★ Hélène Devynck à Gisèle Pelicot : «Un seul s’est adressé à vous pour vous présenter des excuses. Leur défense est un échantillon chimiquement pur de la violence patriarcale et des masques derrière lesquels elle s’abrite pour prospérer.»
« Le patriarcat est dans la maison ce que le fascisme est dans le monde», écrivait Virginia Woolf dans Trois guinées. C’était en 1938.
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★ Gisèle Pelicot a été victime de viols répétés pendant son sommeil, de 2011 à 2020, droguée par son mari qui la livrait à des inconnus. Elle a renoncé à l’anonymat dès le début du procès qui a suivi, provoquant un débat dans les médias français. «Une femme extraordinairement droite, claire, digne», dit d’elle Hélène Devynck sur RFI.
★ Hélène Devynck est journaliste et autrice d’Impunité, Éditions du Seuil, 2022. Le 30 décembre 2024, à l’issue d’un procès de quatre mois, elle a publié une tribune dans Le Monde : « Gisèle Pelicot a réussi l’exploit de faire de la victime le centre du récit».
★ La plus belle ne vient qu’au crépuscule, quand la pluie a cessé et que le plomb des nuages se fissure côté ouest. Son vol est silencieux, couvert par le tumulte du ruisseau déjà chargé des averses tombées jour et nuit. Son regard est une énigme, qui croise celui des chats sans même les inquiéter.
C’est la chevêche d’Athena, la «plus belle oiseau» du monde : athene noctua disent les ornithologues. Je sais qu’à partir de cette nuit son appel résonnera sans prévenir, qu’il y aura son cri dans l’hiver et que les rêves des humains en seront différents.
« L’ornithomancie, la divination par les oiseaux, c’était peut-être surtout la pratique d’hommes qui se savaient effectivement voisins d’autres vivants, cohabitants d’un même monde, qui s’en mêlaient, cherchaient, se préoccupaient du ciel, tendaient l’oreille dans/à la forêt, et essayaient d’en faire quelque chose. »
C’est ce qu’écrit Marielle Macé dans Une pluie d’oiseaux et je me laisse guider. Je me sais voisin d’autres vivants moi aussi. Je me préoccupe du ciel et je tends l’oreille quand je retrouve les premiers chênes, en lisière de forêt. C’est là qu’est venue me guetter la plus belle de tous les oiseaux. La chevêche magicienne d’Athena revient quand elle veut me parler. Son cri m’annonce un futur qui n’est pas anxiogène. Et dans son vol je devine un présage : elle et moi allons continuer d’être en vie. Aussi vivants que possible. En lutte contre la mort industrielle que les marchands d’armements exportent au royaume des tyrans, au Caire comme à Jérusalem.
Comment ne pas penser au Jolimai de Chris Marker, aux mots que prononce Yves Montand en voix off : «Paris est cette ville où l’on voudrait arriver sans mémoire. Où l’on voudrait revenir après un très long temps pour savoir si les serrures s’ouvrent toujours aux mêmes clés, s’il y a toujours ici le même dosage entre la lumière et la brume, entre l’aridité et la tendresse, s’il y a toujours une chouette qui chante au crépuscule, un chat qui vit dans une île, et si l’on nomme encore par leurs noms d’allégorie le Val-de-Grâce, la Porte Dorée, le Point-du-Jour.»
Chris Marker, Lejolimai, 1962.
Et puis commence un long silence. Quelques klaxons au loin et treize secondes de silence où la voix de Montand prépare ses prochains mots : «C’est le plus beau décor du monde. Devant lui, huit millions de Parisiens jouent la pièce, ou la sifflent. Et c’est eux seuls, en fin de compte, qui peuvent nous dire de quoi est fait Paris au mois de mai.» Le film sort en 1962. Avec à l’intérieur un pur moment d’ornithomancie : «Il y a toujours une chouette qui chante au crépuscule.»
« Joli mai ne reviendra jamais», chante aussi Montand dans ce film qu’on ne veut surtout pas oublier. «Emportant la clé de notre histoire, Joli mai ne reviendra jamais.» Tout l’amour que Chris Marker porte aux humains a été rassemblé dans ces deux heures trente en noir et blanc, un peu comme une foudre inespérée à travers la nuit noire, ou comme en plein jour un miracle de saint François d’Assise au milieu des oiseaux. Il Poverello face à la caméra de Roberto Rosselini à Santa Maria degli Angeli. «Ton foulard sur les yeux du mensonge, et ton rouge dans la gorge de l’année.»
★ Roberto Rosselini, Les onzefiorettid’Assise, 1950.
La chevêche d’Athena continue de vivre dans la voix d’Yves Montand à l’ombre des lisières, sur le causse où elle revient pour chasser. Il y aura son cri dans l’hiver et les rêves des humains en seront différents.
★ J’ai dessiné une clairière pour les chats. Juste devant la fenêtre, j’ai taillé un passage fin octobre pour recevoir plus de lumière, qu’elle traverse tout l’hiver jusqu’à la table où j’écris, là où on prend le café chaque matin.
Avec un sécateur pour les ronces, une cisaille pour les bambous et une tronçonneuse pour le tronc vermoulu du mélèze envahi par le lierre, j’ai ouvert un creux à travers l’épaisseur des feuillages. C’est la lumière du ciel qui peut venir à nouveau envelopper la fumée du café qui réchauffe mes deux paumes à travers mes mitaines. C’est elle aussi qui éclaire les poèmes de Han Kang, à huit heures ce matin, quand je retrouve ses mots juste avant ma journée d’apprenti-menuisier :
Les arbres sont toujours à mes côtés Là, me reliant au ciel Leur cimier Leurs rameaux Leurs feuilles sont là Dans les moments où je me sens si vulnérable Quand mon cœur Est en haillons Déchiré en lambeaux Avant même que je lève les yeux vers eux Ils sont là, à me regarder Avant même que mes veines ne se vident S’ouvrent leurs lèvres vertes