Que signifie pour nous survivre ?

« Lorsque je repense à cette époque, je me rends compte aujourd’hui que l’anéantissement de l’intelligentsia n’a pas eu lieu de façon directe et brutale. Ce fut au contraire un processus complexe, comprenant une courte période d’épanouis-sement, durant laquelle il n’était pas si simple de s’y retrouver. » Ce sont les mots de Nina Berberova dans C’est moi qui souligne. L’époque dont elle parle, c’était celle des cinq premières années du régime soviétique, de 1917 à 1922.

Nina Berberova

Nina Berberova

« On n’éliminait pas les personnes en tant qu’individus, mais en tant que membres d’un groupe, d’un mouvement ou d’une « classe ». La répression était planifiée comme la production des objets. C’est ainsi que Mandelstam fut supprimé et qu’on interdit à Zamiatine d’écrire. »

C’est cette lucidité qui sauvera la vie à Nina Berberova, la poussera à fuir pour Berlin, dès 1922, en compagnie de Vladislav Khodassevitch. Un demi-siècle plus tard, en préfaçant le dernier livre du poète qui fut aussi son compagnon (2), Nina Berberova fera le portrait de ces années d’exil : « Le destin tragique de cet exilé de notre siècle est emblématique de celui de toutes les futures victimes des régimes totalitaires : des gens privés de leur patrie, chassés de leur propre pays pour avoir refusé l’idéologie officielle, des poètes coupés du milieu poétique de leur époque.»

C’est moi qui souligne est aussi un livre de mémoires, mais c’est d’une vie en forme d’épopée qui y est racontée, une traversée du XXe siècle à travers les exils successifs d’une femme qui avant tout voulait « être ». Être « sans attendre Godot », comme elle l’écrit au sujet de Simone de Beauvoir, juste après avoir aperçue celle-ci dans un café de Montparnasse. Dans les dernières pages du dernier chapitre, elle raconte ce cauchemar qui lui semble incarner en une image sa situation d’exilée perpétuelle, dont le retour au pays natal serait une condamnation à mort.

« Que signifait pour nous « survivre » à ce moment-là ? Etait-ce un problème physique ou moral ? Pouvions-nous prévoir la mort de Mandelstam, celle de Kliouïev, le suicide d’Essenine et celui de Maïakovski, la politique littéraire du Parti visant à anéantir deux, sinon trois générations d’écrivains, le silence d’Akhmatova qui durerait vingt ans, les poursuites contre Pasternak, la fin de Gorki ? »

T.

Kateb Yacine, écrire comme une poule qui va pondre

10377364_800883059933266_1672156912411924455_nDans un entretien paru en 1986 à Alger, Kateb Yacine comparait l’écrivain à une poule. C’est un rapprochement qui peut paraître étrange, et qui m’avait frappé parce que j’ai toujours eu de l’amitié pour les poules.  Il m’est arrivé souvent d’aller écrire au milieu d’elles, du temps où j’avais un poulailler sous les grands chênes de mon jardin. C’était mon refuge quand la maison devenait trop bruyante au retour de l’école. Les enfants venaient m’y rejoindre, si bien que l’enclos des poules devenait un lieu de retrouvailles où il n’était plus question d’écrire, mais d’hypnotiser Quiquine, la poule rousse qui me suivait partout à la manière d’un chien fidèle, et qui le soir venait se percher sur l’appui de fenêtre de la chambre des enfants, comme un chien de garde venu veiller sur leur sommeil.

C’était l’époque où l’hypnose m’intriguait. Je lisais les livres de Léon Chertok, des biographies de Charcot et de Messmer, ces charlatans magnifiques que Freud lui aussi vénérait.  Je m’exerçais aux mystères de l’hypnose sur mes amis les plus confiants et un beau jour, c’est vrai, j’ai essayé sur Quiquine. Je l’ai posée sur la table face à moi, j’ai commencé à lui parler à voix basse en fixant ses yeux de poule aussi profondément que possible, et Quiquine s’est endormie. Elle était aussi raide qu’une poule morte, ses yeux ne remuaient plus, signe d’un sommeil artificiel. Mes enfants adoraient ce spectacle, et j’adorais devenir un mage à leurs yeux. D’un seul coup, j’étais ce père capable d’hypnotiser les poules, capable aussi de faire tomber du ciel tous les oiseaux du monde, l’inventeur des oiseaux-météores et quand les enfants me retrouvaient au fond du poulailler, couvert de poussière en train d’écrire dans un cahier sur mes genoux, ils s’imaginaient qu’à nouveau je peaufinais de vieilles formules de sorcellerie.

« L’écrivain est un peu comme une poule, disait Yacine. Il a besoin d’un poulailler pour pondre. C’est-à-dire qu’il a besoin de calme, de silence, de paix. Il a besoin de la paix de l’esprit, c’est-à-dire pas d’ennui, ni d’ordre familial, ni financier, ni matériel, ni rien. Alors, à ce moment-là, il s’enferme. Il s’enferme mais il pond. Et il ne faut pas qu’il soit dérangé dans sa ponte. »

Je suis comme Yacine. Je rêve souvent d’une vie à l’abri loin des tourmentes, sans inquiétudes liées à l’argent ou aux reproches d’une femme devenue triste. En vérité je rêve d’écrire comme une poule, et je repense à l’existence de mon amie Quiquine dans ce jardin en lisière de forêt. Quiquine avait un regard préhistorique mais elle n’écrivait pas. Pas le moindre poème de toute son existence. Par contre, elle ressentait la présence des renards et des genettes de l’autre côté du grillage, quand les lumières de la maison s’étaient éteintes et que la nuit se faisait menaçante. Elle me faisait confiance, elle s’endormait souvent sur mes genoux, la tête enfouie à l’intérieur de ma paume pendant que je parlais aux enfants. Quiquine incarnait une forme de tendresse animale dont j’ignorais l’existence, mais que je n’oublie pas et sur laquelle je veux apprendre à écrire.

T.

Le petit peuple des poèmes de Marie Huot

« S’il vous plaît encore un peu encore un peu de vivre. »
Marie Huot,
Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau

Comment fait-elle, Marie Huot, pour rassembler ses poèmes ?

Je ne connais pas la vie de celle qui écrit qu’elle dépèce sa colère animale à deux mains. Je lis ses poèmes, ça suffit à m’abreuver, mais j’imagine une créature difficile à raconter, une vie qui se heurte et se protège pour en finir avec les heurts. Comment imaginer sinon celle qui vient raconter ses légendes à l’intérieur de recueils s’appelant « Absenta », « Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau », « Mon enfant de sept lieues », « Qu’est-ce qu’il y a dans l’eau ? Dis, qu’est-ce qu’il y a dans l’eau ? Le Feu ? » ou « Dort en lièvre ». Je me demande comment elle fait, Marie Huot, pour inventer pareilles légendes, de celles qu’aucun peuple n’avait tenté d’imaginer depuis la nuit des temps ?

Parce qu’avant tout, ses légendes sont des épopées d’une incroyable modestie. Des petits contes magdaléniens issus d’un monde où l’humain peignait des hommes blessés sur les parois des grottes-temples, des cerfs mégacéros dans les sanctuaires sans lumière des cavernes.

« A présent la nuit entière est close sur nous, écrit-elle dans Douceur du cerf.
Elle a bu l’une après l’autre
toutes nos tentatives de monde ancien et de nouveau monde. »

L'homme à tête d'oiseau, Lascaux, puits

L’homme à tête d’oiseau, Lascaux, puits

J’ai envie de recopier ici une légende de Marie Huot, pour partager ne serait-ce que l’esquisse d’une intuition qui m’est venue en la lisant. L’idée qu’il s’agirait de légendes primitives. Celle-ci occupe la moitié d’un poème, à la page 37 de Qu’est-ce qu’il y a dans l’eau ? Dis, qu’est-ce qu’il y a dans l’eau ? Le feu ? Ici, j’avoue, le titre est aussi long que la légende est dense, ramassée sur elle-même comme un verset du Coran. Presque un miracle on dirait en lisant, un peu estomaqué devant pareille apparition, venue peut-être d’une religion qui n’a pas encore eu la chance d’exister dans le coeur des croyants. La toute dernière légende du recueil :

« C’était la grande nuit immobile
qu’elle voulait garder entière
liquide sous sa langue
puis l’avala et dit
je suis en train de devenir
la femme la plus silencieuse du monde »

La femme la plus silencieuse du monde n’existe pas dans les contes persans, ni dans les contes aztèques ou tchétchènes, je viens de vérifier. Aucun conteur Inuit n’a jamais mentionné pareille créature, ni même Alberte Forestier, qui a pourtant en tête toutes les légendes qu’on raconte du Quercy au Larzac. Je ne savais plus où chercher.

Il faut savoir qu’à l’intérieur des poèmes de Marie Huot, les êtres vivants sont parfois des poissons, d’autres fois un homme sans nom qui parle de la guerre, ou encore un grand cerf qui entrera dans le cercle avec un bateau en équilibre entre ses bois, parfois un autre homme qui reviendra peut-être cette nuit, ou un poète appelé Serge Pey. Il y a aussi le dompteur d’ours, la fille de ceux qui chuchotent dans le noir, une truite bleue jaillie de sa bouche, la cantabile, la quémandeuse ou celui qui soulève la mer d’une seule main. Avec beaucoup d’autres, ils forment un peuple de créatures rudimentaires mais fulgurantes, aussi légendaires qu’un Petit Poucet ou que la Llorona. Un petit peuple vagabond qui m’accompagne pour affronter les vents de février, en éloignant le spectre des si vieilles solitudes qu’on traIMG_9820verse en hiver.

Il y a aussi beaucoup de vraies questions dans les poèmes de Marie Huot. Des questions auxquelles personne ne songe à répondre, preuve que ce monde ne fera pas illusion très longtemps, qu’on peut jeter nos certitudes aux orties et balancer nos rengaines à la casse. Des questions qui manifestent aussi nos ignorances.

« Qui se souvient qu’un jour les maisons éventrées ont abrité des nids ? », a demandé Marie Huot.

Personne n’a voulu lui répondre.
« Qui connaît encore le cimetière des enfants perdus ? »
Là non plus, personne n’a pris la peine d’apporter une réponse.
« Qui se souvient qu’un jour les hommes éventrés connurent l’amour ? »

Sérieusement, je voudrais qu’un jour quelqu’un ait le courage de répondre à la femme qui écrit ces légendes minuscules. Sinon pourquoi toutes ces questions ? Si le silence vient nous coudre les lèvres dès qu’on a pu refermer le recueil, ce n’était pas la peine de questionner.

Le silence est une langue morte, comme le latin que plus personne ne parle dans les rues de l’empire disparu. Mais il arrive qu’une langue morte ressuscite, et les questions de Marie Huot sont déterminantes pour l’avenir en commun des enfants qui vont naître. Alors je cherche un téméraire pour apporter ne serait-ce qu’une ébauche de réponse. On appelle ça l’avenir de l’humain sur des terres saccagées. Quelqu’un d’assez courageux, prêt à faire confiance à son instinct, avec un peu de temps pour mener les recherches nécessaires. Un homme sans nom, qui aura la patience de déchiffrer les oracles et les mauvaises nouvelles dans les journaux.

N’oublions pas non plus Mandelstam. Ses questions minutieuses emmerdaient l’appareil politique, si bien qu’on a envoyé crever ce pauvre type à l’autre bout de la Russie. Le résultat ne s’est pas fait attendre. Des millions de Russes sont morts dans le pays avant qu’ils n’aient trouvé les mots et le courage de poser la moindre question. Une hécatombe de l’Ukraine à l’Oural, et les historiens de Mémorial comptent encore les cadavres.

En page 30 des Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau, la poète des légendes minuscules a écrit :  « Elle dit encore « Viendra un jour où, seulement nous, nous souviendrons du siècle loup garou de Mandelstam ». C’est pourquoi je me permets d’insister : il serait plus prudent de répondre aux questions que Marie Huot pose aux humains d’aujourd’hui. Elle a fait preuve de patience, de gentillesse mais elle attend que quelqu’un maintenant lui réponde.

De plus en plus, je crois que la femme d’où naissent toutes ces questions est une instinctive aux aguets, attendant la promesse d’une réponse. Elle ne différencie pas la meute des animaux qui s’échappent du troupeau mal foutu des créatures humaines, singes savants fabriquant les catastrophes collectives. Tous ensemble, ils font partie du petit peuple de ses poèmes, de son histoire. Une population légendaire, à moitié mammifère, habitant des villes ouvragées à proximité des forêts. Dans un poème de Dort en lièvre, l’instinctive questionneuse a noté :

« Je dépèce ma colère animale à deux mains
Du museau aux talons
Je garde dans les poches de mes robes à fleurs
Les griffes et les dents
Intactes et blanches »

Joseph Beuys, « Hirschkuh », auqarele, 1979.

Joseph Beuys, « Hirschkuh », auqarele, 1979.

Et plus loin, dans le même recueil :

« L’homme qui marche
Dans la rue l’été
Veille en lui l’animal
Ses muscles glissent sous la peau
Il cherche un puits
A l’angle des rues parfois
Furtivement
Il lèche sa sueur d’un grand coup de langue »

Qui veut répondre, maintenant, aux questions primordiales des poèmes de Marie Huot?

Il serait temps qu’en France, en Europe et de plus loin encore, on commence à trouver le courage de répondre aux poètes.

T.
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Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau, Le Temps qu’il fait, Cognac, 2009.
Dort en lièvre, Le bruit des autres, 2011
Lucioles, Marie Huot, espace pour l’art, Arles, mai 2011
Douceur du cerf, Editions Al Manar, 2013