
Ce que les arbres nous enseignent dans l’hiver, c’est l’importance du ciel grand ouvert, la visitation des oiseaux qu’elle appelle sous nos yeux. En février les ramures sont mille perches destinées à attendre qu’un geai en cavale ou qu’une jeune corneille puisse s’y reposer, reprendre son souffle juste avant de plonger en plein ciel. Cimes d’arbres qui sont une aire de jeu pour les alouettes, les pouillots véloces et les merles sans attaches. Les chats n’y peuvent rien et il y en a beaucoup sur le campement, qui se contentent d’éloigner les rongeurs pendant que fument les marmites sous l’auvent, devant la caravane où les enfants se rassemblent.
On le sait, les plafonds des maisons qu’on habite sont un instrument pour insensibiliser aux ciels grand ouverts au-dessus de nos pauvres existences. Je viens de retrouver Tibishane et Maria, j’ai pu les serrer dans mes bras et saluer leurs petits-enfants. C’était le premier des bonheurs, d’aller les retrouver aux puces de Fos-sur-mer dans le vent, où ils viennent vendre le dimanche tout ce qu’ils ont trouvé dans les poubelles d’Arles du lundi au samedi. Des chaussures et des livres, des manteaux et des bijoux de pacotille. C’est Pepe qui leur sert de chauffeur pour trimballer la marchandise, et Pepe est un jeune prince qui vient d’épouser Carla, jeune romni de Marseille avec qui il a eu un enfant, le prince Ayan de Roumanie, à l’est du vieux continent que ses parents avaient traversé dans l’enfance.

Ce n’est pas un conte de fée. Rappelez-vous : sur le perron de l’Élysée, le président de notre vieille république avait déclaré la guerre aux Roms en 2010. La saloperie de Sarkozy, bien avantles mises en examen. Aujourd’hui, c’est l’ancien président qui doit aller en prison, comme son premier secrétaire qui y a passé des mois pour apprendre la vie loin des protocoles. Quant à Pepe, il m’a montré son permis pour conduire des engins de levage. Il vient d’obtenir le CACES 5, il embauche à 5 heures du matin sur une plate-forme de logistique. À19 ans Pepe est un sage et un vrai travailleur. Il a déjà tout compris de ce que les arbres et les tsiganes nous enseignent. La puissance des racines pour que les branches soient plus libres d’aller vers le ciel, dans l’attente – une attente d’une infinie patience – de la visitation des oiseaux.

Si Matéo Maximoff pouvait continuer d’écrire ses histoires de tsiganes, il raconterait le roman d’Ayan et des siens, tribu venue d’Urziceni, dans le județ d’Ilomița en Roumanie jusqu’à une cité d’Arles, aux portes des Alpilles que Van Gogh avait peintes. Et si Matéo Maximoff n’écrit plus, il faudra trouver les mots pour écrire cette histoire à sa manière, celle d’un romancier qui aime ses personnages comme des frères.
★ Qui est l’écrivain rom Matéo Maximoff ? Les oubliés de l’histoire.