★ Mimesis à travers les frontières de l’Europe

Trois vers seulement, mais trois vers qui continuent de résonner au ralenti quand je les prononce à voix basse, en lisière d’une forêt où les chats m’ont suivi, leurs pattes enfoncées à travers l’épaisseur des feuilles mortes détrempées par les pluies. Les trois vers me viennent d’un poème de Marie Huot. Je ne sais plus lequel, mais ce projet de rejoindre Istanbul m’avait fait penser à Erich Auerbach : lui qui ėtait parti pour y vivre sa vie, décidé à y enseigner la littérature à partir de 1936,  fuyant l’Allemagne nazie et l’université de Marburg dont il venait tout juste d’être banni.

J’avais découvert son histoire en lisant Trois Anneaux, le livre de Daniel Mendelsohn qui m’avait donné envie d’en savoir davantage, en commençant par lire tous ses livres puisque Auerbach était avant tout écrivain.

Daniel Mendelsohn, en plus d’être un archiviste obstiné, possède aussi ce don qu’ont certains romanciers de transformer n’importe quelle existence en épopée : «Nous sommes à la fin de l’été 1936 et l’étranger qui marque un temps d’arrêt devant sa nouvelle vie est un Juif allemand qui a été séparé de sa famille. Il y a bien une femme quelque part, et un enfant aussi ; nous savons que, quelques mois après l’arrivée de ce réfugié épuisé dans son nouveau foyer exotique, la femme et l’enfant le rejoindront sans encombre. En cette journée d’été, cet homme est au mitan de la quarantaine, mais il fait plus vieux.»

C’est le premier cercle de Trois anneaux, où Mendelsohn continue son portrait d’Auerbach :

« Plusieurs photos de lui nous sont parvenues. Un visage délicat et intelligent, des joues lourdes qui ne retombent jamais tout à fait en bajoues, équilibrées par un front haut qui semble reculer pour rattraper la ligne fuyante des cheveux ; l’effet austère du nez puissant, terminé en pointe, et de la bouche large, légèrement pincée, est un peu atténué par les yeux noirs qui, sous le repli épais des paupières, dégagent de la douceur et une certaine fatigue : les yeux de quelqu’un qui en sait beaucoup et en dit un peu moins. Son voyage, éprouvant, l’a mené par bien des détours. Nous savons qu’il a traversé de nombreuses villes : Berlin, Munich, Vienne, Budapest, Bucarest.»

Cette façon de raconter transforme d’emblée le personnage d’Auerbach en exilé : un homme chargé d’histoires et d’une mémoire qu’on a envie d’approcher, ne serait-ce que pour comprendre sa traversée de l’Europe jusqu’à ses confins, de l’autre côté des Balkans.

Pour commencer, je devais lire le livre qu’il était allé écrire à Istanbul : Mimésis, La représentation de la réalité dans la littérature occidentale. Par amitié, Arnaud me l’avait offert la veille de Noël,et je venais d’en lire les deux premiers chapitres, qui comparent l’art du récit chez Homère et dans la Genèse de l’Ancien testament, puis dans le Satiricon de Pétrone. C’est un grand livre, passionnant d’érudition et de rigueur qui m’a amené à me plonger à mon tour dans le chant XIX de l’Odyssée. Pour le comparer au récit du sacrifice que Dieu exige d’Abraham, dans la Bible que j’ai gardée de Jeanne, ma grand-mère qui l’avait reçue de sa mère, Hélène, qui ne savait pourtant pas vraiment lire.


J’ai voulu en savoir plus sur Erich Auerbach, à cause de son exil et de ces deux premiers chapitres de Mimésis que je venais de découvrir. J’ai tapé son nom dans un moteur de recherche et j’ai d’abord découvert son visage, que Mendelsohn avait déjà décrit avec beaucoup de précision.

Ce sont de vieilles histoires, de celles qu’on prend le temps d’explorer pendant ces longues nuits de janvier. Je continue avec le beau récit des Trois Anneaux : «Lui, c’est Erich Auerbach, un universitaire allemand, spécialiste de littérature. Plus tard, grâce surtout au livre immensément érudit qu’il écrira bientôt, on dira de lui qu’il est «le père de la littérature comparée», mais pour l’instant, il n’est connu, de ceux qui le connaissent, que comme un universitaire spécialiste de littérature romane et particulièrement de littérature médiévale – à commencer par la poésie de Dante, autre exilé auquel il a consacré l’ouvrage qui lui a valu la chaire de philologie romane à l’université de Marbourg, poste qu’il a été contraint d’abandonner. Ainsi, comme tous ces autres Allemands chanceux, il se retrouve en Turquie où il a été invité à rejoindre le corps enseignant de l’université d’Istanbul, dans le cadre de l’ambitieux projet de la Turquie de se réinventer en nation européenne : une invitation que lui et bien d’autres auraient dédaignée cinq ans plus tôt à peine, mais qu’ils ont depuis lors volontiers acceptée, au vu de ce qu’il est en train de se passer dans toute l’Europe.»

Quel que soit son âge, la douceur marquait son beau visage, qui appartenait à une époque ancienne, à cause de la coiffure et de l’image en noir et blanc. J’ai eu envie d’imprimer son portrait, de l’accrocher au mur face à la table où j’écris, entre tous ces visages qui se tiennent face à moi quand je cherche mes mots : Antonin Artaud et Paul Celan, Varlam Chalamov et Jean Genet dont les regards sont devenus beaucoup plus qu’une force au quotidien : un enseignement dans la persévérance, en continuant d’écrire à travers une vie qui s’éparpille de ville en ville.

À Belgrade je continue mais je me perds dans mes recherches. Il me faut des heures pour déchiffrer cinq articles écrits dans plusieurs langues que je ne parle pas, pas vingt mots et la nuit vient de tomber à nouveau. J’allume la bougie neuve près des yeux sombres du malheur de Jean Genet. En premier lieu, j’apprends qu’à Istanbul, Auerbach écrivait à Walter Benjamin exilé à Paris. En 1940, cinq lettres ont été saisies par la Gestapo dans le studio de Walter benjamin. Elles sont tombées entre les mains de l’Armée Rouge en 1945, avant d’être exhumées par Karlheinz Barck en 1988, et traduites par Robert Kahn pour la revue Les Temps Modernes. Il faut savoir qu’Auerbach et Benjamin se sont connus à Berlin, où ils sont nés tous les deux exactement la même année, en 1892, dans le milieu de la bourgeoisie juive assimilée.

En premier, je décide qu’il me faut aller lire ces cinq lettres, partir à leur recherche dans les bibliothèques encore ouvertes malgré la pandémie. Pour l’instant, je sais seulement que le 23 septembre 1935, Auerbach écrivait d’Italie, où il était alors en voyage : «Quelle joie! Que vous soyez encore là, que vous écriviez, et que cette tonalité rende la nostalgie de ce que fut notre pays.» La seconde lettre suit de peu la première, écrite elle aussi depuis l’Italie fasciste et consacrée à la détresse sociale que Benjamin doit affronter à Paris. Comment l’aider ? D’abord en lui envoyant de l’argent, ce qu’Auerbach n’hésite pas à faire, attristé de constater qu’aucun écrivain français n’éprouve la moindre solidarité envers un exilé sans travail et sans aucun revenus.

C’est la troisième des cinq lettres qui sera postée pour la première fois d’Istanbul, où Auerbach va assurer le cours de « romanolojii » à l’université. Et le 3 janvier 1937, alors qu’Auerbach vient de retrouver sa femme et son fils à Istanbul, il raconte à l’intérieur d’une autre lettre beaucoup plus longue qu’il s’est vu transporter de l’Allemagne légendaire aux rives du Bosphore, avant de décrire à Benjamin la situation préoccupante de la Turquie, un pays gouverné par ce qu’il dénomme alors un «nationalisme anti-traditionnel», caractérisé par la double volonté d’effacer toute tradition culturelle musulmane et d’obtenir une modernisation technique à l’européenne, «afin de vaincre avec ses propres armes cette Europe détestée et admirée». « On a jeté par-dessus bord toutes les traditions», écrit-il. Le résultat en est, aux yeux d’Auerbach, «un nationalisme au superlatif et en même temps une destruction du caractère historique national

Je n’ai trouvé qu’un autre extrait issu de la même lettre. Quand Auerbach rapproche la Turquie de 1937 de l’Allemagne nazie, de l’Italie fasciste «et sans doute la Russie ?» Ce qui lui semble apparenter ces quatre régimes, c’est qu’ils collaborent à un immense projet de destruction des identités, tout en exacerbant l’identitarisme national : «Il m’apparaît de plus en plus clairement que la situation mondiale actuelle n’est rien d’autre qu’une ruse de la Providence, pour nous amener d’une manière douloureuse et sanglante à l’Internationale de la trivialité et à l’espéranto de la culture. J’en ai déjà eu l’intuition en Allemagne et en Italie, au regard de l’effroyable inauthenticité de la Blubopropaganda [Blut und Boden, la propagande de la terre et du sang]. Mais ce n’est qu’ici que cela devient presque une certitude.» De fait, Auerbach fait le même constat que Viktor Klemperer en Allemagne : les totalitarismes se rejoignent dans leur projet commun de détruire le langage.

La destruction politique du langage : une conviction que George Orwell reprendra quelques années après la fin de la guerre, dans son roman 1984, paru en 1949 : l’idée d’une novlangue ou d’un newspeak, en anglais, n’est pas éloignée de ce que Viktor Klemeperer avait baptisé LTI, la Lingua tertii imperii, « la langue du IIIe Reich», soumise à une volonté permanente d’amputation du vocabulaire : «Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quel temps l’effet toxique se fait sentir.»

Je sais que je me perds. Ces phrases exhumées d’anciennes lettres, ces pensées qui traversaient l’Europe en guerre pour venir échouer un peu plus plus tard entre les mains de la Geheime Staatspolizei, la police secrète du Troisième Reich, elles parlent d’un monde qui a été anéanti. Seul le livre Mimésis semble avoir survécu, qui va continuer d’être étudié en profondeur dans les universités européennes pendant plusieurs décennies, avant d’être traduit en turc pour finir, en 2019, alors qu’il avait été entièrement rédigé à Istanbul.

Güzin Dino avec Nazım Hikmet et Abidin Dino à Paris, en 1962.

Pourtant, durant toute cette période d’enseignement à Istanbul, Erich Auerbach avait pour assistante une jeune femme remarquable : Güzin Dino, qu’on voit ici en photo avec Nazim Hikmet et son mari, le peintre Abidin Dino, en 1962, à Paris où le couple s’était exilé pour échapper à la prison en Turquie. Il faut savoir que bien des années plus tard, Güzin Dino était devenue maître de conférence en littérature à l’université d’Istanbul, et qu’elle publiera en 1983 un ouvrage important pour l’histoire littéraire de son pays, « La genèse du roman turc au XIXe siècle ». Installée à Paris, elle devint une des premières passeuses de la littérature turque au pays de Flaubert, traduisant en français les poèmes de Nazim Hikmet et les romans de Yaşar Kemal.

Les traducteurs de Mimesis en langue turque ont travaillé à deux : Herdem Belen et Hüseyin Ertük. Ensemble, ils ont aussi traduit plusieurs ouvrages de Gunther Anders en turc, et ce n’est pas sans importance. Le rapprochement de ces deux œuvres, celle d’Auerbach et celle d’Anders dans la langue de l’exil forme une constellation aussi fragile que significative. Dans les universités turques, arbitrairement frappées par ces listes noires que le gouvernement balance pour répudier des milliers d’enseignants, L’obsolescence de l’homme, le livre central de Gunther Anders, peut désormais être consulté aux côtés de Mimesis, le grand oeuvre d’Auerbach. Mais ce n’est pas la seule trace qu’on peut retrouver du passage d’Erich Auerbach dans les universités d’Istanbul. Il en existe une beaucoup plus romanesque, que je veux essayer de raconter dans un livre. Plus tard, quand j’aurai moins de routes à parcourir à travers les six frontières qui me séparent encore d’Istanbul.

T.

★ Les joies sont terminées

★ Regarde encore, dans l’eau des flaques les mots vite imprimés qui se diluent, l’encre bleue sombre quand elle s’efface sous tes chaussures, et sur les tracts les slogans du RN qui ont sali le bitume des ruelles où tu passes. Par terre, dans l’eau degueu des pluies passées, il y en a des centaines avant chaque élection, des tracts tricolores avec les mots du clan nationaliste usés jusqu’à la trame.

NOUS SOMMES LE PEUPLE ANTIFASCISTE

Et quand nos vies deviennent tristes à ce point, atrophiées jusqu‘à la survie des plus pauvres, la survivance sans aucune échappée, quand la majorité des existences sont rétrécies par un mélange de renoncements et de mauvaises nouvelles, des vies sous les pluies grises en décembre, des vies entières bardées d’une seule matière plastique au rabais, des vies cernées par trop d’écrans, paralysées par les rengaines des lamentations collectives, le Rassemblement National peut engranger les bulletins de vote, les ricanements et les fiertés qu’on exhibe au bistrot, les reportages à l’intérieur des pauvres villes où leur majorité s’est faite, dans la laideur des renoncements politiques qui sont maintenant des habitudes municipales. 

À l’extrême ouest de l’Europe, dans ce cul-de-sac en forme de péninsule continentale, nos villes sont sinistrées d’être habitées par la haine des Arabes, la haine des Rroms et des Gitans, la haine des peaux noires et des visages afghans ou biélorusses. Ces lourds paquets de haines systématiques sont un environnement propice à ceux qui rêvent d’être maires ou adjoints en se faisant élire n’importe où, pourvu qu’il y ait un peu d’honneurs à récolter, avec des majuscules à ajouter juste avant leurs noms de famille : Adjoint au maire, Conseiller départemental, Président du Conseil Régional, Euro-député, autant de titres et d’indemnités vite encaissés quand on reprend les vieilles rengaines qu’a rédigées Renaud Camus dans son château du Gers. Il suffit de lister sur son tract municipal tous ceux qui tentent de se soigner en parlant encore d’autres langues, tous ceux qui prient Allah en se tournant vers la Mecque, sans oublier ceux qui éditent une littérature dangereuse à diffuser, et ceux que les compagnies de CRS expulsent encore une fois du Val Maubuée à Champs-sur-Marne, ou ceux qui squattent sans argent en taguant des slogans anti-CRA , tous ceux qui érigent de nouvelles zones à défendre avec des pierres et des bâtons face aux bulldozers d’Atosca.

JOURS DE COLÈRE

La haine ou le ressentiment sont des réponses si faciles à répandre qu’elles prennent parfois l’apparence d’une épidémie virale, sans espoir de vaccin pour essayer de la contrer.

Et c’est Cynthia Fleury qui a raison encore une fois :  «L’impact du ressentiment attaque donc le sens du jugement, ce dernier est vicié, rongé de l’intérieur ; la pourriture est là. »¹

La haine de l’étranger devient la dernière passion à partager, une émotion électorale incontournable pour ces communautés d’électeurs de plus en plus majoritaires dans le Vaucluse, l’Aisne, les Hauts-de-France ou même le Var et le Gard : plus d’autres sentiments autour de nous pour cimenter les existences en consolant la tristesse générale.

Souvent c’est vrai je rêve de ce vaccin qui nous protègerait de la lèpre des haines. Souvent je rêve que nous redevenons un peuple antiraciste, capable d’écrire une constitution presque aussi belle et révoltée qu’une chanson de Kerry James².

NOUS SOMMES LA LOUVE QUI REVIENT

Mais les joies sont terminées on dirait : celles dont parlait Giono³ sont trop usées, mal recyclées si bien que le parti des haines identitaires peut fourguer d’autant mieux ses fausses petites joies : la fierté d’être un «français de souche», la préférence nationale et la grandeur d’une puissance nucléaire, la soupe électorale et les provocations pour dévaluer la vieille devise républicaine.

Pourtant, mon sentiment d’être vu comme un traître est devenu une joie. En aimant une femme anarchiste italienne, en devenant l’ami des mendiants roms que la police municipale ne cesse jamais de harceler, en partageant leurs repas et souvent leur misère, en apprenant leur langue ou même en étudiant la littérature arabe ou la poésie nigériane, j’éprouve ce sentiment de trahir que décrivait Jean Genet, quand il célébrait la beauté des Black Panthers en armes, celle des jeunes combattants de l’OLP d’Arafat et la fierté de leurs mères.⁴

C’est vrai, si j’aime autant la langue des petits livres que Pierre Michon⁵ a publiés chez Verdier, ou celle qu’a ciselée Pascal Quignard pour écrire les douze tomes de son Dernier royaume⁶, c’est pour cracher sur celle qu’écrivent Richard Millet ou Yann Moix, des langues dévitalisées et de plus en plus rabougries à force d’alimenter la rhétorique du RN, de Reconquête et de l’Action française, jusqu’à Génération identitaire et maintenant Les Natifs.

Alors soyons traîtres et fiers de l’être en racontant plutôt la lutte inépuisable d’Angela Davis⁷. Ou sinon celle d’Unabomber⁸ pendant qu’il fabriquait ses explosifs dans sa cabane, en relisant les cahiers de Louise Michel⁹ ou les Mémoires d’Emma Goldman¹⁰.

Tieri Briet, inscription en rouge et noir, rue Paul Valéry à Sète.
ICI POEME . . . / . . . :                      rue Paul Valéry à Sète.

Si la joie est terminée, c’est que les candidats et les élus du Rassemblement National ne portent rien d’autre qu’une lèpre enragée par la haine, par le langage de la haine et par ces écrivains qui la répandent. Ils sont nombreux mais leur lexique est vraiment minimal. Ceux qui mettront leurs bulletins dans les urnes éructent la même haine, c’est à dire le contraire de la joie. Ils veulent seulement la mise à mort d’une joie devenue si fragile. Menacée. Clandestine.

Et puis à Paris, ce 7 janvier à la Maison des Métallos, cinq femmes viendront parler  de joie au cœur des luttes. Elles sont militantes, autrices, femmes politiques et font bouger les lignes par leurs manières de mener leurs combats :

• Mathilde Caillard du collectif Planète Boum Boum.

• Rachel Keke du collectif des femmes de chambre de l’hôtel Ibis des Batignolles, ancienne députée du 94 qui se veut la porte-voix des classes populaires.

• Corinne Morel Darleux qui a publié Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce¹¹, un livre où on peut trouver ce genre de phrases : « J’observe avec bienveillance et espoir d’autres formes de mobilisation collectives et individuelles s’inventer. J’y contribue quand cela me semble sensé, et je suis de plus en plus persuadée que face à l’urgence des catastrophes en cours, il ne s’agit plus de froncer le nez : toutes les initiatives sont à encourager. Peut-être doivent-elles désormais être évaluées non plus uniquement à l’aune de leur efficacité future, mais aussi à celle de leur sincérité et de la dignité qu’elles apportent au présent.»


• Youlie Yamamoto, une militante et activiste féministe, porte-parole d’Attac et cofondatrice du collectif des Rosies.


• Juliette Rousseau, une autrice et militante française, à qui on doit notamment la traduction de Joie militante, pour des luttes en prise avec leurs mondes : un livre où on peut lire ces mots que je trouve importants : « À ceux et celles qui, dans les espaces exigus et les atmosphères étouffantes, laissent entrer de l’air frais et trouvent de l’espace pour se déhancher ; embrassent tout à la fois les erreurs et le désordre, apprennent à se mouvoir, entre amour féroce et incertitude, nous rendant capables de nouveauté.»

Belgrade, le 27 décembre 2025.

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  1. Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer, Gallimard, octobre 2020.
  2. Kerry James, Lettre à la République, 2012 : «
  3. Jean Giono, Les vraies richesses, Grasset, 1936.
  4. Jean Genet, Un Captif amoureux, Gallimard, mai 1986.
  5. Pierre Michon, Vie de Joseph Roulin, Verdier, 1988, et La grande Beune, Verdier, 1996.
  6. Pascal Quignard
    Les Ombres errantes (Dernier Royaume, tome I), Grasset, 2002.
    Sur le jadis (Dernier Royaume, tome II), Grasset, 2002.
    • Abîmes (Dernier Royaume, tome III), Grasset, 2002
    Les Paradisiaques (Dernier Royaume, tome IV), Grasset, 2005.
    Sordidissimes (Dernier Royaume, tome V), Grasset, 2005.
    La Barque silencieuse (Dernier Royaume, tome VI), Le Seuil, 2009.
    Les Désarçonnés (Dernier Royaume, tome VII), Grasset, 2012.
    Vie secrète (Dernier Royaume, tome VIII), Gallimard, 1997 ; réédition Folio, 1999.
    Mourir de penser (Dernier Royaume, tome IX), Grasset, 2014.
    L’Enfant d’Ingolstadt (Dernier Royaume, tome X), Grasset, 2018.
    L’Homme aux trois lettres, (Dernier Royaume, tome XI), Grasset, 2020.
    • Les Heures heureuses (Dernier Royaume, tome XII), Albin Michel, 2023.
  7. Angela Davis,                         • Autobiographie, traduction de Cathy Bernheim, Albin Michel, 1975 ; Livre de poche, 1977 ; réédition augmentée d’un entretien, Bruxelles, Éditions Aden, 2013.
    • La prison est-elle obsolète ?, traduction de Nathalie Peronny, Au diable vauvert, 2014.
    Sur la liberté : petite anthologie de l’émancipation, traduction de Cihan Gunes et Julie Paquette, Éditions Aden, 2016.
    Une lutte sans trêve, traduction de Fréderique Popet, Paris, La Fabrique Editions, 2016.
    Blues et féminisme noir, Gertrude « Ma » Rainey, Bessie Smith et Billie Holiday, Paris, Libertalia, 2017.
  8. Jean-Marie Apostolidès,      • L’Affaire Unabomber, Éditions du Rocher, 1996.
  9. Louise Michel,                       • Je vous écris de ma nuit, correspondance générale : édition établie par Xavière Gauthier, Édition de Paris-Max Chaleil, 1999.
    Histoire de ma vie : texte établi et présenté par Xavière Gauthier, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2000, 180 p.
    Lettres à Victor Hugo lues par Anouk Grinberg, cédérom, Frémeaux, 2008.
    Le Livre du bagne, précédé de Lueurs dans l’ombre, plus d’idiots, plus de fous et du livre d’Hermann, texte établi et présenté par Véronique Fau-Vincenti, Presses Universitaires de Lyon, 2001.
    • Lettres d’Auberive, préface et notes de Xavière Gauthier, Abbaye d’Auberive – L’Œuf sauvage, 2005.
    Légendes et chansons de gestes canaques (1875), suivi de Légendes et chants de gestes canaques (1885) et de Civilisation, texte établi et présenté par François Bogliolo, Presses Universitaires de Lyon, 2006.
    La Misère, roman de Louise Michel et Marguerite Tinayre, texte présenté par Xavière Gauthier et Daniel Armogathe, Presses Universitaires de Lyon, 2006.
    Souvenirs et aventures de ma vie, publié en feuilleton par La Vie populaire en 1905.
    Nadine, Le Coq rouge et La Grève, les trois pièces de théâtre de Louise Michel, in Au temps de l’anarchie, un théâtre de combat : 1880-1914, édité par Jonny Ebstein, Philippe Ivernel, Monique Surel-Tupin, t. 2.
    Souvenirs et aventures de ma vie : Louise Michel en Nouvelle-Calédonie, réédité en livre par Maïade éditions en 2010, texte établi et annoté par Josiane Garnotel.
    Contes et légendes, Éditions Noir et rouge, coll. Libertés enfantines, 2015.
    À travers la mort Mémoires inédits, 1886-1890, édition établie et présentée par Claude Rétat, Paris, La Découverte, 2015.
    • La Chasse aux loups, éd. de Claude Rétat, Paris, Éditions Classiques Garnier, Coll. Classiques Jaunes, 2018.       
  10. Emma Goldman,                 • La Tragédie de l’émancipation féminine. (suivi de) Du Mariage et de l’amour, Paris, Éditions Syros, 1980.
    • L’Épopée d’une anarchiste : New York 1886-Moscou 1920, Editions Complexe, mars 2002.
    • L’Agonie de la Révolution. Mes deux années en Russie (1920-1921), traduit de l’anglais par Etienne Lesourd, Les Nuits rouges, Paris, 2017.
    Vivre ma vie. Une anarchiste au temps des révolutions, trad. intégrale de Living my life, autobiographie d’Emma Goldman, L’Échappée, 2018.
    Un an au pénitencier de Blackwell’s Island,
    1921, l’orage éclate à Petrograd,
    Souvenirs sur Cronstadt, traduction dans Ni Dieu ni maître, Anthologie de l’anarchisme de Daniel Guérin, pages 55-74 du volume 4, Paris, Maspero, 1970.
  11. Corrine Morel Darleux, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, Libertalia, 2019.
  12. Juliette Rousseau,               • Lutter ensemble, Cambourakis, novembre 2018.                              •  Joie militante : Construire des luttes en prise avec leurs mondes,
    de Carla Bergman et Nick Montgomery, traduit par
    Juliette Rousseau,
    Éditions du commun, janvier 2021.             

Pourquoi les fleuves frontaliers coulent-ils où ils veulent ?

Poste frontière entre Hongrie et Slovénie, dans le village de Pince, en 2015.
Poste frontière entre Hongrie et Slovénie, dans le village de Pince, en 2015.

Pourquoi les fleuves frontaliers coulent-ils où ils veulent ? C’est Aleš Šteger qui pose la question et Aleš Šteger est poète. Le 2 août 2015, il s’est assis pendant douze heures dans la gare routière de Belgrade, sans bouger. C’était l’été où la Serbie était devenue un lieu de passage pour la plupart des réfugiés syriens, en route vers la Hongrie ou l’Allemagne. Au milieu d’eux, Aleš Šteger a noté scrupuleusement ce qu’il a pu voir et entendre, à la manière d’un sismographe humain. Malheureusement pour nous, jamais personne n’a eu l’idée de traduire en français ce qu’Aleš Šteger avait écrit pendant ces douze heures : «La gare routière de Belgrade – une salle d’attente pour réfugiés».

Il faut dire aussi qu’Aleš Šteger est slovène et que l’un de ses poèmes, «La frontière en moi», sert de voix off à un film de Peter Zach, «Beyond boundaries». C’est un poème assez long, composé au cours d’une marche solitaire qui suivait toutes les frontières de ce petit pays, la Slovénie, longeant ainsi la mer puis l’Italie, à l’ouest, l’Autriche au nord, la Hongrie à l’est avant la Croatie, qui forme la frontière sud. Ça donne un «texte plein de cartes postales, un texte plein de nouvelles sur diverses frontières en Europe. Un texte qui enseigne ce qu’est toute frontière, tout ce qu’une frontière peut être.»

Par chance, Guillaume Métayer, qui est aussi poète et traducteur du hongrois, a pris le temps de traduire en français le poème frontalier d’Aleš Šteger, qui rassemble à lui seul les questions qu’on se pose en traversant les frontières des Balkans, si rapprochées les unes des autres qu’elles semblent révéler leur désespérante absurdité.

Le poème d’Aleš Šteger a été publié au printemps 2017 dans la revue que Michel Deguy avait fondée trente ans plus tôt, PO&SIE, et c’est encore une chance. Le texte de Guillaume Métayer raconte sa venue à Ptuj, en Slovénie ou chaque année a lieu, au mois d’août, le festival «Les jours du vin et de la poésie» : «L’Europe centrale est un café donnant sur une place où le monde entier s’est rassemblé pour écouter des poèmes. L’Europe centrale est le centre de l’Europe, et personne ne le sait. Pas même elle. Sauf quelques jours par an : à la fin du mois d’août, à Ptuj.»

Aleš Šteger © Boris B. Voglar, Ptuj
Aleš Šteger © Boris B. Voglar, Ptuj

C’est au cinéma de Ptuj que Guillaume Metayer a découvert le film de Peter Zach et voulu en traduire le poème qui lui sert de voix off. Vingt paragraphes dont je recopie les cinq premiers, histoire de ne pas oublier ma trouvaille d’hier après-midi. Et aussi pour donner l’envie d’aller lire le poème jusqu’au bout.

La frontière en moi

1. 
Au début,
que je ne connais pas,
au début
dont je n’ai 
qu’entendu parler,
il n’y avait qu’un seul
espace, infini.
La frontière lui donna sa forme.

2.
Sans la frontière je serai un ange, ou un océan.
Mais ainsi je suis un être humain. 
Un être humain minuscule dans un minuscule pays.
Mon pays qui est plus petit que la poche de mon pantalon,
c’est pourquoi il y a des frontières partout.
Tout est frontière.

3.
Ceci est un texte plein de cartes postales,
un texte plein de nouvelles
sur diverses frontières en Europe.
Un texte, qui enseigne
ce qu’est toute frontière,
tout ce qu’une frontière peut être.

4.
Il m’écrivit
qu’il était allé aux frontières,
là où le slovène, la langue,
dans laquelle il m’écrivait
se perd dans d’autres langues.
Il m’écrivait
qu’il allait aux frontières,
entre le slovène, le hongrois, le croate, l’italien et l’allemand.

5.
Il m’écrivait :
qu’il était animé par la curiosité,
comment les gens vivent, réfléchissent et se taisent,
dans toutes ces langues,
dans toutes les langues le long des frontières,
dans toutes les langues frontalières.
Derrière sa signature illisible
se trouvait un petit post-scriptum :
La frontière est en moi.
Je dois la contourner.

6.
Il m’écrivait.
Les frontières et les oiseaux sont migrateurs.
Ils sont toujours en chemin et moi avec eux.
Ce qui hier encore était infranchissable,
est aujourd’hui ouvert imperceptiblement.
Où hier encore des ruisseaux murmurèrent,
on trouve aujourd’hui des terrains surveillés,
des camps de réfugiés,
des barbelés sur le ciel suspendu.
Les frontières et les oiseaux sont migrateurs,
m’écrivait-il,
et le fret est notre mémoire.

7. Dans ma langue, m’écrit-il,
on raconte une histoire de faux-sauniers.
Ce qui aujourd’hui ne vaut pas
plus qu’une pincée de jour
valait jadis plus que la vie.
Dans ma langue, m’écrit-il,
j’ai fait tant de contrebande de la tienne,
de chacune des langues voisines,
que je peux t’écrire.
Seul ce que beaucoup nomment étranger
me rend capable de t’écrire.
Je ne suis qu’emprunt.
Même mon voyage.
Même mes frontières.
Quand je t’écris
je me rends à toi
via l’étranger.

8.
Sans chez-moi je ne peux arriver.
Nulle part.
C’est pourquoi je suis parti,
écrit-il,
pour me bâtir un nouveau chez-moi à l’étranger.
Un chez-moi sans murs ni toit.
Un chez-moi construit avec tout ce que
je charrie en moi d’étranger.
J’entrerai dans mon nouveau chez-moi,
écrit-il,
et m’allongerait aussi librement
que mes ancêtres le firent dans
différentes langues.
Le ciel ouvert sera mon toit.

9.
Il m’écrivit :
Présences et citations.
Je trouve imprimée dans l’eau
une piste que je vais quitter.
Le passé me rattrape.
Comme les rails que
le même train parcourt
chaque jour au même moment.

Présence et citations
ouvrent l’oreille
au crépitement de la pluie.
La rouille ronge de plus en plus les rails.
Ce que je serai, je l’étais dès longtemps déjà.
Ce que je suis me rattrape.

10.
Il m’écrivit :
Où vont les noms
des petits fleuves
quand ils se mêlent
aux plus grands noms ?
Pourquoi les fleuves frontaliers coulent-ils où ils veulent ?
Pourquoi les fleuves
ne dorment-ils jamais ?

11.
Il m’écrivit
Dans les chutes abruptes
et les muets bassins,
dans l’eau j’ai lu les noms
de ceux qui sont présents dans l’oubli.
Les montagnes d’ici se taisent
en obscurs tunnels,
que contrebandiers et sujets,
et plus tard les détenus des camps et l’histoire ont creusées.
Parfois je flaire leur passage.
Le vent froid m’habille du pressentiment
que l’homme ne meurt qu’un moment,
tandis que la langue et l’oubli
avancent constamment.
Mais vers où ?
Et pourquoi ?

12.
Il m’écrivit :
Je m’obstine sur ce chemin jamais foulé,
je guette
les ombres silencieuses de la langue, jusqu’à ce qu’elles
commencent à parler de la logique des images à l’abandon
dans ma mémoire
comme des mouches dans une toile d’araignée.
Il n’y a aucune différence entre ombre et souvenir.
Ces mouches immobiles sur mon vivant visage.

13.
Il m’écrivit :
Je sais tout depuis le début
que je ne connais pas.
Mais sur les frontières que je vis chaque jour
je sais bien peu de choses.

14.
Il m’écrivit :
Frontières !
Frontières entre des territoires.
Frontières entre des langues.
Frontière entre des corps.
Frontières entre des idées.
Tout est frontière.

15.
Il m’écrivit :
Certaines choses doivent rester entières.
Parler et se séparer le retournent.
Hommes d’État, dictateurs, chefs militaires, agents secrets,
héros et criminels, gigantesques spectacles médiatiques,
et feux d’artifice de l’historiographie.
Les choses entières ne sont ni bruyantes ni agressives.
Il m’écrivit que la la langue se retourne.
Que ses frontières sont dessinées par des gens anonymes.

16. Il m’écrivit :
Je suis ma frontière.
Mais pas une frontière comme la frontière de deux États ou deux propriétés
mais l’incapacité à la franchir.
Je suis à la fois l’un et l’autre côté,
mais sans une porte,
les chemins se perdent.

17.
Il m’écrivit :
J’ai vu de l’eau.
Dans l’eau, un reflet de mon visage.
J’ai marché dans l’eau.
J’étais l’eau.

Il m’écrivit :
L’hiver est venu
et les frontières entre la terre et l’eau ont disparu.
Toutes les frontières ont disparu dans le blanc.

Il m’écrivit :
J’ai vu comment les frontières blanchissent dans le blanc.
Je suis allé au fleuve et ai vu le fleuve emporter mes visages.

Il m’écrivit :
Mon visage de blanche-neige.
Je suis disparition.

18.
Il m’écrivit :
Ne vaudrait-il pas mieux parler nuages et brumes ?
Ne vaudrait-il pas mieux parler des traces
que l’inconcevable laisse en nous ?

19.
Je vais briser le lieu,
où je suis,
m’écrit-il.
Je vais diviser le monde
pour voler plus léger,
loin de cette autre fin,
pour rentrer plus facilement
auprès de toi
que j’aime.
Tu es mon
Au-delà,
m’écrit-il.
Au-delà.
Inaudible
il ouvrit les lèvres.
De là-bas,
de l’autre côté.
Au-delà.

20.
Il m’écrivit :
Dans ma langue la nuit a quatre portes.
Gute Nacht, buna notte, laku noć, jó éjszakát,
dit ma langue ailleurs.
Il y a un ici dans ma langue.
Et il y a un là, en face.
Où est parfois cet ici.

Aleš Šteger
traduit du slovène par Guillaume Metayer

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• La frontière en moi, poème d’Aleš Šteger traduit par Guillaume Metayer et inclus au cœur de son récit, «De notre envoyé spécial en poésie», PO&SIE n° 160-161, printemps 2017, «Trans Europe Eclairs».