★ Parler de lumière

Tony Oursler, Parler de lumière, 1996.

★ Janvier se termine. Alex Pretti, un infirmier de 37 ans, a été tué par la police de l’immigration, la Border patrol, au Minnesota ce 24 janvier. On n’oublie pas. Anas Ghneim, Mohammed Salah Qashta et Abdoul Raouf Shaath, tués tous les trois par une frappe d’artillerie de l’armée israélienne, le 21 janvier. On ne pardonne pas. El Hacen Diarra, 35 ans, tué par la police nationale dans un commissariat du XXème arrondissement parisien ce 14 janvier. Police partout. Le vendredi 9 janvier, Mohammad Mozafari,  39 ans, était abattu dans le quartier de Shahin Vila, à Karaj, une ville à l’ouest de Téhéran. Justice nulle part. Deux jours plus tôt, Renee Good, 37 ans, était tuée par la Border patrol à Minneapolis. Leurs sept morts font de ce mois de janvier la plus sombre, la plus violente des nouvelles années.

Est-ce une malédiction ? Sûrement pas. Malheureusement, je lis partout leurs noms dans les journaux, je les entends à la radio, et pour finir je les recopie à l’intérieur de ce cahier rouge. Pour empêcher qu’on les oublie.

★ Mémorial improvisé en pleine rue, à l’endroit où Alex Pretti a été assassiné, à Minneapolis, ce 25 janvier 2026. Photo Adam Gray / SIPA

Alex, El Hacen, Anas, Mohammed, Salah, Abdoul, Mohammad et Renee ont tous été tués par des hommes en armes, qu’ils appartiennent à des patrouilles de police, à des milices religieuses ou à des régiments militaires. Dans tous les cas, les tueurs sont armés, salariés et formés pour abattre un ennemi dès lors qu’il représente une menace. L’État américain, l’État français, iranien ou israélien ont rédigé et voté des lois qui protègent ceux qu’ils autorisent à tuer un infirmier américain, un travailleur immigré mauritanien, trois journalistes palestiniens, un garagiste iranien et une poétesse du Colorado, qui était aussi la mère de trois enfants. Aucun des hommes de la Border Patrol fédérale, de la Police nationale française, des bassidjis ou de l’armée israélienne ne court le moindre risque d’être jugé pour avoir pris la vie d’un être humain désarmé. C’est la réalité que les journaux nous racontent maintenant de façon permanente. Une nouvelle donne, si on peut l’appeler ainsi, où la mort est directement liée à la violence de plus en plus systématique de ces patrouilles en armes que les ministres sont chargés d’excuser après coup, de manière à ce que les populations civiles du Minnesota, du nord de Paris ou de l’enclave de Gaza acceptent l’idée d’être tuables.

Combien vaut une vie ? C’est la question qu’on peut se poser, celle que pose l’anthropologue Didier Fassin dans deux essais «La Vie. Mode d’emploi critique» et «Survivre à tout prix». Combien valait la vie nue  d’Alex Pretti ? C’est la question que je me pose en relisant les deux livres de Didier Fassin. Et combien valent les trois vies d’Anas Ghneim, de Mohammed Salah Qashta et d’Abdoul Raouf Shaath ? Combien vaut la vie d’El Hacen Diarra, celle de Mohammad Mozafari et celle de Renee Good ?

Manifestation du dimanche 25 décembre à Paris

Si nous sommes devenus tuables, c’est que nos vies n’ont plus la même valeur quand des États s’arrogent le droit de les prendre pour cibles. Pour Didier Fassin, la vie d’un soldat israélien vaut beaucoup plus que celles des journalistes palestiniens, et celle d’un policier français vaut plus d’argent que celle d’un travailleur immigré mauritanien. Leurs prix peuvent se calculer, car ce n’est pas seulement l’espérance de vie que le statut social fait varier. Si c’est une évidence, nous avons accepté de la passer sous silence. Nul besoin d’être sociologue pour affirmer que la vie d’un garagiste iranien vaut moins que celle d’un agent de la Border patrol américaine.

★ Gaza des visages

Comment contrer ces tueries, et comment résister à la dévalorisation de toutes ces vies brutalement arrachées ? En les transformant en récits, en prenant soin de raconter l’enfance, les passions et les peurs d’Anas Ghneim, de rassembler des photos et d’essayer de construire une mémoire. C’est le travail qui incombe aux journalistes, dans un premier temps, mais c’est aussi une exigence que nous pouvons avoir pour nous-mêmes. Qui était Anas Ghneim ? Il avait 25 ans et était père de deux enfants. Il travaillait pour le Comité égyptien d’aide à Gaza. C’est ce que je peux apprendre sur le site de Gaza des visages. Leur travail est précieux. Il constitue une première étape. Mais comment aller plus loin maintenant ? Quels journalistes, quels documentaristes, lesquels d’entre nous auront la force de raconter la vie d’Anas à Gaza ?

C’est ce qu’a fait Kery James il y a tout juste quelques mois, en écrivant une chanson à la mémoire de Shaban Al Dalu, jeune étudiant palestinien mort dans le bombardement d’un hôpital à Gaza par l’armée israélienne, le 14 octobre 2024. En rappant avec un flow qui peut charrier toute sa colère, il essaie d’imaginer la vie de Shaban avant la date de sa mort :

Peut être que Shaban avait des projets
Peut être que Shaban avait des espoirs
Peut être que Shaban rêvait de paix
Je sais que Shaban vivait mes cauchemars
Peut être que Shaban était amoureux
Des questions plein la tête, peut être qu’il était curieux
Peut être que Shaban était doux et tendre
Peut être que Shaban se voyait faire un jour le tour du monde
Peut être que Shaban était un artiste
Peut être que Shaban était un utopiste
Difficile de l’être quand chaque jour la mort vous frôle
Mais si ça se trouve Shaban était drôle
Shaban était Palestinien
Mais Shaban était un être humain
Shaban prenait soin des siens
Shaban était le fils de quelqu’un
Quelque part quelqu’un le pleure
Quelqu’un regrette sa voix et son odeur
Les flammes de leur mal se répandent
Ils ont réduit son avenir en cendres

La chanson Shaban figure sur l’album R.A.P., paru en novembre 2025. Elle a été écrite avec Alix Mathurin, Olivier Durand, Victor Sardin Vasquez, Auguste Hanley et Nassim Riad Krideche. C’est la bande-son de ce mois de janvier, les paroles dont nous avons besoin pour affronter l’année qui vient.

Vidéo de Shab, de Kery James

Après la mort d’Alex Pretti, comment Bellingcat enquête sur l’ICE à Minneapolis, France Culture, 31 janvier 2026.

Blast, «Il a été étranglé et battu à mort», L’Affaire El Hacen Diarra, 31 janvier 2026, vidéo, 11:20.

Raconter la vie d’Anas al- Sharif

Alireza Rôshan & Djalâl-Od dîn Rumî

Djalâl-od Dîn Rumi , مولوی

Djalâl-od Dîn Rumi , مولوی

Né à Balkh en 1207, dans l’actuel Afghanistan, Rumî part étudier à Damas et à Alep où il a probablement rencontré Ibn Arabî. Il devient professeur de théologie à Konya, dans l’actuelle Turquie. C’est en 1244, alors qu’il est déjà entouré de disciples, qu’il rencontre un homme dont on sait peu de choses : Shams de Tabriz, شمس تبریزی. C’est sous son influence que Rumî écrivit ses livres les plus incandescents. . Après la mort de Shams de Tabriz, Rumî institue le samâ’, سماع, une danse mystique.

Ses livres les plus mémorables sont le Livre du Dedans, فیه مافیه en persan, فیه ما فیه en arabe, les Odes mystiques ou le Mesnavi, مثنوی معنوی. Rumî a fondé l’ordre des Mawlawi, qu’on appelle aussi derviches tourneurs.

Nahal Tajadod a écrit sa biographie dans un roman, Roumi, le brûlé, où elle raconte la rencontre de Rumî avec Shams de Tabriz : soudain, à quarante ans, marié et père de famille, théologien reconnu, il rencontra un derviche errant de soixante ans, un homme frileux, étrange et provocant. Les deux hommes s’enfermèrent ensemble pendant quarante jours et, lorsque Roumi sortit de cette retraite, il dansait. Il était littéralement devenu un autre homme. Il abandonna ses disciples et se mit à chanter des vers inoubliables.

Cet événement extraordinaire demeure énigmatique, et la métamorphose d’un théologien en poète d’amour fou pose mille questions. La première, à laquelle répond le roman de Nahal Tajadod, est celle-ci : Pourquoi un homme, sachant que son amant est menacé d’être assassiné s’il quitte la demeure où ils sont enfermés, lui dit néanmoins : « sors » ? La flûte, pour devenir une flûte, doit se séparer du roseau. C’est une séparation déchirante, qui équivaut à une mort. Mais comment, sans cela, le roseau pourrait-il chanter ?

Dans la nuit, la femme que j’aime m’envoie un poème de Rumî :

Je l’ai étreinte, et mon âme, après celà, la désirait encore. Et pourtant, qu’y a-t-il qui rapproche plus que l’étreinte ? Et j’ai baisé sa bouche pour étancher ma soif, mais ce qu’elle y goûtait n’a fait que l’enflammer. Ah ! La fièvre de mon cœur ne saurait être coupée tant que nos deux âmes ne se seront pas entrepénétrées.

Un poème d'André Verdet

Un poème d’André Verdet

Et en lisant les mots de Rumî au réveil, en relisant des pages du livre de Nahal Tajadod, c’est à Alireza Rôshan que je pense, emprisonné à Téhéran le 5 septembre 2011 pour avoir défendu et pratiqué la danse mystique instituée par Rumî au 13e siècle. À Saint Paul de Vence, en juin 2013, l’association des Amis d’André Verdet attribuait le premier Prix du poète résistant à Alireza Rôshan, publié en France par Danièle Faugeras, dans la collection PO&PSY aux éditions Eres. Serge Pey présidait le jury, et ça lui ressemble que d’attribuer ce prix à un poète derviche emprisonné. Honneur à Serge Pey, et c’est notre rôle que d’empêcher qu’on oublie le poète André Verdet, qu’on empêche le poète Alireza Röshan de croupir dans l’oubli et le silence des prisons iraniennes.

Au matin, je réponds à l’aimée et au poème de Rumî par deux poèmes de Rôshan, recopiés dans un ancien numéro de la revue Décharge :

le poème c’est l’instant de ta présence
lorsque tu pars
il s’écrit

elle est partie ?
donc elle était là
donc elle est

Aujourd’hui, mercredi 18 mars 2015, aucune nouvelle d’Alireza Rôshan qui semble avoir été libéré de sa prison, après une année de détention au cours de laquelle il a écrit d’autres poèmes et un roman. A une question posée par ses traducteurs, il avait répondu que « dans les périodes de bouleversement, on va chercher la poésie. On se réfugie dans la poésie qui propose d’autres mots ».
T.