★ Pour raconter l’inexploré

Under the Pole, novembre 2025

Et si la littérature était devenue une technique pour raconter l’inexploré ? On peut se poser la question, tout en se rappelant des livres de Jack London racontant le Yukon, ou de cet Éloge des voyages insensés qu’avait écrit Vassili Golovanov après plusieurs voyages jusqu’à l’île polaire de Kolgouev. C’est à ce genre de défi que s’est confrontée Corinne Morel Darleux, en embarquant à bord du voilier Why pour un mois au large du Honduras, «parmi les Islas de la Bahía, dans le cadre de Deep Life, un programme d’exploration mené par Under the Pôle avec des scientifiques du CNRS».

Dès le deuxième jour à bord, elle entame ce récit qu’on peut lire aujourd’hui, Du fond des océans les montagnes sont plus grandes, paru cet automne aux éditions Libertalia.

C’est Emmanuelle Périé-Bardout, cofondatrice d’Under The Pole, qui a demandé à Corinne Morel Darleux de les accompagner dans leur mission et d’en ramener ce récit. Leur mission, «Rendre visible l’invisible», nécessitait le regard d’une autrice pour raconter ce milieu difficile à atteindre, au-delà de 100 mètres de profondeur, qu’on appelle zone mésophotique : «un milieu qui incarne tout ce que le monde peut produire d’inquiétude et d’émerveillement». «Entre le chalutage, le réchauffement climatique, la pollution plastique et l’acidification des océans, les forêts animales marines sont en grand danger, et c’est la raison pour laquelle Under the Pole m’a demandé de vous écrire.»

Under the Pole, novembre 2025.

Avec beaucoup d’humilité, elle raconte qu’elle va devoir apprendre à nommer ce qu’elle découvre sous la surface de l’océan. Comme Golovanov arpentant la toundra de l’île de Kolgouev, se demandant «Mais quel nom donner à l’eau des rivières, la nuit, gorgée de lumière ?» Il faudra donc apprendre le lexique des profondeurs, (gorgones, pikaia, polypes…) apprendre aussi les noms des outils spécifiques que les chercheurs ont conçus pour mesurer l’infiniment petit des bactéries et des traces d’ADN.

Affiche pour L’Étincelle, La joie au cœur des luttes à la Maison des métallos, à Paris ce 7 janvier 2026.

Corinne Darleux Morel n’est pas une scientifique mais face à l’inexploré, elle cherche à comprendre pour pouvoir retranscrire :  «Parmi les phénomènes que les scientifiques du CNRS étudient avec Under the Pole, il y en a un qui me plaît particulièrement : l’effet canopée – j’en reviens à nos forêts animales marines. La canopée, ai-je noté dans mon carnet, c’est la pouponnière de la biodiversité sous-marine ou, si l’on file l’analogie de la forêt, la pépinière des futurs petits poissons, bref : un lieu où grandir à l’abri.»

Et puis, autant que l’autrice, c’est la militante qui a embarqué sur le Why : «La manière dont l’espèce humaine néglige et détruit le fond des océans est particulièrement étonnante si l’on veut bien se souvenir que c’est de son berceau qu’il s’agit.» On est d’accord. Alors elle n’hésite pas, elle appelle ses lecteurs à signer le manifeste mésophotique rédigé par Under the Pole. Elle a raison, c’est le moins qu’on puisse faire. Je viens de le signer.

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Corinne Morel Darleux, Du fond des océans les montagnes sont plus grandes, Récit mésophotique, Éditions Libertalia, 2025.

Vassili Golovanov, Éloge des voyages insensés, L’île, traduit du russe par Hélène Châtelain, Éditions Verdier, 2008.

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