Anna Politkovskaïa, journaliste dissidente

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Le visage d’Anna Politkovskaïa sur les murs d’Arles, en 2012.

Mercredi 5 octobre 2016, le Guardian publiait un récit de Lana Estemirova, la fille de Natalia Estemirova qui fut assassinée en Tchétchénie pour avoir travaillé avec Anna Politkovskaïa. La petite lumière de ce texte n’a pas cessé d’irradier les pensées noires qui restent liées au nom d’Anna Politkovskaïa. J’ai essayé de le traduire en français, pour qu’il résonne aussi ici.

Lana Estemirova a 22 ans, elle a grandi à Grozny, en Tchétchénie, et elle raconte le souvenir qu’elle a gardé d’Anna Politkovskaïa, de l’amitié qui la liait à sa mère, Natalia, assassinée elle aussi pour avoir défendu les victimes d’une guerre sale, qui n’est pas sans rappeler celle que mène l’armée russe aujourd’hui en Syrie.

Ma mère et Anna Politkovskaïa : deux femmes qui moururent pour que la vérité puisse exister

Par Lana Estemirova

C’était un jour d’octobre, les rues de Grozny étaient déjà trempées sous un pâle soleil d’automne. Ma mère et moi venions de terminer nos courses et de monter dans un bus bondé qui nous ramenait à la maison.

Le moteur venait à peine de démarrer que ma mère a répondu au téléphone. D’un seul coup, son visage est devenu très pâle. « Quoi ?», demandait-elle à voix basse. « Quand ?»  Et puis elle a crié au conducteur d’arrêter le bus pour nous laisser descendre. «Anna a été tuée», m’a-t-elle dit à voix basse. «Nous allons marcher jusqu’à la maison !»

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Natalia Estemirova

Ma mère, Natalia Estemirova, et la journaliste d’investigation Anna Politkovskaïa travaillaient ensemble depuis plusieurs années, et leurs liens professionnels avaient évolué en une profonde amitié. Ma mère travaillait pour Mémorial, une ONG  vouée à défendre les droits de l’homme, où elle rassemblait des preuves des violences d’État, tout en offrant une aide et des médicaments à ceux qui en avaient besoin. Ensemble, elles formaient une équipe de choc qui enquêtait sur les exactions les plus violentes de la guerre en Tchétchénie.

En général, Anna vivait à la maison quand elle venait à Grozny, la capitale tchétchène,  et j’étais jalouse si elle devait dormir ailleurs. Quand je pense à elle, je me souviens de la manière dont elle s’asseyait sur notre canapé, pour siroter son thé dans le petit appartement que louait ma mère. Grande et maigre, elle se tenait toujours bien droite. «Regarde comment tu devrais t’asseoir», me chuchotait ma mère quand je n’avais que neuf ans.

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Lana Estemirova

J’avais un peu peur d’elle : son attitude stricte empêchait mon impertinence habituelle et tant qu’elle demeurait avec nous, je restais tranquillement assise à lire, en écoutant de temps en temps leurs conversations au sujet des enlèvements et des tortures, des procès et des injustices du système judiciaire russe.

Le cas le plus emblématique auquel Anna et ma mère ont travaillé était l’enlèvement  et l’assassinat de Zelimkhan Mourdalov, un bon exemple du chaos inquiétant que les troupes russes faisaient régner pendant la première et la seconde guerre en Tchétchénie.

Mourdalov, âgé de 26 ans, a été enlevé par les forces russes le 3 Janvier 2001, alors qu’il marchait dans les rues de Grozny. Selon les déclarations des témoins, il a été battu et torturé par un lieutenant-chef des forces russes, Sergueï Lapine. Après cela, Mourdalov a été officiellement déclaré disparu.

En Tchétchénie, tout le monde sait ce qui arrive à ceux qui «disparaissent». Les parents désespérés du jeune homme ont passé des journées entières devant le bureau du procureur, en attente d’informations sur leur fils. S’il n’y avait pas eu Anna et ma mère, cette histoire aurait pu se terminer comme des centaines d’autres.

capture-decran-2015-03-12-a-11-37-55Grâce à leurs efforts et à ceux de l’avocat de Mourdalov, Stanislav Markelov, Lapine a été finalement jugé et condamné à dix ans de prison. Anna, Markelov et ma mère ont souvent rendu visite au père de Mourdalov, Astemir. Un homme accueillant, qui installait une table sur la terrasse pour mieux voir son magnifique jardin de roses. Même si leurs discussions demeuraient plutôt sombres, il y avait aussi de grands éclats de rire. L’humour était d’autant plus nécessaire que la situation semblait désespérée.

L’emprisonnement du lieutenant-chef Lapine était un vrai triomphe pour toute la Tchétchénie. Mais ce fut aussi une victoire amère. Anna n’a pas vécu assez longtemps pour assister au second procès de Lapine dans l’affaire Mourdalov, en 2007 : voilà bientôt dix ans, en Octobre 2006, qu’elle a été abattue dans l’entrée de son immeuble à Moscou.

Markelov, l’avocat de Mourdalov, a été tué trois ans après, le 19 Janvier 2009. Et quelques mois plus tard, le 15 Juillet, ma mère a été enlevée devant notre maison pour être tuée peu après. La famille Mourdalov a quitté la Tchétchénie pour demander l’asile politique en Europe.

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Natalia Estemirova

Ma mère me disait souvent que ça ne pouvait pas être pire, qu’à l’avenir ça ne pouvait qu’aller mieux. Cependant, quand Ramzan Kadyrov a pris le pouvoir en Tchétchénie, une nouvelle ère sanglante a commencé.

Anna avait eu raison de prédire que la Tchétchénie souffrirait énormément sous son règne. Sa première rencontre avec Kadyrov avait eu lieu en 2004, quand il avait été nommé vice-premier ministre à l’âge de 27 ans. Anna s’était préparée à l’interviewer, et ma mère avait insisté pour l’accompagner, pour des raisons de sécurité.

L’interview a eu lieu à Tsenteroi, le village de la famille Kadyrov, à environ une heure et demie de Grozny en voiture. J’avais seulement dix ans à l’époque, et je ne pouvais pas imaginer que ma mère et Anna allaient à une des rencontres les plus dangereuses de leur vie. Par contre, je me souviens parfaitement de la voix grave et préoccupée de ma mère m’expliquant que je devais rester chez nos voisins jusqu’à son retour.

Quelques mois plus tard, j’ai pu lire l’interview dans les pages de Novaïa Gazeta et à la fin de ma lecture, l’angoisse m’avait envahie. Anna avait magistralement décrit la personnalité de Kadyrov : son agressivité, sa volonté de dominer et, surtout, l’insécurité sous-jacente qu’on ressentait face à son mépris. Dorénavant, cet homme dangereux avait partie liée avec Anna – et donc avec ma mère. J’étais terrifiée, mais fière aussi. Je voulais devenir aussi courageuse qu’elles.

À douze ans, j’ai gagné un concours intitulé : «Mon futur métier». J’avais écrit que la mort d’Anna avait eu un tel impact sur moi que je voulais devenir journaliste moi aussi, qu’elle m’avait fait comprendre l’importance de dire la vérité, même si les autres faisaient tout pour l’étouffer. J’avais aussi écrit : «Un journaliste doit être intelligent, cultivé, brave et rebelle. Il ou elle doit avoir une grande imagination et un bon sens de l’humour, être un peu cynique tout en étant capable d’être rusé.»

Quiconque connaissait Anna serait d’accord avec l’idée qu’elle possédait ces qualités. Dix ans plus tard, je voudrais ajouter que c’est la compassion qui est nécessaire à un grand journaliste. Elle était la force motrice d’Anna, son super-pouvoir. C’est la compassion qui lui faisait passer des heures dans un froid glacial, pour distribuer de l’eau aux otages à Dubrovka. La compassion était la seule raison pour laquelle Anna a sauté dans le premier vol pour Beslan où des écoliers avaient été pris en otage, et où elle serait empoisonnée pendant le voyage en avion.

Elle a frappé à toutes les portes, affronté les politiciens corrompus, hurlé face à des militaires sans pitié. Elle a été féroce, puissante et obstinée. Jusqu’à la fin, Anna était restée impossible à arrêter.

Lania Estemirova

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La rage au ventre, de Lanzarote à Athènes

José Saramago écrivait avec la rage au ventre, et ses livres emportaient loin sa colère en dessinant une cartographie des injustices à travers la planète. Qu’il s’agisse des paysans sans terre au Brésil ou de ceux de l’Alentejo, sa région natale au sud du Portugal, des indiens de l’EZLN au Chiapas ou des Palestiniens de Ramallah, des rebelles sahraouis ou des prisonniers politiques à Cuba, ses textes et ses poèmes racontaient l’histoire des luttes bien au-delà des frontières de son pays, le Portugal, dont il s’était exilé après la censure d’un de ses livres par un gouvernement pieds et poings liés à l’église catholique.

jose_saramagoApprenti poète à 17 ans, José Saramago apprenait par cœur les poèmes de Ricardo Reis, sans savoir encore qu’il s’agissait d’un auteur fictif, imaginé par Pessoa. Plus tard, Ricardo Reis deviendra le personnage principal d’un des romans de Saramago, écrit à l’âge de 60 ans. Un livre un peu halluciné où l’écrivain fictif converse avec le fantôme de Pessoa dans les rues de Lisbonne, surveillé par la police et obligé de s’exprimer par métaphores. Au soir de sa vie, à 78 ans, le vieil écrivain tout juste sacré par le Nobel récita encore une fois les vers de Ricardo Reis devant l’Académie royale de Suède :

Pour être grand sois entier
Mets tout ce que tu peux dans la plus petite chose que tu fais.

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Athanasios Petrakos, ancien député et fondateur du parti Laïki Enotita, jetant un poème de José Saramago à l’Assemblée nationale grecque, jeudi 29 septembre 2016.

Et quand on le traitait de vieux communiste, José Saramago répondait avec le grand sourire d’un provocateur invétéré : « Communiste oui, d’accord ! Mais communiste hormonal !» Ce qui veut dire aussi qu’il mettait tout ce qu’il pouvait dans la plus petite chose qu’il faisait, fidèle sa vie durant au poème de Ricardo Reis, et de plus en plus anarchiste avec l’âge. Malheureusement, Saramago est mort en 2010 et ses coups de gueule commencent à nous manquer. Six ans après sa disparition, on peut toujours relire ses livres et ses articles. N’empêche, c’est Athanásios Petrákos qui a rendu l’hommage qui manquait à ce vieil écrivain hormonal, en inventant un geste d’insoumission aussi romanesque qu’inattendu. Je ne sais pas si  Petrákos a jamais entendu les vers de Ricardo Reis que récitait Saramago, mais c’est un homme entier : lui aussi met tout ce qu’il peut dans la plus petite chose qu’il veut faire.  Ce jeudi 29 novembre, il est venu à l’Assemblée nationale grecque pour balancer des tracts au-dessus des députés de SYRIZA, son ancien parti. Et sur les tracts, il avait fait imprimer un des poèmes de José Saramago.

Le même jour, sur la place Syntagma à Athènes, un grand rassemblement protestait contre les privatisations engagées par le gouvernement d’Alexis Tsipras. Dans les domaines des énergies et des transports, six entreprises d’État étaient en cours de démantèlement pour mieux se faire brader, en accord avec le troisième mémorandum imposé par l’UE au mois d’août 2015.

Et jusqu’à ce mois d’août 2015, Athanásios Petrákos faisait partie des députés de SYRIZA, puisque ce parti incarnait encore tous les espoirs de la majorité du peuple grec. Mais  le 21 août, juste après l’accord passé entre Alexis Tsipras et l’Union Européenne, Petrákos faisait partie des 25 dissidents qui quittèrent le parti SYRIZA, refusant les nouvelles mesures d’austérité imposées par l’Union Européenne. Dans le même mouvement, les opposants fondaient un nouveau parti, Unité Populaire, en mémoire d’Unidad Popular, l’alliance chilienne fondée par Salvador Allende en 1970. Et treize mois plus tard, Athanásios Petrákos revenait dans l’Assemblée qu’il avait désertée pour distribuer le poème de Saramago, On privatise tout !

On privatise tout, on privatise la mer et le ciel,
On privatise l’eau et l’air, on privatise la justice et la loi,
On privatise le nuage qui passe,
On privatise le rêve, surtout s’il est diurne
Et qu’on le rêve les yeux ouverts.

Et finalement, pour couronner le tout et en finir avec tant de privatisations
On privatise les Etats, et on les livre une fois pour toutes
À la voracité des entreprises privées,
Vainqueurs de l’appel d’offre international.
Voilà où se trouve désormais le salut du monde…
Et, en passant, on privatise aussi
La pute qui est notre mère à tous.

162294-jose-saramago-lors-de-la-presentation-de-son-livre-cain-le-2-novembre-2009Saramago n’écrivait pas avec le dos de la cuiller. Il y allait à la hache, et il taillait ce genre de texte qui continue d’aiguiller la colère, une colère saine et légitime face à ceux qui ne se font élire que pour mieux trahir la démocratie. Une colère qu’il avait baptisée du beau mot d’«impatience». Je ne sais pas ce qu’est devenu le poème, une fois atterri au milieu des députés de SYRIZA. En France, aucun journal n’a raconté ce geste pourtant chargé de sens à l’intérieur d’une tragédie politique qui continue de se jouer à l’intérieur de l’Europe, et dont personne ne peut encore deviner le dernier acte. En grec, Unité Populaire se dit et s’écrit Laïki Entoila. C’est maintenant le nom que portent ceux qui n’ont pas trahi le peuple de Crète, le nom de ceux qui portent encore l’espoir des plus pauvres d’Athènes et des villages perdus du Péloponnèse, jusqu’aux hameaux oubliés au fond des îles de la mer Egée. Dans la langue des grands romans de Saramago, les mots unité populaire voulaient dire quelque chose d’important. Et dans l’Europe qui démantèle et brade nos services publics, c’est à nous de les faire exister dans les livres et les journaux, et de continuer à répandre ce poème à travers langues.

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José Saramago & Pilar del Rio, amoureux.

N’oublions pas : Saramago était ce genre de personnage qui s’engageait de toutes ses forces dans les combats politiques qu’il menait, fidèle à ce poème de Ricardo Reis qu’avait écrit Fernando Pessoa. Dans le mouvement de la colère, Saramago écrivait ses textes au jour le jour, à l’intérieur d’un blog qu’avait imaginé la femme qu’il aimait, Pilar del Rio. Autant de textes qui allaient composer son dernier livre, Le Cahier, paru en France à l’automne de sa mort. Et dans sa préface au Cahier, Umberto Eco rappelait ce qui faisait la force de l’œuvre de Saramago :

«C’est l’écriture quotidienne qui inspire les œuvres les plus conséquentes, et non le contraire.»

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José Saramago, Le Cahier, traduit par Marie Dominique Hautebergue, préface d’Umberto Eco, Le Cherche Midi, 2010, 243 p.

José Saramago, La mort de Ricardo Reis, éditions du Seuil, 1984.