★ Réfugier tous les livres

C’est un petit livre jaune qui tient dans la paume de la main, dans la poche d’un manteau si on a les mains déjà prises. Marielle Macé y parle de Walter Benjamin et ses mots m’ont parlé. En rejoignant ce que j’affronte ils ont résonné plusieurs jours. Quand elle raconte à quelle intensité Benjamin avait ressenti très tôt, tout jeune homme, « le besoin intérieur de posséder une bibliothèque.» Sidérer, considérer – Migrants en France. C’est le titre du livre, paru en août 2017 aux éditions Verdier qui sont chères à mon cœur. Dans un carnet, je recopie les phrases qui parlent des livres de Benjamin.

« Emballer et déballer sa bibliothèque, Benjamin y a consacré bien des pages, et bien des jours; il a connu cela beaucoup de fois dans sa vie, et de façon de plus en plus dramatique, depuis son émigration à Paris en 1933 lorsqu’il a quitté l’Allemagne (comme Spitzer, comme Auerbach, comme toutes ces figures qui ont assumé au cours du siècle l’étonnante liaison de la philologie et de la politique) jusqu’à son suicide en septembre 1940 à Port-Bou, alors qu’il tentait de partir pour les Etats-Unis, fuyant devant la Gestapo. Sa vie a été ponctuée par des exils et des tentatives pour sauver les livres patiemment amassés ; elle est marquée par la double histoire des déplacements et des lectures, dont témoignent les cahiers qu’il a toujours tenus, ces « répertoires errants » aujourd’hui disponibles, où il notait simplement les titres des ouvrages et les lieux de lecture (n° 1711 et avant-dernier : Au château d’Argol, de Julien Gracq, paru en 1938). La substitution des lieux les uns aux autres s’y accélère rapidement, manifestant à quel point les abris de Benjamin se sont faits de plus en plus précaires (Jennifer Allen rapporte au moins quinze changements d’adresse à Paris entre 1933 et 1938); et dans le même mouvement sa bibliothèque se défaisait, s’amoindrissait ; Benjamin a toujours tenté pourtant d’en sauver quelque chose, en la faisant envoyer en lieu sûr, ou, mais c’est tout un, en en déposant une partie chez des amis (chez les Brecht au Danemark, par exemple, et Bertolt Brecht avait peur de ne plus revoir Benjamin une fois que celui-ci aurait pu récupérer ses livres); mais il n’est pas parvenu à lutter contre la dispersion ; il a d’abord abandonné ses manuscrits ; puis, fuyant vers l’Espagne, il n’a pu emporter que son masque à gaz et ses effets de toilette. Comme s’il avait porté sur ses épaules cette tragédie de la culture qui a marqué tout le siècle, et que Sebald ancre encore sur les quais de la gare d’Austerlitz et les rayonnages oublieux de la bibliothèque qui s’y dresse aujourd’hui.

L’histoire de Benjamin, parmi les livres comme parmi les lieux, aura été celle d’un constant et violent dépouillement ; et pourtant il n’aura cessé de réfléchir au bonheur du «collectionneur», à celui qui connaît la joie de posséder «au moins une belle chose à lui», et qui, face au «monde des choses», tenant les choses en main, semble «les traverser du regard pour atteindre leur lointain» et y gagne «une apparence de vieillard». Il y a effectivement un monde des choses, un chant des choses, une magie dans les choses (Pasolini parlait du rêve d’une chose : il sogno di una cosa). D’ailleurs Benjamin ne collectionnait pas seulement les livres – livres d’enfants, livres de malades mentaux, «romans de servantes», «œuvres gauches», il collectionnait aussi les cartes postales, les jouets anciens (parmi eux : des meubles minuscules pour maisons de poupées fabriqués par des prisonniers sibériens) … tous ces objets où se ramasse une promesse de bonheur, qui donne un tour très particulier au fait même de la possession, une profondeur spirituelle à la vie matérielle, une pesanteur morale aux objets. Benjamin est celui qui nous aura pour toujours ouvert à cette idée si vaste que les choses rêvent, nous rêvent. (Ce rêve des choses, et tous les petits objets qui ont intéressé Benjamin, rejoignent encore une fois bizarrement les préoccupations d’une Cité de la mode et du design, ce très pesant palais de la visibilité qu’il n’est décidément pas facile de faire sortir de la scène.)»

Sur la photo, le regard adoré d’Edith Piaf, le visage de Terek en couleurs et les clés du camion qui servait de refuge à mes livres, entreposés à travers les maisons d’amis quand je n’avais plus de maison. Je ne peux pas oublier l’accueil qu’ils ont fait à mes livres en entreposant mes cartons. De Sète à Constanța, en Roumanie, des Saintes-Maries-de-la-mer à Décines, près de Lyon, de la cabane de Rouans au studio de Périgueux. Aujourd’hui, mes livres ont trouvé un refuge et je peux continuer de lire et d’écrire jour et nuit. Alors je dois remercier à nouveau Bik Régis et Khédi Boudjema, , Ionut et Marius à travers les frontières, Louis et Juliette Massat juste au bord de la mer, Cath Rostain et Guillemette Ealet à la fin du périple.

★ NOUS

Il voulait écrire un livre qui devienne une fresque, un monument de témoignages rassemblés par milliers pour la fin du mensonge : « L’Archipel du Goulag ne contient ni personnages ni événements inventés. Hommes et lieux y sont désignés sous leurs vrais noms ». À l’époque, il n’y avait pas d’archives accessibles en Russie. Il fallait écrire à partir des témoignages de rescapés. Le livre a ébranlé l’URSS et l’empire s’est très vite écroulé : l’État russe qui s’est reconstruit à partir des décombres est devenu le pire cauchemar des écrivains.

Le pays de Soljenitsyne aujourd’hui, séparé de l’Ukraine, bâti sur un mensonge d’État permanent, a tout oublié de l’Archipel ou des Récits de la Kolyma. L’amnésie est imposée de force par le Kremlin, les dissidents sont montrés comme des traîtres et aujourd’hui, l’opposition est emprisonnée ou forcée à l’exil. Le visage du vieil écrivain est devenu le symbole d’une littérature clandestine qui s’écrit en langue russe mais qui n’a plus de lecteurs. Et pourtant, quand j’ouvre à nouveau l’Archipel, je pense aux Gilets Jaunes qui sont devenus les nouveaux zeks, les forçats d’un capitalisme tyrannique qui est prêt à tout sacrifier, tout ce qu’il reste de vivant sur cette terre si nous ne réussissons pas à l’abattre.

On peut penser que la littérature n’a plus assez de forces pour venir à bout du grand saccage capitaliste qui se déploie maintenant de manière monstrueuse. Pourtant, il suffit de continuer à aller puiser dans les textes. Dans L’Archipel du Goulag il y a cette phrase que j’avais recopiée : « Maintenant, pour la première fois, vous allez voir des gens qui ne sont pas des ennemis. Maintenant, pour la première fois, vous allez voir d’autres êtres vivants qui parcourent le même chemin que vous et que vous pouvez englober, avec vous, dans ce mot joyeux : NOUS. ».

Nous, c’est un mot important. Dans Monologue du Nous, Bernard Noël parle de la dissolution du Nous. « Le Nous me paraît impraticable dans l’état actuel du monde », disait-il dans un entretien, paru en 2010. Peut-être qu’il y a dix ans c’était encore vrai. Aujourd’hui non, je ne crois pas. Dans la violence actuelle du capitalisme absolu, un nouveau Nous s’est reconstitué, qui occupe aujourd’hui les théâtres. Et c’est un Nous dont nous avons besoin, un Nous révolté, joyeux et inventif, incapable de capituler, un Nous qui nous extirpe de la dépression sanitaire pour nous ramener à la joie d’être ensemble. Unis et solidaires face aux monstres froids qui gouvernent le pays mal en point de ce pauvre Voltaire : «Maintenant, pour la première fois, vous allez voir des gens qui ne sont pas des ennemis. Maintenant, pour la première fois, vous allez voir d’autres êtres vivants qui parcourent le même chemin que vous et que vous pouvez englober, avec vous, dans ce mot joyeux : NOUS. ».

★ ( s’ApprocHer de l’HumaiN )

Photo © Si petite zone, portrait de Thierry Metz

En dehors de l’amitié – et de la «belle amour humaine» – je ne connais que deux autres chemins pour s’approcher de l’humain. Je veux dire s’approcher pour de bon, au plus près de l’humanité sans armure ni cravate, celle de l’autre qui est si différent de moi, sa peau avec la sueur de nos sœurs et de nos frères d’humanité. On n’ira pas au contact par quatre chemins, parce que j’ai beau chercher depuis toutes ces années et je n’en ai trouvé que deux : la poésie directe et le journalisme documentaire, qu’il soit filmé ou écrit.

Côté poème, j’en parle souvent en recopiant ceux des poètes de Sarajevo ou d’Istanbul quand je découvre une traduction qui tient la route. Hier j’ai recopié ici le très beau texte de Hüseyin Avni Dede, La faim est comme le plomb. Aujourd’hui je pense à ce poème de Thierry Metz que j’essaie d’apprendre par cœur, pour pouvoir mieux le partager en atelier d’écriture tout à l’heure. C’est un poème sans titre, mais on le trouve dans un recueil paru chez L’Arpenteur, Lettres à la bien-aimée. C’est le seizième poème, page 28, et il me fait trembler au bord de l’intérieur chaque fois que je récite les deux dernières phrases, écrites au bout d’une solitude absolue. Sûrement irrémédiable.

« J’ai reçu ta lettre.
Ton écriture de gauchère. Rapide et tordue. Tu me demandes si ça va.

Te répondre est facile, j’aperçois toujours les mêmes prédateurs, les mêmes gens. Qui se dévorent les uns les autres. Dans la vase. »

En recopiant ici les trois dernières phrases du poème, je pense à ces visages de chefs d’Etat et de ministres qui tournent en boucle sur les écrans, en France et en Europe. Leurs gueules d’insatiables prédateurs, dont je ne veux pas reproduire les photos. Et je relis ce qu’écrivait une amie psychanalyste à ce sujet : «Si Dieu n’existe pas, si il n’y a pas de maître, si les parents n’assurent pas un cachou ça ne sert à rien de rajouter des couches et des couches de «vernis» idéal non plus, tout ça pour ne pas regarder ce réel en face… et ne pas reconnaître notre fragilité de structure (humains, en proie à la douleur d’exister et donc d’être mortels). A force d’en appeler à un Autre tout puissant, qui n’est qu’un fantasme infantile, à force de rêver d’un sauveur collectif ou individuel qui détiendrait la Vérité, c’est le maître qui se prend pour le maître qu’on convoque, appelons ça vouloir la dictature… se la prendre dans la figure, comme vouloir un suicide collectif, comme céder à ce penchant mélancolique …. On sait pourtant que l’issue mortelle est au bout. Alors pourquoi ne pas la tenir à distance et se recentrer sur la vie, même dure, et moins pleurer sur notre sort tels des enfants abandonnés.»

Je crois qu’avec ces deux chemins – la poésie directe et le journalisme documentaire – on pourrait s’approcher au plus près de l’humain. Du réel humain. Je pense à ce film documentaire dont l’ami René Diaz m’avait offert le DVD : Bi kheresko bi limoresko – Sant toit ni tombe, réalisé par Marilou Terrien et Thibault Datry en 2011. Plusieurs femmes roms, mères de famille, y racontent leurs parcours d’exil depuis le Kosovo ou la Roumanie. Au milieu du film, il y a cette très belle phrase de Rajko Duric, un écrivain rom de Belgrade : « La destinée rromani et la destinée humaine ne sont que variantes l’une de l’autre, car ni l’une ni l’autre n’a encore trouvé sa vraie place dans l’univers.»

Au milieu du film, l’une de ces mères nous raconte son attente tout en balayant sa cuisine : «Si nous avons notre réponse positive et nos papiers, Dieu merci, tout ira bien. Sinon j’embarque mes fils et mes belles filles, et comme ça nous nous jetons sous une voiture. Parce que rentrer au Kosovo c’est hors de question. Là-bas il y a des meurtres, des viols, tout ce que tu veux. Mais attendre rend fou, rien ne va, tu n’as aucune aide. Tu dors mal. Tu n’as pas ce dont tu as besoin et sans papiers tu ne peux même pas sortir.»

A chaque plan, la parole de ces femmes nous raconte quelque chose d’important, quelque chose de difficile à entendre. C’est la pensée de l’autre, la jeune romni qui a fui son pays où ses enfants étaient rejetés de l’école, la pensée brute et traduite en sous-titres. Pourquoi n’écouterions-nous pas ce qu’elle veut expliquer à la caméra qui vient de s’approcher de son visage dans la tourmente ? Elle nous raconte l’exil, la recherche d’un abri où dormir, préparer à manger pour ceux qu’on aime. Et nous sommes tous des enfants d’exilés, même si nous en avons perdu le récit à travers le silence des générations de ceux qui nous ont précédés. Les mots sont importants à rassembler, et ceux que ces femmes prononcent en langue romani nous parlent d’une humanité primordiale, celle des poèmes de Thierry Metz et Hüseyin Avni Dede. Celle qu’il nous faut continuer d’approcher pour avoir une chance de la préserver des prédateurs au pouvoir. Pour tenter de la raconter à notre tour, un jour, si nous trouvons les mots qui manquent encore. Si nous parlons avec la voix fragile qui ne mentira pas.

T.

Thierry Metz