★ Mimesis à travers les frontières de l’Europe

Trois vers seulement, mais trois vers qui continuent de résonner au ralenti quand je les prononce à voix basse, en lisière d’une forêt où les chats m’ont suivi, leurs pattes enfoncées à travers l’épaisseur des feuilles mortes détrempées par les pluies. Les trois vers me viennent d’un poème de Marie Huot. Je ne sais plus lequel, mais ce projet de rejoindre Istanbul m’avait fait penser à Erich Auerbach : lui qui ėtait parti pour y vivre sa vie, décidé à y enseigner la littérature à partir de 1936,  fuyant l’Allemagne nazie et l’université de Marburg dont il venait tout juste d’être banni.

J’avais découvert son histoire en lisant Trois Anneaux, le livre de Daniel Mendelsohn qui m’avait donné envie d’en savoir davantage, en commençant par lire tous ses livres puisque Auerbach était avant tout écrivain.

Daniel Mendelsohn, en plus d’être un archiviste obstiné, possède aussi ce don qu’ont certains romanciers de transformer n’importe quelle existence en épopée : «Nous sommes à la fin de l’été 1936 et l’étranger qui marque un temps d’arrêt devant sa nouvelle vie est un Juif allemand qui a été séparé de sa famille. Il y a bien une femme quelque part, et un enfant aussi ; nous savons que, quelques mois après l’arrivée de ce réfugié épuisé dans son nouveau foyer exotique, la femme et l’enfant le rejoindront sans encombre. En cette journée d’été, cet homme est au mitan de la quarantaine, mais il fait plus vieux.»

C’est le premier cercle de Trois anneaux, où Mendelsohn continue son portrait d’Auerbach :

« Plusieurs photos de lui nous sont parvenues. Un visage délicat et intelligent, des joues lourdes qui ne retombent jamais tout à fait en bajoues, équilibrées par un front haut qui semble reculer pour rattraper la ligne fuyante des cheveux ; l’effet austère du nez puissant, terminé en pointe, et de la bouche large, légèrement pincée, est un peu atténué par les yeux noirs qui, sous le repli épais des paupières, dégagent de la douceur et une certaine fatigue : les yeux de quelqu’un qui en sait beaucoup et en dit un peu moins. Son voyage, éprouvant, l’a mené par bien des détours. Nous savons qu’il a traversé de nombreuses villes : Berlin, Munich, Vienne, Budapest, Bucarest.»

Cette façon de raconter transforme d’emblée le personnage d’Auerbach en exilé : un homme chargé d’histoires et d’une mémoire qu’on a envie d’approcher, ne serait-ce que pour comprendre sa traversée de l’Europe jusqu’à ses confins, de l’autre côté des Balkans.

Pour commencer, je devais lire le livre qu’il était allé écrire à Istanbul : Mimésis, La représentation de la réalité dans la littérature occidentale. Par amitié, Arnaud me l’avait offert la veille de Noël,et je venais d’en lire les deux premiers chapitres, qui comparent l’art du récit chez Homère et dans la Genèse de l’Ancien testament, puis dans le Satiricon de Pétrone. C’est un grand livre, passionnant d’érudition et de rigueur qui m’a amené à me plonger à mon tour dans le chant XIX de l’Odyssée. Pour le comparer au récit du sacrifice que Dieu exige d’Abraham, dans la Bible que j’ai gardée de Jeanne, ma grand-mère qui l’avait reçue de sa mère, Hélène, qui ne savait pourtant pas vraiment lire.


J’ai voulu en savoir plus sur Erich Auerbach, à cause de son exil et de ces deux premiers chapitres de Mimésis que je venais de découvrir. J’ai tapé son nom dans un moteur de recherche et j’ai d’abord découvert son visage, que Mendelsohn avait déjà décrit avec beaucoup de précision.

Ce sont de vieilles histoires, de celles qu’on prend le temps d’explorer pendant ces longues nuits de janvier. Je continue avec le beau récit des Trois Anneaux : «Lui, c’est Erich Auerbach, un universitaire allemand, spécialiste de littérature. Plus tard, grâce surtout au livre immensément érudit qu’il écrira bientôt, on dira de lui qu’il est «le père de la littérature comparée», mais pour l’instant, il n’est connu, de ceux qui le connaissent, que comme un universitaire spécialiste de littérature romane et particulièrement de littérature médiévale – à commencer par la poésie de Dante, autre exilé auquel il a consacré l’ouvrage qui lui a valu la chaire de philologie romane à l’université de Marbourg, poste qu’il a été contraint d’abandonner. Ainsi, comme tous ces autres Allemands chanceux, il se retrouve en Turquie où il a été invité à rejoindre le corps enseignant de l’université d’Istanbul, dans le cadre de l’ambitieux projet de la Turquie de se réinventer en nation européenne : une invitation que lui et bien d’autres auraient dédaignée cinq ans plus tôt à peine, mais qu’ils ont depuis lors volontiers acceptée, au vu de ce qu’il est en train de se passer dans toute l’Europe.»

Quel que soit son âge, la douceur marquait son beau visage, qui appartenait à une époque ancienne, à cause de la coiffure et de l’image en noir et blanc. J’ai eu envie d’imprimer son portrait, de l’accrocher au mur face à la table où j’écris, entre tous ces visages qui se tiennent face à moi quand je cherche mes mots : Antonin Artaud et Paul Celan, Varlam Chalamov et Jean Genet dont les regards sont devenus beaucoup plus qu’une force au quotidien : un enseignement dans la persévérance, en continuant d’écrire à travers une vie qui s’éparpille de ville en ville.

À Belgrade je continue mais je me perds dans mes recherches. Il me faut des heures pour déchiffrer cinq articles écrits dans plusieurs langues que je ne parle pas, pas vingt mots et la nuit vient de tomber à nouveau. J’allume la bougie neuve près des yeux sombres du malheur de Jean Genet. En premier lieu, j’apprends qu’à Istanbul, Auerbach écrivait à Walter Benjamin exilé à Paris. En 1940, cinq lettres ont été saisies par la Gestapo dans le studio de Walter benjamin. Elles sont tombées entre les mains de l’Armée Rouge en 1945, avant d’être exhumées par Karlheinz Barck en 1988, et traduites par Robert Kahn pour la revue Les Temps Modernes. Il faut savoir qu’Auerbach et Benjamin se sont connus à Berlin, où ils sont nés tous les deux exactement la même année, en 1892, dans le milieu de la bourgeoisie juive assimilée.

En premier, je décide qu’il me faut aller lire ces cinq lettres, partir à leur recherche dans les bibliothèques encore ouvertes malgré la pandémie. Pour l’instant, je sais seulement que le 23 septembre 1935, Auerbach écrivait d’Italie, où il était alors en voyage : «Quelle joie! Que vous soyez encore là, que vous écriviez, et que cette tonalité rende la nostalgie de ce que fut notre pays.» La seconde lettre suit de peu la première, écrite elle aussi depuis l’Italie fasciste et consacrée à la détresse sociale que Benjamin doit affronter à Paris. Comment l’aider ? D’abord en lui envoyant de l’argent, ce qu’Auerbach n’hésite pas à faire, attristé de constater qu’aucun écrivain français n’éprouve la moindre solidarité envers un exilé sans travail et sans aucun revenus.

C’est la troisième des cinq lettres qui sera postée pour la première fois d’Istanbul, où Auerbach va assurer le cours de « romanolojii » à l’université. Et le 3 janvier 1937, alors qu’Auerbach vient de retrouver sa femme et son fils à Istanbul, il raconte à l’intérieur d’une autre lettre beaucoup plus longue qu’il s’est vu transporter de l’Allemagne légendaire aux rives du Bosphore, avant de décrire à Benjamin la situation préoccupante de la Turquie, un pays gouverné par ce qu’il dénomme alors un «nationalisme anti-traditionnel», caractérisé par la double volonté d’effacer toute tradition culturelle musulmane et d’obtenir une modernisation technique à l’européenne, «afin de vaincre avec ses propres armes cette Europe détestée et admirée». « On a jeté par-dessus bord toutes les traditions», écrit-il. Le résultat en est, aux yeux d’Auerbach, «un nationalisme au superlatif et en même temps une destruction du caractère historique national

Je n’ai trouvé qu’un autre extrait issu de la même lettre. Quand Auerbach rapproche la Turquie de 1937 de l’Allemagne nazie, de l’Italie fasciste «et sans doute la Russie ?» Ce qui lui semble apparenter ces quatre régimes, c’est qu’ils collaborent à un immense projet de destruction des identités, tout en exacerbant l’identitarisme national : «Il m’apparaît de plus en plus clairement que la situation mondiale actuelle n’est rien d’autre qu’une ruse de la Providence, pour nous amener d’une manière douloureuse et sanglante à l’Internationale de la trivialité et à l’espéranto de la culture. J’en ai déjà eu l’intuition en Allemagne et en Italie, au regard de l’effroyable inauthenticité de la Blubopropaganda [Blut und Boden, la propagande de la terre et du sang]. Mais ce n’est qu’ici que cela devient presque une certitude.» De fait, Auerbach fait le même constat que Viktor Klemperer en Allemagne : les totalitarismes se rejoignent dans leur projet commun de détruire le langage.

La destruction politique du langage : une conviction que George Orwell reprendra quelques années après la fin de la guerre, dans son roman 1984, paru en 1949 : l’idée d’une novlangue ou d’un newspeak, en anglais, n’est pas éloignée de ce que Viktor Klemeperer avait baptisé LTI, la Lingua tertii imperii, « la langue du IIIe Reich», soumise à une volonté permanente d’amputation du vocabulaire : «Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quel temps l’effet toxique se fait sentir.»

Je sais que je me perds. Ces phrases exhumées d’anciennes lettres, ces pensées qui traversaient l’Europe en guerre pour venir échouer un peu plus plus tard entre les mains de la Geheime Staatspolizei, la police secrète du Troisième Reich, elles parlent d’un monde qui a été anéanti. Seul le livre Mimésis semble avoir survécu, qui va continuer d’être étudié en profondeur dans les universités européennes pendant plusieurs décennies, avant d’être traduit en turc pour finir, en 2019, alors qu’il avait été entièrement rédigé à Istanbul.

Güzin Dino avec Nazım Hikmet et Abidin Dino à Paris, en 1962.

Pourtant, durant toute cette période d’enseignement à Istanbul, Erich Auerbach avait pour assistante une jeune femme remarquable : Güzin Dino, qu’on voit ici en photo avec Nazim Hikmet et son mari, le peintre Abidin Dino, en 1962, à Paris où le couple s’était exilé pour échapper à la prison en Turquie. Il faut savoir que bien des années plus tard, Güzin Dino était devenue maître de conférence en littérature à l’université d’Istanbul, et qu’elle publiera en 1983 un ouvrage important pour l’histoire littéraire de son pays, « La genèse du roman turc au XIXe siècle ». Installée à Paris, elle devint une des premières passeuses de la littérature turque au pays de Flaubert, traduisant en français les poèmes de Nazim Hikmet et les romans de Yaşar Kemal.

Les traducteurs de Mimesis en langue turque ont travaillé à deux : Herdem Belen et Hüseyin Ertük. Ensemble, ils ont aussi traduit plusieurs ouvrages de Gunther Anders en turc, et ce n’est pas sans importance. Le rapprochement de ces deux œuvres, celle d’Auerbach et celle d’Anders dans la langue de l’exil forme une constellation aussi fragile que significative. Dans les universités turques, arbitrairement frappées par ces listes noires que le gouvernement balance pour répudier des milliers d’enseignants, L’obsolescence de l’homme, le livre central de Gunther Anders, peut désormais être consulté aux côtés de Mimesis, le grand oeuvre d’Auerbach. Mais ce n’est pas la seule trace qu’on peut retrouver du passage d’Erich Auerbach dans les universités d’Istanbul. Il en existe une beaucoup plus romanesque, que je veux essayer de raconter dans un livre. Plus tard, quand j’aurai moins de routes à parcourir à travers les six frontières qui me séparent encore d’Istanbul.

T.

★ EVOLUTION REVOLUTION LOVE À BEYROUTH ET GAZA

★ À Beyrouth autant qu’à Gaza, à proximité des camps de réfugiés palestiniens, le rêve de révolution continue de s’écrire sur le béton abîmé des murailles.

REVOLUTION sur les murs de Beyrouth, 2023.

★ C’est Leila Shahid qui avait emmené Jean Genet avec elle à Beyrouth. En septembre 1982, le siège de Beyrouth venait de s’achever et tous les deux, alors qu’ils venaient d’arriver, ils avaient vu les blindés israéliens passer en trombe sous leurs yeux. Une fois la nuit tombée, ils avaient vu les bombes israéliennes s’abattre en rafale sur les camps de civils palestiniens. Trois jours de cauchemar pour aboutir à un massacre difficile à raconter.

Jean Genet

Cela fait plus d’un demi-siècle que l’armée israélienne massacre des civils palestiniens pris au piège de la misère et de l’exil. Qu’un État puisse ainsi programmer le malheur d’un autre peuple jeté dans la mort collective n’a fait qu’engendrer des générations de combattants obsédés par l’idée de vengeance. D’instinct, Genet s’était fait leur allié.

Première publication du texte de Jean Genet, en octobre 1982, dans la revue d’Études palestiniennes que publiaient les édition de Minuit : En septembre 1982, Genet avait accompagné son amie Leïla Shahid à Beyrouth, où eurent lieu les massacres des camps de réfugiés de Sabra et Chatila. Il sera l’un des premiers Européens à pouvoir pénétrer sur les lieux et écrira, bouleversé, Quatre heures à Chatila, témoignage d’une force politique inouïe remis en octobre 1982  à la Revue d´Études Palestiniennes et repris dans L’Ennemi déclaré, en 1991 aux éditions Gallimard.

Un allié indéfectible, comme plus tard Stéphane Hessel, qui n’a jamais cessé d’alerter nos consciences sur la tragédie palestinienne. L’un et l’autre demeurent ces deux fantômes hurlant dans la nuit, sans autres armes que les mots qu’ils écrivaient pour nous empêcher d’oublier.

Genet pour commencer : «Toutes les nouvelles que je lisais sur les Palestiniens m’étaient apportées par la presse occidentale ; depuis longtemps, le monde arabe était présenté comme l’ombre portée du monde chrétien ; et, dès mon arrivée en Jordanie, je me suis aperçu que les Palestiniens ne ressemblaient pas à l’image qu’on en donnait en France. Je me suis tout d’un coup trouvé dans la situation d’un aveugle à qui on vient de rendre la vue. Le monde arabe qui m’était familier, dès mon arrivée, me parut beaucoup plus proche qu’on ne l’écrivait.»

Stéphane Hessel en 2013, qui dénonçait les violences de l’armée israélienne à Gaza.

Et puis les mots de Hessel, qui continuent de résonner comme une prémonition de l’enfer qu’allait devenir la bande de Gaza en 2023 : «Tous responsables, tous coupables de n’avoir pas été suffisamment sévères à l’égard des violations graves qu’Israël apporte depuis 40 ans au droit international». Avant tout, il parlait de la «brutalité incroyable [de l’armée israélienne] qui rappelle Srebrenica ou la Tchétchénie…»

Et plus loin dans le même texte : «Je n’aurais jamais cru que cela serait possible, je suis scandalisé, indigné et très malheureux pour la bonne conscience éventuelle de nous autres juifs et de l’Etat d’Israël, bonne conscience qui ne peut pas subsister après les massacres qui ont été pratiqués entre le 27 décembre et le 19 janvier». Encore une fois, il finissait par rappeler une évidence qui reste incontournable aujourd’hui, en 2024 : «la sécurité à long terme d’Israël n’est  que s’il y a un véritable Etat palestinien… »

Marine Vlahovic en reportage.

Hessel & Genet : que leurs deux fantômes nous accompagnent dans la lutte contre le génocide que mène le gouvernement d’Israël sous nos yeux. Leurs deux visages qui sont rejoints, aujourd’hui, par celui de Marine Vlahovic. Elle fut correspondante à Ramallah pour les radios publiques en France et en Suisse. Elle a composé six épisodes d’une série de podcasts sur Arte radio, Carnets d’une correspondante, à écouter de toute urgence.

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Evolution Revolution Love est avant tout une chanson de Tricky. «This revolution has just begun
Now that I understand this right
Let me take it to the mic
This revolution has just begun…»

★ Jean Genet raconté par Béatrice Dalle, Quatre heures à Chatila de Jean Genet, la mémoire d’un massacre. France Culture, 24 octobre 2025, 6 minutes.

Marine Vlahovic, Carnets d’une correspondante, une série six podcasts sur Arteradio.

Stéphane Hessel, entretien vidéo du 19 janvier 2009, au lendemain d’un cessez-le-feu à Gaza.

Amnon Kapeliouk, Sabra et Chatila, Enquête sur un massacre. Éditions du Seuil, L’histoire immédiate, décembre 1982.

Annie Ernaux, Littérature et politique

C’est un texte qu’Annie Ernaux a écrit durant l’été 1989, LITTÉRATURE ET POLITIQUE. Il a d’abord été publié dans Nouvelles nouvelles n°15, avant d’être intégré dans le Quarto Gallimard, Écrire la vie, paru en 2011. Un texte important, écrit après la parution d’Une femme, alors qu’elle travaillait à Passion simple et Journal du dehors. Annie Ernaux y précisait, aussi clairement que possible, ses convictions sur la façon dont la littérature peut « engager » son auteur.  

Plus de vingt ans après, c’est encore Annie Ernaux qui monte au créneau face à Richard Millet et son hagiographie d’Anders Breivik , en publiant « Le pamphlet fasciste de Richard Millet déshonore la littérature » dans Le Monde, en septembre 2012. Son texte est sans appel, aussitôt contresigné par des écrivains aussi divers qu’Eric Pessan et Arno Bertina, Geneviève Brisac, Valérie Zenatti ou Boualem Sansal, et même par des poètes comme Bernard Noël ou Franck Venaille.

A l’inverse, c’est un écrivain aussi intégré à l’industrie du spectacle que Frédéric Beigbeder qui s’en prend à Annie Ernaux, jalousant une reconnaissance et une stature d’écrivain officiel qu’elle n’a pourtant jamais cherché à endosser : « Seul Maxime Gorki, accuse-t-il, a connu une gloire comparable, dans l’URSS des années 30. Il est permis de se méfier d’une telle sanctification collective. » Seule, Annie Ernaux suit patiemment un chemin d’écriture qui l’oblige au courage. Dans Mémoire de fille, une demi-phrase suffit à rabrouer l’histrion des plateaux­ télévisés  : « Peut-être aussi mettre en jeu la figure d’écrivain qu’on me renvoie, la ravager, m’acharner à dénoncer une imposture…». J’avais aussi noté une de ses réponses, dans un entretien paru en 2011. Rien qu’une phrase en passant, mais revenant à la position de Jean Genet qui écrivait dans la langue de l’ennemi :  « C’est comme si écrire devait être quelque chose de dangereux, qui suppose qu’on me réclame des comptes. »

LITTÉRATURE ET POLITIQUE  

640_ernaux-gallimardL’une des idées les plus répandues en ces années quatre-vingt – et rien n’annonce son extinction, tant elle a  force d’évidence pour la majorité des écrivains et du public – est celle-ci : la littérature n’a rien à voir avec la politique. Elle doit s’en préserver comme de la peste pour mériter d’être de la « vraie littérature ». Elle n’a pas à renvoyer à un sens politique, non plus que social, au réel en général, seulement à l’imagination de son auteur (qui – c’est devenu un cliché – n’écrit que pour lui), un imaginaire curieusement vide de représentations politico-sociales. Ce qui a été longtemps un sujet de débat, le rôle de l’écrivain dans la société, est devenu impensable, voire incongru. La frontière entre la politique et la littérature est plus solide qu’elle l’a jamais été dans les siècles précédents. Le livre que Claude Simon a écrit après son voyage en URSS, L’Invitation, et la plupart des commentaires qu’il a suscités, sont assez significatifs des relations de la littérature au politique. Voici un texte qui évoque visiblement (encore faut-il au lecteur certaines informations «extérieures» pour se repérer, comprendre de quel pays il s’agit) l’Union soviétique et Gorbatchev, mais en des termes tellement allusifs, une vision si «artiste» que le seul sens politique qu’on puisse en tirer, est justement que la politique est dérision, farce cruelle, ne concernant pas le narrateur. Les critiques ont vu là une manifestation de l’univers et du style de Claude Simon : le déni de rôle politique, de participation du livre à une interrogation sur la vie des gens en URSS, est égal des deux côtés, celui de l’écrivain et celui de ceux qui rendent compte de l’œuvre. Tout se passe – il y a certes de bonnes raisons historiques à cela – comme si on ne pouvait concevoir la relation de l’écriture à la politique que sous la forme d’une subordination : « être au service d’une cause ou d’un parti ». L’esthétisme, avec le livre ne débouchant sur rien de réel, apparaît alors comme une valeur éthique : il serait la liberté, l’indépendance.

Rien n’est moins sûr. L’écriture, quoi qu’on fasse, « engage », véhiculant, de manière très complexe, au travers de la fiction, une vision consentant plutôt à l’ordre social ou au contraire le dénonçant. Si l’écrivain et ses lecteurs n’en ont pas conscience, la postérité ne s’y trompe pas. Il n’y a pas d’apolitisme au regard de l’histoire littéraire. Roland Barthes a eu un jour cette formule sur l’écriture : « c’est le choix de l’aire sociale au sein de laquelle l’écrivain décide de situer la Nature de son langage ». Elle est sans doute plus juste que toutes les affirmations sur l’innocence de l’art et de l’artiste.

La conception d’une littérature miroir d’elle-même, s’écartant des phénomènes historiques et sociaux qui constituent « le politique », ou les déréalisant, si bien qu’ils ne peuvent plus toucher ou déranger, je ne la comprends pas, elle m’est presque douloureuse. Sans doute parce que, à l’adolescence, si la littérature a contribué à me séparer de mon milieu social d’origine, où on ne lisait pas, elle a été aussi prise de conscience, ouverture sur des problèmes insoupçonnés. C’était Les Raisins de la colère, La Peste, La Condition humaine, bien d’autres  livres encore. Des choses difficiles à vivre, sans nom, pas seulement dans le domaine social, devenaient moins lourdes d’être décrites et nommées. La littérature me changeait. Quand j’ai commencé de vouloir écrire, à vingt ans, j’espérais, certes, comme on dit « faire œuvre d’art » (comment aurais-je pu penser autrement quand j’étais nourrie de ce dogme à l’université ?), mais ce n’est pas cela que j’ai noté spontanément, naïvement – c’est à dire naturellement – sur une page de cahier. C’est « J’écrirai pour venger ma race » (la substitution de «race» à «classe» n’étant pas un hasard, une étourderie). Ce lien entre l’exercice de l’écriture et l’injustice du monde, je n’ai jamais cessé de le ressentir et je crois que la littérature peut contribuer à modifier la société, comme l’action politique, bien que différemment. Elle ne peut arrêter une guerre, donner du travail aux chômeurs, faire que les enfants de La Courneuve aient un avenir aussi ouvert que ceux de Neuilly, elle n’a jamais d’efficacité immédiate. Elle peut, sur le long terme, imprégnait l’imaginaire du lecteur, rendre celui-ci sensible à des réalités qu’il ignorait, ou l’amener à voir autrement ce qu’il considérait toujours sous le même angle. Lui permettre de dire (et d’abord de se dire) ce qu’il n’avait jamais dit. Elle est révolution lente et silencieuse dans un premier temps, celui de la lecture, secrète : qui verrait, du dehors qu’on est «habité» par un livre qu’on vient de lire ? Parfois, elle devient révolution effectivement réalisée, mais ne se confondant pas avec elle, la dépassant : « L’homme est né libre, et partout il vit dans les fers », la phrase de Rousseau continue de brûler, pour un certain nombre. Phrase dont l’extrême beauté est inséparable du sens. Qui n’apparaît pas comme de la littérature et qui en est, toutefois, dans sa visée la plus haute : mettre toutes les ressources de l’art dans le désir de dire et transformer le monde.

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