Picabia nous donne l’ébauche d’une constellation mentale, entre rupture amoureuse et tentative de suicide. Dans l’orbite des surréalistes parisiens, les photographies de Benedek inventent un monde où le corps nu d’une jeune femme fait face à un singe empaillé. La question se pose de savoir qui, de Jean-François Spricigo ou d’Oskar Benedek, est l’auteur des photographies que La Part de l’ombre donne à voir. Après tout, Benedek n’est pas cité dans le Dictionnaire mondial de la photographie, où il aurait précédé Walter Benjamin, un autre disparu dont la mort interroge.

La Part de l’Ombre n’est peut-être pas un documentaire, mais l’invention d’une œuvre photographique prenant sa source dans les images d’un autre photographe encore en vie, Jean-François Spricigo, praticien du mystère en noir et blanc qui interroge la force de fascination des photographies dans nos vies. Né d’une nouvelle de Thierry Horguelin, le très beau film film d’Olivier Smolders est un pur objet photo-littéraire, à la manière de La Jetée de Chris Marker. A l’origine du scénario, le texte de Thierry Horguelin racontait l’histoire d’un photographe qui efface le monde en le photographiant. A partir de là, le coup de génie d’Olivier Smolders est d’avoir songé que les photographies de Spricigo pouvaient incarner cette malédiction. « La reconstitution historique faisait partie du jeu, explique le cinéaste, même si la volonté de créer un leurre ne nous est jamais apparue comme une fin en soi. C’est seulement un dispositif pour mettre le spectateur dans une certaine disposition d’esprit. Finalement, la question de savoir si Benedek a vraiment existé importe assez peu. Au cinéma, tout est fiction. »

N’empêche que Walter Benjamin a peut-être écrit un texte fondamental sur les photographies parisiennes d’Oskar Benedek. Un texte disparu lui aussi, escamoté avec d’autres manuscrits, dans la chambre d’hôtel de Portbou où son corps a été retrouvé, le 26 septembre 1940.