★ Il n’y a que l’océan, il disait

★ Katalyn dansait, de plus en plus seule et envoûtée, blanche silhouette dans l’ombre de l’arrière-salle où se réfugiaient les jeunes femmes du quartier. Je regardais ses mains qui dessinaient le haut d’un corps dans le vide, et je pensais à la nuit où j’avais relu toutes ces lettres que Claude Pélieu avait écrites à Lula-Nash, dans l’année juste avant ma naissance.

Claude Pélieu

Le temps avait passé et la foudre des orages avait frappé plusieurs fois à la fin de l’été. De Tijuana, le poète racontait qu’il faisait très lourd… que tout était catholique, latin, dégueulasse, sublime, moite, un peu comme Panama ou les Caraïbes…

Sur un mur de Nantes, le 6 juin 2023.

Les fantômes sont partout et pourtant, rien n’est plus doux ni plus pur que l’or du miel sur la langue. Ou que les mots d’un poète beat, quand il a fini par traverser l’Atlantique pour oublier les carnages de la guerre d’Algérie, là où mon père avait été acculé au silence. Au lieu de quoi Pélieu imaginait qu’un de ces jours, il allait descendre peut-être très bas, dans l’Amérique du Sud, très loin des soldats morts dans les montagnes d’al-Qadah à el-Karma. Et dans sa lettre, il ajoutait qu’il haïssait la neige le froid la pluie. Sans virgules. … il n’y a que l’océan, il disait, pas la mer, L’OCÉAN, overseas Cobalt !

★ L’or des images dans nos yeux

Sergueï Paradjanov, La Forteresse de Souram

◆ L’incompréhensible alchimie de la beauté reste un baume pour nos yeux, quand ils ont regardé beaucoup trop d’images sales. Et les images de Tsahal sont une peste, conçue pour contaminer nos regards et nos pensées. Elles agissent comme ces images d’adolescents à genoux, les mains sur la tête, que la police nationale avait filmées à Mantes-la-Jolie : elles écœurent.

À l’inverse, il existe des images qui ont le pouvoir de soigner et guérir nos regards contaminés, infectés, pourrissant sous l’impact des vidéos guerrières ou policières dont nous sommes envahis.

Ici, le photogramme d’un film de Sergueï Paradjanov, La Forteresse de Souram, un long-métrage soviétique de 1985 qui racontait le destin de Zourab, l’emmuré vivant dans une forteresse qui s’écroule.

Comment ne pas faire le lien avec le peuple de Gaza, emmuré vivant lui aussi dans une prison à ciel ouvert qu’une armée surpuissante bombarde et réduit à l’état de gravats ?

La scène la plus forte du film est celle où des soldats visitent Vardo, la sorcière qui a le don de prédire l’avenir et d’expliquer les mystères d’un monde impossible à comprendre. Quelle solution pour sauver la forteresse qui s’écroule ? Elle suffit de mélanger l’eau à la terre, dit-elle, puis d’ajouter un peu d’or à la boue noirâtre qui s’est formée sous nos yeux.

Où est l’or aujourd’hui dans nos vies ? Le précieux métal qui nous sert à fondre nos alliances, juste avant d’épouser l’être aimé, pour empêcher que la forteresse ne s’écroule en ensevelissant tous les corps sous les bombes ?

★ À Gaza, Mohammed Alaloul, reporter photographe


★ « Kenan, mon fils, avait plein de rêves. Il jouait au football et voulait devenir photographe. Il me disait « Papa, il faut que tu quittes ton travail. »
Mon fils Ahmed, lui, voulait devenir médecin. Rahaf, ma fille, voulait devenir enseignante. Elle était belle comme une jeune mariée.
Qais était un enfant. Ce n’était qu’un enfant. »

Gaza, le 4 novembre 2023. Mohammed Alaloul vient de perdre quatre de ses enfants, morts sous les bombes israéliennes. Ainsi commence le reportage d’Ahmed Deeb, diffusé dans le journal d’Arte du mercredi 13 décembre.

Mohammed Alaloul est reporter cameraman. Il travaille pour l’agence de presse turque Anadolu et filme les ravages des bombardements dans Gaza, où les reporters étrangers n’ont pas le droit d’entrer. Ses images ont déjà fait le tour du monde quand il reçoit l’appel d’un proche : « Un ami m’a appelé pour savoir où j’étais. J’étais à Khan Younis, en train de travailler. Il m’a averti qu’il y avait des bombardements sur notre quartier. J’ai essayé d’appeler mon frère, ma sœur et mon père, mais il n’y avait pas de réseau. Le téléphone de ma femme sonnait, mais elle ne décrochait pas. J’ai compris qu’une frappe avait touché notre maison.»

Face à la caméra de Mohammed Abu, assis au milieu des gravats de son ancien appartement, le reporter essaie de raconter ce jour où sa famille a été anéantie par une seule bombe israélienne. « Mes fils étaient là-haut, à l’étage,» dit-il aux sauveteurs qui déblaient d’épais blocs de béton. Une caméra filme le cameraman : « Tous mes enfants. Ils sont tous partis,» répète-t-il en pleurant dans les bras d’un voisin.

À mains nues, Mohammed Alaloul cherche les corps de ses enfants au milieu des gravats. « C’était ma maison. Ma maison est détruite. Ce n’étaient que des enfants. Des petits garçons. » Le reporter à gardé son gilet pare-balles où le mot PRESS est écrit en grandes lettres bleues sur fond blanc. Le désespoir de ce père me bouleverse. « Ce matin-là, j’étais à la maison. Mon fils est venu me demander : Papa, tu peux m’emmener au travail ? Je lui ai demandé pourquoi ? Il m’a répondu : Je veux travailler avec toi. Tu me manques. Et pendant que je travaillais, ils sont partis rejoindre Dieu. J’en peux plus. C’étaient mes frères et mes enfants. »


Le reportage d’Ahmed Deeb ne cache rien du désarroi de Mohammed Alaloul, qu’on voit embrasser le visage du cadavre de Kenan, en entrouvrant le suaire qui recouvrait son visage. « En effet seul réconfort, dit la voix off, son père, sa femme et son plus jeune fils, Adam, un an, ont échappé aux bombes.»

Mohammed enterre ses quatre enfants tués dans une fosse commune creusée au bulldozer. Comment faire autrement ? Les morts sont trop nombreux dans Gaza pour attribuer des tombes individuelles. De l’hôpital au cimetière, il porte chaque enfant dans ses bras : les ambulances et corbillards doivent servir à transporter les blessés.

Mais ce qui compte dans ce reportage d’une douzaine de minutes, ce sont les paroles de Mohammed. Elles ne s’effaceront pas après la guerre, si jamais la guerre prend fin : « Mes proches, ceux pour lesquels j’ai vécu, sont partis. Mais en tant que journaliste, j’ai le devoir de témoigner. Ni les avions, ni la guerre, ni la mort et les destructions ne nous empêcheront de faire notre travail de journaliste. Les médias occidentaux racontent l’histoire du point de vue israélien. En témoignant des crimes israéliens, nous, nous livrons le point de vue palestinien. »

Qui témoignera pour le témoin, demandait Walter Benjamin. Je veux être celui-là, et témoigner pour Mohammed Alaloul, le cameraman de Gaza.