Jacques Ancet, sans savoir, sans issue

IMG_6218D’où vient l’immobile solitude de Jacques Ancet ? Sa patience à regarder si longtemps avant d’écrire ce qu’il a pu voir, seul, « dans l’éclat d’un instant suspendu » ? Tant d’années que ses poèmes et ses traductions continuent de me parler à l’écart. Et dans l’étendue de ses livres, comme un tour de passe-passe : la déposition de phrases nues qu’on se promet de ne pas oublier, qu’on recopie pour un ami à qui on veut écrire, à l’intérieur d’un cahier rouge qu’on emporte un matin. Combien de phrases un peu miraculeuses de Jacques Ancet ai-je pu recopier dans mes cahiers, de peur qu’elles ne puissent s’égarer par la suite, dans l’amoncellement des livres ? Comme si les cahiers survivaient aux naufrages. Au stylo bille ou au crayon papier, des talismans de phrases aussi élémentaires que le pain et l’eau qu’il faudrait pour survivre :

« Trop d’images. On ferme les yeux.»

Et dans la même page, le même paragraphe de La Chronique d’un égarement :

« Les cris, on ne les entend pas, on les sent, là, dans la gorge comme une envie de vomir.»

Je ne sais pas de quelle présence peuvent venir s’écrire des phrases aussi nues, qu’on dirait arrachées aux heures sombre d’un journal.

IMG_6216Et jeudi, sur une table de l’Archa des Carmes, au milieu d’Arles, j’aperçois un autre livre de Jacques Ancet : petite suite pour jours obscurs, qui doit paraître au mois de mars aux éditions Les Arêtes. Les poèmes sont un recommencement, «comme après un jour de pluie dans le ciel obscur, la lumière soudain, & tout semble recommencer.» J’ouvre le livre au hasard :

«Le soleil et la boue sur les doigts. Qui se souvient ? L’herbe a recouvert les traces. Seul un vent invisible qui souffle et les cris qu’on ne peut plus entendre.»

En retrouvant les phrases un peu miraculeuses de Jacques Ancet, on se place à nouveau face à l’énigme de leur venue, l’apparition d’un chuchotement qui recommence à questionner. Les points d’interrogation semblent devenus plus nombreux au fil des pages. « Et maintenant ? Continuer ? » Oui, impossible de ne pas continuer, c’est-à-dire de guetter encore une fois la venue d’une présence attendue : « Oui, écrire ce serait d’abord cela : s’asseoir pour voir se lever le monde dans le jour du langage.» Difficile de mieux dire.

Je me souviens qu’Yves Charnet avait rassemblé une anthologie des poèmes de Jacques Ancet. C’était au Dé bleu, en 2008. Et les mots de « l’amYves » disent précisément ce qu’il en est de cette présence : « Il n’y a, dans la succession inlassablement relancée de ces poèmes, aucune capitalisation des acquis. Aucun accroissement des certitudes. Juste cette disponibilité merveilleuse à l’inconnu. Et de nouveau pour la première fois. Cette éprouvante veille de la merveille. Qui ne va pas sans épouvante, parfois. Sans panique. Un sursaut du terrible peut ébranler cette parole. Brusquement. La faire trembler. Soubresauts dans la nuit d’une « chambre vide ». Mais le poète n’en continue pas moins d’écouter-voir. De se tenir au plus près – au plus ras – d’une présence qui, et sans cesse, se dérobe. Mais laisse d’éblouissantes traces de son passage. De fabuleux indices de sa dérobade.»
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Plus loin, il y a encore cette phrase d’Yves Charnet : « Écrire scande l’interminable attente d’une plénitude à venir.» L’auteur de La tristesse durera toujours s’approche peu à peu du mystère : « L’imperceptible brûle ». Voici, en dernière analyse, la vérité qui consume cette poésie. Ces poèmes qu’on va lire. Dans leur contagieuse ardeur. Ces poèmes qui sont la cendre encore chaude d’une incandescence minuscule et fabuleuse. Quand dire, c’est – entre corps et pensée.»
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Jacques Ancet, Yves Charnet et Bernard Noël

Jacques Dupin, Michel Deguy, Jacques Ancet ou Valérie Rouzeau : Yves Charnet a toujours pratiqué le compagnonnage des poètes. L’écriture de ses récits résonne de leurs présences, et je lui fais confiance quand il s’agit de raconter l’inexplicable. Jacques Ancet fait lui aussi partie de ces compagnons fidèles, qui a traduit et préfacé nombre de poètes venus d’Espagne ou d’Argentine : Juan Gelman,  Alejandra Pizarnik, Jorge Luis Borges ou Luis Cernuda : « Je veux dire qu’à chaque fois, le désir de traduire m’est venu d’un désir d’écrire l’émotion ou le bouleversement d’une lecture. Je crois qu’écrire et traduire participent du même mouvement… J’ai donc traduit par passion, par nécessité intime et non pour faire découvrir, faire connaître… L’intraduisible est une idole que tout traducteur brise à chaque traduction nouvelle…»

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Mieux que personne, Jacques Ancet explique sa volonté d’accompagner l’œuvre d’un poète étranger à l’intérieur de notre langue : « Je ne traduis pas d’abord parce que je suis hispanisant mais parce que je suis un écrivain français et que je crois ma langue capable de tout.» Si loin de ce qu’il avouait dans un autre poème : 

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tu dis ce que tu peux non ce que tu veux, tu baves,
tu n’as plus un mot à toi, tous les mots sont aux autres,
ils vous les ôtent de la bouche, tu es sans voix,
sans autre certitude que le fil du présent

(L’identité obscure, Chant 12, Éditions Lettres vives, Collection Terre de Poésie, 2013)

Revenons à petite suite pour jours obscurs, où la parole semble là aussi intranquille, prête à s’inverser, à s’échapper hors de portée de celui qui cherche un passage par les mots.

Les mots m’aveuglent, dit-il.
J’entre dans ce que j’ignore.

Et sur la page opposée :

Tu ne sais pas comment dire
mais quand même tu dis, tu
poses ce mot, et cet autre,
ciseaux, par exemple, ou pluie,
et c’est la vie qui te dit.

C’est une idée-force, je crois, dans les poèmes de Jacques Ancet : que la vie puisse venir s’emparer des matériaux et des instruments du forcené en attente, ce tas de mots au rebut, ces phrases à raboter sans cesse, que la vie s’en empare pour venir s’écrire dans l’attente de Jacques Ancet, selon un ordre dont il continue d’ignorer l’équation.

Tu attends : tu sens l’obscur.

Et plus loin à l’intérieur du livre :

Et ce qui ne ressemble à rien parle.
C’est un silence dans chaque objet,
un mot simple qu’on n’attendait pas
et que là on ne reconnaît plus.

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  • Jacques Ancet, petite suite pour jours obscurs, Les Arêtes Editions, mars 2017, avec deux peintures de Guy Calamusa.

  • Jacques Ancet, Chronique d’un égarement, Editions Lettres vives, Entre 4 yeux, 2011.

  • L’Archa des Carmes, Librairie galerie atelier, 23 rue des Carmes, 13200 Arles 

  • Jacques Ancet, Ode au recommencement, Editions Lettres vives, Terre de poésie, 2013.

  • Une lecture et une présentation de petite suite pour jours obscurs, de Jacques Ancet, aura lieu à l’Archa des Carmes, Arles, le vendredi 31 mars 2017, à 18h30.

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★ Elena Vladimirova, le grand poème de la Kolyma

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Elena Lvovna Vladimirova, Kolyma, 1944

Le soir du 31 décembre 1944, juste après avoir été condamnée à mourir fusillée, Elena Lvovna Vladimirova s’adressa à ses juges, au tribunal militaire de Magadan en Kolyma : « Vous avez enfin la possibilité de me juger non pas d’après les insinuations des provocateurs, mais d’après des vers que je déclare en effet être les miens. Je suis prévenue que vous me condamnez à être fusillée : c’est une haute reconnaissance de ma poésie. En tant que communiste, j’avoue néanmoins que je veux vivre. Je veux vivre, ne serait-ce que pour raconter un jour vos crimes au peuple soviétique. » Elle avait 42 ans, et sa poésie demeure un monument que personne, en France, n’avait encore songé à traduire. C’est un autre poète, Jean-Baptiste Para, l’auteur de La Faim des ombres, qui eut l’idée de partir sur les traces d’Elena Lvovna, morte en 1962, l’année de ses soixante ans. Il en a ramené différents documents, et des fragments de ce poème dont on ne connaissait que quelques vers.

Ce que Jean-Baptiste Para nous apprend d’elle a de quoi construire une mythologie imprévue, une légende encore incertaine mais qui manquait à notre connaissance de la littérature russe. Trois mois après sa condamnation, la peine de mort d’Elena Vladimirova fut commuée en quinze ans de travaux forcés. En avril 1945, elle quitta le couloir de la mort pour le camp de Nijni-Boutougytchag, où le secteur des femmes portait un nom français plutôt inattendu en ces lieux : La Bacchante. Elena y intégra une brigade théâtrale et continua d’y écrire ses poèmes, qu’elle devait apprendre par cœur pour empêcher leur disparition au cours d’une saisie. « Je n’avais recours au papier que pendant le temps nécessaire à la mémorisation des nouvelles sections — pour cela je n’inscrivais que les premières lettres de chaque vers —, après quoi je jetais le papier. Au final l’ensemble était substantiel — environ quatre mille vers. Mais à bien des égards, il me laissait insatisfaite. Remanier tout cela dans ma tête ? Il me semblait que c’était hors de portée. Néanmoins je m’y suis mise — et je l’ai fait. C’était encore plus difficile que d’« écrire ». Travail de scribe stakhanoviste. La clandestinité du poème, son extrême précarité dans les méandres d’une seule mémoire, ont forcé Elena Lvovna à ciseler une forme ramassée sur elle-même, une épure aussi dense que possible :

J’écris sur la vie dans les mines,
Les rations de pain, les cabans troués,
Sur le pouvoir brutal du poing
Et la pitoyable tribu des prisonniers.
Sur les jours muets du camp
Où ils sont des milliers.
J’écris sur la génération morte
De ceux qui se taisent pour toujours.
J’écris au nom des vivants
Pour qu’en cohorte muette et affligée
Ils ne franchissent pas à leur tourmentes
Les portes ténébreuses du camp.

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Elena Lvovna Vladimirova

C’est un destin étonnant que connaîtront les quatre mille vers de Kolyma. Le témoignage qu’ils composent raconte le sort des victimes de la Grande Terreur en Union soviétique. D’abord incarcérée en 1936 dans la prison de Tcheliabinsk, dans l’Oural, après l’arrestation de Léonid Sirkine, son mari qui sera fusillé sans procès, Elena Vladimirova est condamnée à dix ans de travaux forcés et envoyée en Kolyma. C’est là qu’elle commence à composer son grand poème. En 1944, elle apprend la mort de sa fille dans la bataille de Stalingrad et rédige le manifeste d’un groupe communiste clandestin : « Le prétendu socialisme de Staline à la lumière du léninisme ». Tout le reste des années de goulag, elle les consacre à composer l’immense poème pour raconter l’existence des « zeks », ses compagnons de malheur dans les mines de la Kolyma. Un texte rude, sans fioritures et sans lyrisme, qui n’avait pas de traduction en langue française.

Si Jean-Baptiste Para est parti en quête des écrits d’Elena Vladimirova, c’est pour avoir lu d’elle quelques vers, en exergue d’un chapitre du gros livre d’Anne Applebaum, Goulag : une histoire. Alors merci à lui, qui a ramené et traduit plusieurs pages de Kolyma pour la revue Europe, dont il est aussi le rédacteur en chef. Dans une courte biographie, il retrace le destin de cette femme et finit par ces phrases, qui expliquent à elles seules l’importance du poème Kolyma : « Elena Vladimirova a porté témoignage non par des souvenirs écrits après l’infernale épreuve à laquelle elle a survécu, mais par un poème écrit par à-coups après les dures journées d’abattage, de débardage dans les forêts de la Kolyma, ou après les longues marches dans la neige sur le chemin du camp :

Nous étions sous la garde des chiens
Et de ces faces autoritaires
Dont la stupidité épaisse
Est aussi terrible qu’un mur de prison.

Elle n’a jamais pensé inscrire son nom dans l’histoire de la littérature, mais elle a pris tous les risques pour dénoncer l’horreur, en hâter la fin et rendre impossible la répétition de ce qu’elle voyait. »

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Elena Lvovna Vladimirova

Le plus étonnant, c’est qu’après avoir survécu au goulag, et trois ans après la mort de Staline, Elena Vladimirova continuait de croire encore au projet soviétique, suffisamment pour apporter son grand poème, son œuvre majeur au Comité Central, à Moscou, et y lire ses vers à voix haute devant une commission qui lui rendit hommage et la réintégra au sein du parti. À partir de là, elle a envoyé son poème aux délégués du XXème Congrès du PCUS, ce fameux congrès où le rapport secret de Nikita Khrouchtchev dressa le bilan des crimes de Staline. Si bien que le poème d’Elena Lvovna prit place parmi les documents censés permettre d’en finir avec la monstruosité de « l’alternance par le meurtre », et d’en revenir aux grands principes du léninisme révolutionnaire.

Difficile d’imaginer les vers de Kolyma lus et relus par la commission que Piotr Pospelov dirigea, pour rassembler les pièces du rapport secret. Que pensèrent-ils des images qu’Elena Vladimirova taillait au couteau, l’une après l’autre, jusqu’à atteindre cet état d’envoûtement traumatique qui empoigne le lecteur d’aujourd’hui ? Comme l’image hallucinée de cet orchestre « dissonant, sauvage, aigre, cinglant, » luttant contre le gel de l’enfer sibérien :

Tout autour régnait le silence,
Celui qu’on ne trouve que dans la mort,
La glace polaire, les fondrières du sommeil
Et le chagrin… Sans remarquer le calme
Des camarades qui se mettaient en route,
Matveï, plongé dans ses pensées,
A franchi les portes avec eux.
Et soudain, frappé de stupeur,
Il s’est retourné.
Presque inconcevable en ces lieux,
Dissonant, sauvage, aigre, cinglant,
Comme du fer-blanc tintant sur du fer-blanc
Un orchestre jouait.
Sa béquille plantée dans la neige,
Transi dans sa vareuse déchirée,
Un unijambiste frappait
La peau tendue d’un tambour.
A ses côtés un clarinettiste
Aussi jaune et osseux qu’un cadavre
Soufflait dans son instrument
Pareil au bec noir d’un oiseau immense.
Il était flanqué de deux trompettistes
Dont les lèvres colorées d’un bleu de mort
S’abouchaient aux cuivres, scintillants colosses
Chauffés à blanc par le froid cruel.
Ils ressemblaient à des fantômes
Réunis dans la pénombre glacée de l’aube
Pour emplir jusqu’au bout la vie
D’un incomparable délire.

Traduites à travers la langue d’un poète, les visions d’Elena Vladimirova sont d’un éclat abrupt, images hallucinées qu’on porte ensuite à l’intérieur du ventre, dans l’ombre d’un repli sans nom où viennent aussi se nouer la peur et la hantise. Comme si d’un seul coup, les Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov avaient trouvé un équivalent en vers, un monument symétrique et racontant la même folie humaine. Une folie revenue menacer dans les camps surpeuplés de la Russie d’aujourd’hui, dans les prisons turques ou les cellules de Guantanamo.

Pourtant, malgré ces deux reconnaissances officielles, hautement politiques, le poème Kolyma ne sera pas donné à lire aux lecteurs d’URSS, pas même publié au sein d’une revue littéraire, dont les abonnés se comptaient par centaines de milliers. Seuls des fragments en paraîtront en samizdat, en juin 1965, dans Političeskij dnevnik. En janvier 2016, d’autres fragments sont donc parus en France, un événement littéraire qui répare aussi une injustice, en sortant Elena Vladimirova de ce long purgatoire qui nous avait rendus trop longtemps ignorants d’une puissance d’évocation hors du commun.

Autre étape dans le chemin d’une reconnaissance : Elena Vladimirova est l’une des figures du dernier livre de Geneviève Brisac, Vie de ma voisine, paru en février 2017. Le portrait d’une femme, Jenny ou Eugénie Plocki, « femme-écho » dont l’histoire résonne de sa rencontre avec Charlotte Delbo. Et c’est la force d’un récit, que de lier à travers une mémoire les vies d’Elena Vladimirova avec celles de Scolastique Mukasonga ou de Charlotte Delbo. C’est ici que le travail du roman, en s’attelant au lent « récit d’une vie », prend une tessiture intime et humaine, chargée d’une présence si fragile qu’aucune photographie, aucune archive ne pourrait restituer de manière aussi troublante.

T.

  • Elena Vladimirova, Kolyma, revue Europe, « Témoigner en littérature », n°1041-1042, janvier-février 2016, p. 61-76 : présentation d’Elena Vladimirova par Jean-Baptiste Para ; Deux témoignages sur Elena Vladimirova (Valery Ladeïchtchikov et Olga Adamova-Sliozberg) ; « À mes amis », d’Elena Vladimirova, 1956 ; « Kolyma », Extraits, d’Elena Vladimirova.
  • Anne Applebaum, Goulag : une histoire, traduit par P.E. Dauzat, Paris, Grasset, 2005.
  • Ouvrages de Jean-Baptiste Para :
    – Arcanes de l’ermite et du monde, Temps actuels/Messidor, 1985

    – Une semaine dans la vie de Mona Grembo, MEET, 1986

    Atlantes, Arcane 17, 1991
    Longa tibi exilia, Editions Æncrages & Co, 1990
    Le Jeûne des yeux et autres exercices du regard, éd. du Rocher, 2000
    La Faim des ombres, Editions Obsidiane, 2006
    Pierre Reverdy, CultureFrance, 2007
  • Geneviève Brisac, Vie de ma voisine, éditions Grasset, 2017, 176 p.

L’homme à la couverture

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C’est d’abord une silhouette humaine, un homme en marche sur un boulevard d’Istanbul, loin devant moi qui regarde. Je l’aperçois qui traverse en boitant l’avenue Ragip Gümüşpala, à l’angle du pont Atatürk.

IMG_6029Sur ses épaules, malgré le plein soleil de mars, une épaisse couverture comme celle des réfugiés et c’est la première chose à laquelle je pense : un homme venu se réfugier dans la ville.

Seul, l’homme à la couverture remonte le boulevard Atatürk en direction du parc Saraçhane. Et quand il croise une poubelle, tous les cent mètres, il en soulève le couvercle pour y chercher de quoi dévorer. Il marche vite, comme si c’était une faim immense qui le poussait jusqu’au prochain gisement de nourriture.
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Il en extrait des bouts de biscuits, un fruit qu’un enfant n’a pas voulu finir, la moitié d’un épis de maïs grillé dont il arrache les derniers grains en reprenant sa marche.

En passant à sa hauteur, je croise son regard et le salue avec la main sur le cœur, en inclinant un peu la tête.

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Ce double geste que font les musulmans. J’ai à peine le temps d’apercevoir sa main sale qui tient la couverture, son visage où se lit la fatigue et ses yeux noirs qui m’interrogent.

J’ai un livre à la main, il me demande de lui montrer la couverture. C’est un recueil de Lawrence Ferlinghetti. À l’intérieur il y a une phrase pour lui, que je tente de lui traduire en anglais. Ne crois surtout pas que la poésie ne serve à rien dans les époques sombres.

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IMG_6038 L’homme à la couverture me sourit en écartant les deux mains, les paumes tournées vers moi. La couverture glisse un peu de ses épaules, dessous il porte une chemise déchirée. Son sourire est devenu une simple question, Why ?

Je ne sais pas quelle langue il peut parler, j’essaie de deviner. L’arabe peut-être ou le farsi, difficile à partir d’un visage. Ou bien l’ourdou, s’il vient du Pakistan. Sa peau est sombre mais l’anglais, il a compris d’emblée, il veut savoir si je suis un poète.

Non, j’écris seulement des histoires, pas des poèmes. Mais j’ai besoin de ceux de Mandelstam ou d’Antonin Artaud, alors j’essaie de les apprendre par cœur quand je marche dans une ville comme Istanbul. Les boulevards sont des supports mnémotechniques, une manière d’explorer des zones inconnues à l’intérieur de ma propre mémoire.

Khairallah est arrivé d’Irak il y a bientôt deux ans. Il dort sous l’arche d’un ancien viaduc construit en briques, avec quatre autres Irakiens rencontrés à l’intérieur d’un camp où ils n’avaient rien à manger. Ils sont venus ensemble tenter leur chance à Istanbul, pour essayer de gagner un peu d’argent, passer en Bulgarie et continuer vers les pays scandinaves.
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Khairallah, lui, veut bifurquer vers Moscou, parce qu’à l’université d’Erbil, il a étudié la langue russe. On ne peut plus vivre en Irak, impossible d’imaginer sa vie avec une femme et des enfants. Tout est cassé et il n’y avait plus d’eau. Il fallait beaucoup d’argent pour boire un peu d’eau et pouvoir se laver. On partage un thé, accroupis autour d’un réchaud pour se raconter Istanbul quand la nuit va tomber. Je cherche mes mots en anglais, je veux lui dire quelque chose de difficile à traduire. J’ai oublié le verbe trahir.

— Khairallah, si toi tu es d’accord, je veux raconter ton histoire. Ton chemin d’Erbil à Istanbul, et ton chemin à partir de demain, à travers des frontières qui ne sont pas faciles. Je veux raconter ça et c’est difficile, pour moi, de trouver des mots qui ne vont pas te trahir. Je veux savoir pourquoi tes pieds semblent blessés à ce point, que tu sembles marcher sur des braises.

— Khairallah ! Je veux savoir d’où venait ta famille, et que tu me parles aussi de celle que tu aimais à Erbil, de ce qu’elle étudiait, de vos conversations quand vous avez décidé de traverser la frontière. Je veux comprendre pourquoi elle est morte, parce que je n’ai pas osé te demander tout à l’heure.

Khairallah rajoute de l’eau bouillante à l’intérieur d’une petite théière en alu. Lui aussi cherche ses mots en anglais. Les gestes nécessaires à la préparation du thé semblent l’aider à rassembler ses phrases et j’attends en silence, en regardant ses mains abimées elles aussi, sûrement douloureuses. Les premiers mots sont pour me dire qu’il veut me parler de Zohra. Devant lui, j’ai ouvert mon cahier rouge sur le sol. Je veux noter les phrases qu’il va me dire.

En contrebas du viaduc, des deux côtés circulent des camions et des voitures dont les moteurs couvrent nos voix quand les feux passent au vert. Je n’ai pas compris les premiers mots. Je lui demande de répéter. Zohra allait avoir 23 ans, dit Khairallah. Elle était chiite, issue d’une grande tribu du sud qui s’était réfugiée au Koweit. Sa famille était ennemie de l’Etat. Les pères étaient en prison.

Je pense aux récits qu’Asli Erdogan a pu écrire sur les réfugiés en Turquie, aux thés partagés dans les camps du sud-est, près des frontières syriennes et irakiennes. J’ai du mal à écrire, comme si j’étais venu l’histoire de Zohra, malade d’avoir bu une eau croupie pendant qu’ils se cachaient dans les décombres d’un entrepôt bombardé. 

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