★ Lignes de rupture

J’ai relu les poèmes de Dupin. Je me rappelais mal de leur force, de leurs effractions dans ma langue des banlieues. Pas de leurs mots que je cogne l’un après l’autre dans ma bouche à voix haute. Et leur courage, je l’avais oublié. Quand il écrit « Le sang sur le mur pour ne pas le voir ». La voix de Dupin me revient que j’avais peu à peu abandonnée à sa mort. À regret. Entre les vivants et les morts, c’est peut-être idiot de choisir forcément les vivants. Parce que dans La ligne de rupture, Dupin est incapable de transiger sur quoi que ce soit : « Sa naissance était de mots très simples et de coups de feu isolés. »

Je ne sais pas comment ses phrases m’apprennent à parler sans le moindre détour. Je veux continuer à apprendre par les mots que Dupin a pu nous écrire pendant qu’il vivait parmi nous. Dans L’ordre du jour, il a écrit aussi cette phrase qu’on ne remarque pas forcément : « Chaque brûlure est un passage, une défaite approfondie. »

Jacques Dupin

Pendant tout le voyage à Palerme je relis son poème. Quand je prends de l’essence, quand je gare le camion pour dormir. Je sais que la plupart de ses phrases vont encore m’échapper, mais c’est l’échappée que j’attends. Quand la langue se durcit et s’en va vers un autre langage où nos vies se déploient. Pas trop loin, pour que ça reste une langue proche. À la fois amicale et humaine. Depuis le temps qu’on attend la révolution du poème.