★ Marine Vlahovic, c’est moi❗️

★ Marine Vlahovic au Liban, en 2021.

★ « Marine Vlahovic, c’est moi ❗️Ce n’est pas un nom très radiophonique. En tout cas, les présentateurs ont toujours le chic pour l’écorcher. Pourtant, dans le monde d’avant, de 2016 à 2019, j’étais journaliste au Proche-Orient pour des radios publiques francophones.»¹

Ainsi commence l’un des podcasts de Marine Vlahovic, Carnets d’une correspondante, en direct de Ramallah. Dans le bus qui va de Montpellier à Trieste, ce 20 décembre, j’ai plus d’une quinzaine d’heures pour écouter la voix de Marine Vlahovic. Une dizaine de podcasts sur Arte radio, mais aussi plusieurs documentaires sur France Culture. Et puis toute une série de reportages sur RFI ou RTS, la radio suisse francophone.

Écoutons-là encore :«J’étais ce qu’on appelle une correspondante. Les correspondants vivent sur place, sur leur terrain, contrairement aux envoyés spéciaux abonnés aux déplacement express et aux prix prestigieux. Nous sommes des centaines de journalistes, répartis sur tous les continents, pour vous donner des nouvelles de l’étranger. Mis à part une poignée de titulaires, nous sommes tous pigistes, payés à la tâche. Une armée de précaires, de moins en moins d’espaces médiatiques mais aussi, de moins en moins de droits sociaux. On turbine sans compter nos heures, tout ça pour 1000 à 2000 euros par mois, qu’on vive ou pas en zone dangereuse.»

Dans l’autre bus, celui qui va de Trieste jusqu’à Sarajevo, j’explore les vidéos où je peux découvrir son visage, sa manière de sourire et de bouger les mains quand elle parle. Quelques plateaux de télévision où elle est invitée comme documentariste pour son expérience de la situation dans la bande de Gaza, mais aussi une soirée d’écoute de podcasts au Palais de Tokyo, à Paris, avec Arte radio, ou un débat sur le journalisme à la Maison de la poésie, passage Molière à Paris.

Marine Vlahovic : «Moi, j’ai été recrutée pour travailler à Ramallah, mais je ne devrais pas vous le dire : pour de sombres histoires de visa, j’ai dû cacher ma véritable adresse aux autorités, aux agents de sécurité, aux soldats, aux Israéliens en général, et ça commence à faire du monde. Parce que je suis journaliste à Ramallah, je suis une cible de choix, forcément partisane, déjà coupable avant même d’avoir ouvert la bouche. Pour les pro-Israéliens je suis une militante qui incite à la haine et une antisémite en embuscade. Pour les pro-Palestiniens en revanche, je suis un pantin qui ne dit pas toute la vérité et une sioniste convaincue. Les autres, les indécis, ils me rangent d’emblée dans la case islamo-gauchiste.»

S’éprendre : c’est un drôle de verbe, difficile à définir, mais je l’utilise pour raconter ce qui m’arrive à mes amis de Sarajevo. Je suis épris par ce personnage de reporter passionnée, qui a écrit pour Reporterre justement, autour des ZAD de Sivens et de Notre-Dame-des-Landes. C’est là que je la rencontre, à l’automne 2014, après la mort de Rémi Fraisse. Elle écrit, elle enregistre, elle donne à entendre les voix et la colère des zadistes face aux bataillons de gendarmes qui les combattent en les gazant, en les bombardant de grenades qui les mutilent, les éborgnent et leur arrachent parfois la vie, comme à Sivens sur la ZAD du Testet. Impossible d’oublier.

Marine Vlahovic : «Ramallah, c’est en Cisjordanie, dans les territoires palestiniens occupés, ou dans les «territoires» : en fait, c’est du jargon diplomatique pour ne pas nommer la Palestine, alors que même nos ministres dérogent à la règle. Ramallah, c’est donc en Palestine, à une dizaine de kilomètres au nord de Jérusalem. C’est le siège de l’autorité palestinienne. Vous avez sûrement en tête les images de la seconde intifada et de rues dévastées… tout ça, c’est du passé. Aujourd’hui, c’est une petite ville, plutôt prospère et occidentalisée, avec des immeubles flambant neufs et élancés, des voitures dernier cri, surtout des SUV, des boutiques bling bling et un souk bordélique pour le côté folklo. Il y a aussi des administrations à la pelle, même si les Palestiniens n’ont toujours pas d’État, des restaurants chics et chers et des bars branchés, où on picole de l’arak… c’est le pastis local.»

Alors quand je retrouve la voix de Marine, onze ans après notre rencontre, je l’écoute  avec beaucoup d’émotions. Sans savoir qu’elle a quitté ce monde un an plus tôt, retrouvée morte sur le toit-terrasse de son appartement, à Marseille.
Et sa mort, je la découvre d’un seul coup. En cherchant sa voix à écouter sur internet, pendant ce long trajet jusqu’à Sarajevo. C’est un coup de massue.  En pleine nuit, pendant que je regarde les banlieues italiennes à travers les vitres du bus. Impossible. Pas elle. Je cherche des infos. C’est écrit sur le site de La Provence, Reporterre, Mediapart : Marine Vlahovic a été retrouvée morte le 25 novembre 2024. Elle avait 39 ans.
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1. Ce sont les toutes premières paroles du podcast de Marine Vlahovic sur Arte radio, «Carnets de correspondante (1/6) : En direct de Ramallah.»

★ La photo date du 8 octobre 2021. Elle a été prise dans une ferme de la plaine de la Bekaa, au Liban, où Marine filmait pour un documentaire qui reste inachevé.

★ Quelques reportages de Marine Vlahovic sur RFI :

• La colère des Arabes Israéliens face à la destruction de leur maison. 26 janvier 2017.

• Hebron, l’impossible destin d’une ville divisée. 7 septembre 2017, 19:30.

• Les trois vies du piano à queue de la bande de Gaza, 28 décembre 2018, 02:32.

★ Un seul poème pour conjurer la mort de Lisa Bresner

★ Deux livres récents nous ramènent aux nombreux ouvrages et paysages de Lisa Bresner. Le premier en 2022, écrit par Hélène Devynck, Impunité. Le second, paru l’année dernière aux éditions Art3, est entièrement consacré à la mémoire de l’écrivaine : Traits de lumière, Lisa Bresner, une fulgurance, de Damien Robin.

Pour illustrer la lecture de 23 délices, Lisa Bresner en a peint les idéogrammes en public, le 13 octobre 2000, au théâtre de Shangaï, à Nantes.

★ La nuit souvent à Nantes je continue de lire Lisa Bresner. Loin de Nantes, dans le froid d’une maison impossible à chauffer, dans la compagnie des chats qui m’écoutent lire ses pages à voix haute, je n’arrive plus à refermer ses romans. Contre l’oubli qui menace depuissa disparition, et de plus en plus intrigué par son écriture qui avait trouvé un fragile abri parmi les vies et les pensées d’extrême-orient.

Pour tenter de comprendre qui elle était, j’en reviens à ce qu’ont écrit d’elle Hélène Devynck et Damien Robin. Un seul passage d’Impunité est consacré à l’histoire de la jeune sinologue :

«Lisa Bresner a été une jeune écrivaine prolifique. Elle a publié une vingtaine de livres. Elle était passionnée par le chinois et le japonais,  qu’elle avait perfectionnés lors de son séjour à la Villa Kujoyama de Kyoto. C’est là que je peux le mieux la visualiser. Je connais l’endroit, où j’ai séjourné quelques semaines. La villa est posée sur les hauteurs de la ville. Je l’imagine, jeune femme gracile et précise, traversant les chemins mousseux et parfumés après la pluie. L’ascenseur souvent en panne au pied du très haut escalier, rejoignant un des studios de béton gris tournés vers la montagne. Elle pouvait y écrire à l’abri.

Un de ses anciens amoureux a contacté les enquêteurs. Il raconte leurs promenades dans Paris et la tendresse qu’ils avaient gardé l’un pour l’autre après la fin de leur histoire. Avant de se suicider, elle lui a parlé d’une relation malsaine avec Patrick Poivre d’Arvor, qui, lui, évoquera une courte aventure amoureuse avec une femme fragile psychologiquement.

Lisa s’est tuée à Nantes, à 35 ans. On a planté un cerisier du Japon à sa mémoire. Une médiathèque de la ville porte son nom.»¹

À l’inverse, le livre de Damien Robin est tout entier consacré à Lisa Bresner. S’il n’a pas eu la chance de la rencontrer, c’est en lisant ses livres qu’il a voulu s’approcher d’elle aussi près que possible. En rencontrant la mère de Lisa  et l’ami photographe qui avait fait d’elle ce portrait, qui sert aujourd’hui à illustrer sa page Wikipedia.

«Parmi toutes les photos de Lisa Bresner qui circulent sur internet, écrit Damien Robin, l’une d’elles en particulier me touche par sa simplicité, son évidence, sa manière de saisir un instant heureux. C’est une photo en noir et blanc qui, pourtant, l’emporte sur toutes les photos couleur. Lisa y est lumineuse, il n’y a pas d’autre mots. (…) La photo, prise à Nantes en 2003, illustre à raison la page Wikipedia consacrée à l’écrivaine. »

Pour écrire son livre et s’approcher de l’étrange fulgurance qui étincelle souvent dans les écrits de la jeune romancière, Damien Robin consulte en premier ses archives qu’on peut trouver à la médiathèque Jacques Demy, à Nantes. Quelques livres annotés, des éditions limitées et une collection de poupées miniature, pas grand chose à vrai dire. Alors il s’en va parcourir ses archives à l’IMEC, l’Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine qui se trouve dans l’abbaye d’Ardenne. C’est à Saint-Germain-la-Blanche-Herbe, près de Caen où Damien Robin va se rendre à plusieurs reprises, entre le printemps 2022 et l’automne 2023.

Le danger, forcément, c’est de vouloir aller lire à son tour la fragile écriture manuscrite qui remplit ses carnets. Dans un livre de Duras qui appartenait à Lisa Bresner, je suis tombé sur ces notes qui m’avaient donné envie d’en savoir davantage, moi aussi :

À partir de là, je pouvais imaginer mieux la quête de Damien Robin, une recherche que son livre raconte aussi précisément que possible : « La nécessité d’enquêter sur Lisa Bresner, ou tout du moins d’en savoir un petit peu plus, n’aurait-elle pas à avoir avec cela : ressaisir une féminité blessée ?»

Alors il cite une phrase-clé «répétée dans plusieurs de ses livres, scénarios ou court-métrages, véritable lettre volée : «Les gens blessés comme moi savent qu’ils peuvent survivre

«La mort n’est pas éludée, écrit-il encore, elle rôde. Mais le plus important, c’est la survie et la traversée noire  rendue nécessaire.»

C’est cette idée de «traversée noire» qui m’a ramené jusqu’à Alix-Cléo Roubaud, une photographe qui avait baptisé toute une série de ses photos «Si quelque chose noir», qui furent exposées longtemps après sa mort, au Centre de poésie de Marseille. Le poète Jacques Roubaud était son compagnon, et il a repris ce titre pour un de ses plus beaux recueils, dans lequel il raconte l’effroi et l’épaisse solitude qui ont suivi la mort d’Alix-Cléo, en 1983.

Alix Cléo Roubaud, « Si quelque chose noir 7/17 » (Saint-Félix 1980), épreuve argentique, BnF, Estampes et photographie (Jacques Roubaud/Hélène Giannecchini)

La traversée noire qu’évoque Damien Robin résonne avec les photographies et le journal qu’Alix-Cléo Roubaud nous a laissés : même fulgurance de l’œuvre et même mélancolie tenace qui viennent contaminer ceux qui s’en approchent de trop près.

Dans un poème de son recueil, Roubaud écrit tout à la fin : «Quand il n’y a plus qu’un seul monde, où elle est morte, le roman est fini.» Ce poème s’appelle Roman-photo. C’est le cinquième de la partie III. J’écris ces chiffres parce que Roubaud était aussi un mathématicien. Au milieu du cinquième poème, le cinquième paragraphe indique «Il y a quelqu’un, un homme. Il n’est pas nommé. Il y a sa jeune femme, qui est morte.»

Quand j’ai découvert ce poème, je n’avais pas encore 22 ans. Je remontais le Saint-Laurent pour contempler la parade nuptiale des baleines dans l’estuaire, au large de la Gaspésie. J’écrivais un journal de voyage, j’étais peintre et je voulais non seulement dessiner les baleines, mais aussi raconter leur apparition à la surface des eaux. Dans mon carnet, j’avais recopié le poème de Roubaud, sans savoir que je l’apprendrais par cœur quatre ans plus tard, en Russie, au milieu d’autres peintres qui la nuit, à Leningrad, récitaient des vers de Pouchkine en nous distribuant des rasades de vodka. J’étais le premier à être ivre mais je ne connaissais pas le moindre poème par cœur. J’avais honte. Ma mémoire était trop vacillante et les poèmes que j’avais pu apprendre au collège s’étaient tous effacés. Pour la beuverie suivante, j’avais appris ce poème de Roubaud, Roman-photo, que j’essaie de réciter aujourd’hui face à la photographie noir et blanc de Lisa Bresner.

Roman-photo

Le roman se compose d’aventures racontées dans le temps de leur avènement.

L’importance et le sens de cette contrainte ne sont pas dissimulés. Au contraire il est dit explicitement que les choses racontées se passent dans le temps où elles se racontent.

Mais ce n’est pas pour autant un journal.

Car le présent y parle présent sans être aucunement révolu. Il n’y a pas la discontinuité des dates, des pages, des regrets, du journal.

Il y a quelqu’un, un homme. Il n’est pas nommé. Il y a sa jeune femme, qui est morte.

Le roman se passe dans plusieurs mondes possibles. Dans certains, la jeune femme n’est pas morte.

Le temps est le présent. Le temps de chaque monde possible est le présent.

Les bruits, les époques, même les saveurs, sont écrits à la lumière, et les nuages. C’est ce qui, plus que tout, montre le respect de la contrainte qui gouverne la composition du roman.

Quand il n’y a plus qu’un seul monde, où elle est morte, le roman est fini.

Au milieu d’une passerelle, en récitant le poème de Roubaud, je finis par comprendre ce que je suis en train de faire. D’un seul coup plusieurs mondes sont possibles et dans l’un d’eux, le poète a raison, la jeune femme n’est pas morte.

Sur la passerelle de l’île de Versailles, à Nantes, le 6 janvier 2026.

J’ai du mal à y croire. Vraiment beaucoup de mal. Roubaud est mort le 5 décembre 2024 mais il continue d’avoir raison aujourd’hui, en 2026, dans l’invivable monde des vivants où nous essayons de survivre. Si j’invente le photo-roman de Lisa Bresner, c’est que Lisa Bresner n’est pas morte.

Quand elle ne peint pas, elle écrit. Et quand elle n’écrit pas, elle peint. Ce sont les quinze mots que j’ai pris soin d’arracher au livre de Damien Robin. Ils sont écrits au présent. Ils nous parlent d’elle en vie et à partir d’aujourd’hui, je sais à quel point je vais avoir besoin d’eux, en plus du poème de Roubaud, pour conjurer la mort de Lisa Bresner.

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  1. Hélène Devynck, Impunité, Paris, Éditions du Seuil, 2022, pages 71 et 72.
  2. Damien Robin, Traits de lumière, Lisa Bresner, une fulgurance, Nantes, Art3, Éditions Plessis, 2024.
  3. Lisa Bresner, Le Sculpteur de femmes, Paris, Gallimard, 1992.
    Ma tendre ennemie, Paris, Gallimard, 1994.
    Hong Kong souvenir, Paris, Gallimard, 1995.
    La vie chinoise de Marianne Pêche, Paris, Gallimard, 1996.
    Quatremers le Céleste, Nantes, Éditions MeMo, 1996.
    Du vide parfait : Lie Zi : extraits, édité et traduit du chinois par Lisa Bresner, Paris, Rivages, 1999.
    Foming et le trésor des mers, Paris, Père Castor/Flammarion, 1999.
    Un rêve pour toutes les nuits, Arles, Actes Sud Junior, 1999.
    Zoo, Michel Baverey éditeur, 1999.•
    Vingt-trois délices : l’album d’un amateur, Paris, Gallimard, 2000.
    Lao Tseu, Arles, Actes sud, 2000.
    Lully de Chine en Chine, Paris, Gallimard Jeunesse, 2000.
    Les Voix de la pleine lune, Michel Baverey éditeur, 2000.
    Contes chinois : le Bouvier et la Tisserande, Paris, L’École des loisirs, 2000.
    Sagesses et malices de la Chine Ancienne, Paris, Albin Michel, 2000.
    Histoire des dix soleils amoureux des douze lunes, Arles, Actes Sud Junior, 2001.
    Un cheval blanc n’est pas un cheval, « Lutin poche », Paris, L’École des Loisirs, 2001.
    Affaires résolues à l’ombre du poirier, Un manuel chinois de jurisprudence et d’investigation policière du XIIIe siècle (Robert Van Gulik) : édité et traduit du chinois par Lisa Bresner, Paris, Albin Michel, 2002.
    Les Douze Animaux des quatre vents, Paris, Desclée de Brouwer, 2003.
    • Pékin est mon jardin, Arles, Actes sud, 2003.
    Misako, Nantes, Éditions MeMo, 2003.
    • Le Secret d’un prénom, illustrations de Frédérick Mansot, Arles, Actes Sud Junior, 2003.
    • Tuiles intactes et jades brisés : petits traités sur la Chine, Arles,  Philippe Picquier, 2003.
    Mélilotus et le mystère de Goutte-Sèche, Arles, Actes Sud Junior, 2003.
    Lily-Rose au pays des mangas, Arles, Actes Sud Junior, 2004.
    Mon 1er livre de chinois, Arles, Philippe Picquier, 2004.
    Mélilotus et le cavalier sans visage, Arles, Actes Sud Junior, 2005.
    • Le Voyage de Mao-Mi, Arles, Actes Sud Junior, 2006.
    •  Mes premières leçons de chinois, Paris, Philippe Picquier, 2007.
    Kanji, Arles, Philippe Picquier, 2007.
    Ka, Arles, Philippe Picquier, 2007.
    8H29, Arles, Actes Sud Junior, 2008.
  4. Jacques Roubaud,  Quelque chose noir, Gallimard, 1986.