★ Atef Abu Saif, l’écrivain qui veut mourir éveillé sous les bombes

★ Atef Abu Saif devant le portrait de Mahmoud Darwish.

Enfermé dans l’enfer de Gaza, Atef Abu Saif a fait parvenir son journal d’écrivain au New York Times et à Slate. L’Obs et Le Monde en ont publié à leur tour des extraits. Non seulement romancier, il est aussi ministre de la culture de l’Autorité palestinienne.

«Vivre une guerre, écrit-il à la date du 1er décembre, c’est comme devoir renouveler chaque jour son contrat avec la vie.» Et deux jours après : «La maison de ma famille a été détruite la nuit dernière, lorsque les missiles d’un F-16 l’ont frappée avec six autres demeures. Heureusement, il n’y avait personne à l’intérieur.» C’était la maison où il est né, où il a appris à écrire. Son père, âgé de 74 ans, n’a plus d’endroit où dormir.

Atef Abu Saif, The Book of Gaza : A City in Short Fiction,2014.

Pour l’instant, Atef Abu Saif vit sous une tente, dans un camp de réfugiés à Rafah, où il essaie de continuer à écrire son journal malgré la terreur que font régner les soldats israéliens. Il essaie de se souvenir de la vie avant la guerre, et de tous les proches qui ont été anéantis depuis trois mois sous les bombes. «Alors que la guerre se poursuit, je ne peux penser qu’à survivre. Je ne peux pas faire mon deuil. Mon chagrin attendra.»

Dans un camp de réfugiés, au sud de la bande de Gaza, janvier 2024.

C’est l’enfer que ses phrases nous racontent. En direct de Gaza, irrespirable et réduite en poussière. «Dans ce texte, je peux voir tous ceux que j’ai aimés et perdus, et je peux continuer à leur parler. Ils sont toujours avec moi.» C’est le plus important. Et pour nous, dans un pays qui a criminalisé la volonté de soutenir les Palestiniens, quoi de plus important que de lire en direct celui qui continue d’écrire malgré la terreur et les bombes.

Des enfants visitant le musée de Goush Katif à Jérusalem, devant des cartes de Gaza et du Sinaï. © Photo Arthur Larie

★ À Gaza, Mohammed Alaloul, reporter photographe


★ « Kenan, mon fils, avait plein de rêves. Il jouait au football et voulait devenir photographe. Il me disait « Papa, il faut que tu quittes ton travail. »
Mon fils Ahmed, lui, voulait devenir médecin. Rahaf, ma fille, voulait devenir enseignante. Elle était belle comme une jeune mariée.
Qais était un enfant. Ce n’était qu’un enfant. »

Gaza, le 4 novembre 2023. Mohammed Alaloul vient de perdre quatre de ses enfants, morts sous les bombes israéliennes. Ainsi commence le reportage d’Ahmed Deeb, diffusé dans le journal d’Arte du mercredi 13 décembre.

Mohammed Alaloul est reporter cameraman. Il travaille pour l’agence de presse turque Anadolu et filme les ravages des bombardements dans Gaza, où les reporters étrangers n’ont pas le droit d’entrer. Ses images ont déjà fait le tour du monde quand il reçoit l’appel d’un proche : « Un ami m’a appelé pour savoir où j’étais. J’étais à Khan Younis, en train de travailler. Il m’a averti qu’il y avait des bombardements sur notre quartier. J’ai essayé d’appeler mon frère, ma sœur et mon père, mais il n’y avait pas de réseau. Le téléphone de ma femme sonnait, mais elle ne décrochait pas. J’ai compris qu’une frappe avait touché notre maison.»

Face à la caméra de Mohammed Abu, assis au milieu des gravats de son ancien appartement, le reporter essaie de raconter ce jour où sa famille a été anéantie par une seule bombe israélienne. « Mes fils étaient là-haut, à l’étage,» dit-il aux sauveteurs qui déblaient d’épais blocs de béton. Une caméra filme le cameraman : « Tous mes enfants. Ils sont tous partis,» répète-t-il en pleurant dans les bras d’un voisin.

À mains nues, Mohammed Alaloul cherche les corps de ses enfants au milieu des gravats. « C’était ma maison. Ma maison est détruite. Ce n’étaient que des enfants. Des petits garçons. » Le reporter à gardé son gilet pare-balles où le mot PRESS est écrit en grandes lettres bleues sur fond blanc. Le désespoir de ce père me bouleverse. « Ce matin-là, j’étais à la maison. Mon fils est venu me demander : Papa, tu peux m’emmener au travail ? Je lui ai demandé pourquoi ? Il m’a répondu : Je veux travailler avec toi. Tu me manques. Et pendant que je travaillais, ils sont partis rejoindre Dieu. J’en peux plus. C’étaient mes frères et mes enfants. »


Le reportage d’Ahmed Deeb ne cache rien du désarroi de Mohammed Alaloul, qu’on voit embrasser le visage du cadavre de Kenan, en entrouvrant le suaire qui recouvrait son visage. « En effet seul réconfort, dit la voix off, son père, sa femme et son plus jeune fils, Adam, un an, ont échappé aux bombes.»

Mohammed enterre ses quatre enfants tués dans une fosse commune creusée au bulldozer. Comment faire autrement ? Les morts sont trop nombreux dans Gaza pour attribuer des tombes individuelles. De l’hôpital au cimetière, il porte chaque enfant dans ses bras : les ambulances et corbillards doivent servir à transporter les blessés.

Mais ce qui compte dans ce reportage d’une douzaine de minutes, ce sont les paroles de Mohammed. Elles ne s’effaceront pas après la guerre, si jamais la guerre prend fin : « Mes proches, ceux pour lesquels j’ai vécu, sont partis. Mais en tant que journaliste, j’ai le devoir de témoigner. Ni les avions, ni la guerre, ni la mort et les destructions ne nous empêcheront de faire notre travail de journaliste. Les médias occidentaux racontent l’histoire du point de vue israélien. En témoignant des crimes israéliens, nous, nous livrons le point de vue palestinien. »

Qui témoignera pour le témoin, demandait Walter Benjamin. Je veux être celui-là, et témoigner pour Mohammed Alaloul, le cameraman de Gaza.

★ Taha Muhammad Ali : des poèmes pour raconter Saffuriyya, avant le soir du 15 juillet 1948

Une rivière à Saffuriya - Photo Jonathan Cook

Une rivière à Saffuriya, le village de Taha Muhammad Ali – Photo Jonathan Cook

À Oussama Shikho

C’est en lisant une chronique d’Aslı Erdoğan que j’ai découvert le nom de Taha Muhammad Ali, un poète palestinien chassé de son village quand il était enfant, le soir du 15 juillet 1948. Aslı ne dit presque rien de son histoire, seulement qu’il est autodidacte et qu’elle a trouvé un de ses poèmes dans un livre d’Ilan Pappé, Le nettoyage ethnique de la Palestine. Puis elle recopie les cinq vers du poème, en expliquant seulement qu’il a été écrit dans un camp de réfugiés palestiniens.

Nous ne pouvons faire le deuil des adieux.
Le temps et les larmes manquent…
Le souvenir même nous fait défaut.
Puis nous éclatons en sanglots.
Ainsi faisons-nous nos adieux.

Taha Muhammad Ali lisant son poème «Abd el-Hadi combat une superpuissance» en 2008, devant la caméra de Pamela Robertson-Pearce

Taha Muhammad Ali lisant son poème «Abd el-Hadi combat une superpuissance» en 2008, devant la caméra de Pamela Robertson-Pearce

Le dernier vers est devenu le titre de sa chronique, Ainsi faisons-nous nos adieux. Une de ces chroniques qu’elle écrivait chaque semaine pour Özgür Gündem, un journal d’Istanbul qui sera interdit de parution, le 16 août 2016, accusé de relayer la propagande des terroristes kurdes du PKK, le Parti des Travailleurs du Kurdistan qui mène une guerilla contre l’État turc. C’est un poème très simple pour une très belle chronique, où Aslı Erdoğan établit une équivalence entre l’acte d’écrire et «une longue, très longue lettre d’adieux destinée à demeurer sans réponse.»

Je me suis demandé qui était ce poète palestinien, et si d’autres de ses poèmes avaient déjà été traduits en français.  J’ai d’abord trouvé un seul poème, sur un site dédié aux poètes palestiniens. J’ai pensé que j’avais de la chance.

Quarante ans après la destruction d’un village

Le passé sommeille à côté de moi
Comme le tintement
Près de sa grand-mère la cloche.
L’ amertume me poursuit
Comme les poussins poursuivent
Leur mère la poule.
Et l’horizon…
Cette paupière fermée
Sur le sable et le sang,
Que t’a-t-il laissé ?
Et quelle promesse t’a-t-il fait ?

 

Taha Muhammad Ali, Une Migration sans fin, éditions Galaade, 2012.

Taha Muhammad Ali, Une Migration sans fin, éditions Galaade, 2012.

Ce village, c’est Saffuriya, construit sur les ruines de Sepphoris, une ville antique de Galilée, au nord de Nazareth. En juillet 1948, les troupes israéliennes occupèrent le sud de la Galilée. Elles chassèrent les paysans arabes de Saffuriya et d’une vingtaine d’autres villages, au cours de l’Opération Dekel. Le début de l’exil pour la famille de Taha Muhammad Ali, et l’origine des poèmes pour Taha, qui racontera sa vie de rescapé avec des mots aussi simples que possible et notre chance, c’est que les éditions Galaade aient pu les rassembler à l’intérieur d’un recueil, Une Migration sans fin, traduits en français par Antoine Jockey. Le plus étonnant, c’est qu’Antoine Jockey soit venu à Sète en juillet 2012, pour rendre hommage à Taha Muhammad Ali au festival Voix Vives, dans cette petite ville où je suis en train d’écrire ces lignes et de lire ses poèmes. Le poète palestinien venait de mourir, huit mois plus tôt à Nazareth. Et je me dis qu’Une Migration sans fin, c’est précisément le destin que vit Aslı Erdoğan aujourd’hui, exilée en Allemagne depuis qu’elle a pu récupérer son passeport, d’abord confisqué par la police turque quand elle avait été arrêtée au mois d’août 2016.

Le poème le plus connu de Muhammad Ali a été publié en 1973. Aslı Erdoğan avait cinq ans et elle venait d’apprendre à lire; elle raconte aujourd’hui que cette année-là, elle écrivait elle aussi des poèmes, ceux d’une enfant d’Istanbul qui passera toute sa vie à écrire. Le poème de Muhammad Ali s’appelle Abd el-Hadi combat une superpuissance. Il s’inspire d’un reportage radiophonique sur des villageois égyptiens s’efforçant de vendre du Coca-Cola aux marines américains de l’USS Enterprise dans le canal de Suez. Ce personnage, Abd el-Hadi, est un simple fellah égyptien, emblématique des êtres simples et très réels que les poèmes de Taha Muhammad Ali s’attachent à raconter  :

Abd el-Hadi combat une superpuissance

De toute sa vie
Il n’a ni lu ni écrit.
De toute sa vie
Il n’a coupé un arbre
Ni égorgé une vache.
De toute sa vie, il n’a parlé sur le dos
Du New York Times,
Il n’a élevé la voix sur personne
Sauf pour dire :
“Entrez, s’il vous plaît,
Par Dieu vous ne pouvez refuser.”
Malgré cela,
Sa cause est perdue,
Sa situation
Est désespérée
Et son droit un grain de sel
Tombé dans l’océan.
Mesdames, Messieurs :
Sur son ennemi mon client ne sait rien.
Et je vous assure
Que s’il croisait les marins de l’Enterprise
Il leur servirait une omelette
Et du fromage blanc !

Adina Hoffman, My Happiness bears no relation to happiness. A poet's life in the palestinian century. Yale University Press, mars 2010.

Adina Hoffman, My Happiness bears no relation to happiness. A poet’s life in the palestinian century. Yale University Press, mars 2010.

Par chance, il existe une biographie qui raconte l’existence de Taha Muhammad Ali. Écrite par Adina Hoffman, elle a été publiée aux Etats-Unis en 2010 et n’a pas été traduite en français. On y apprend que le soir du 15 juillet 1948, deux mois après la création officielle de l’État d’Israël, Taha rompit le jeûne du ramadan par un repas traditionnel, puis sortit faire paître son nouveau troupeau de seize chevreaux dans les collines entourant le village. Il n’avait que dix-sept ans et il marchait depuis environ cinq minutes quand il «entendit un étrange vrombissement, un bruit sourd, quelque chose qui tournait dans l’air au-dessus de lui. Quand le son se fit sifflement puis grondement, il vit un éclair brillant, perçut un fracas et un tremblement, puis un autre – puis ce ne fut plus que verre brisé, fumée, cris au loin, gémissements proches, des gens qui couraient, des enfants qui pleuraient… et les seize chevreaux qui glapissaient de terreur en s’éparpillant ».

Taha retrouva sa famille qui avait fui elle aussi Saffuriyya, et ils se joignirent à ces milliers de paysans qui venaient d’initier le long exode palestinien vers la Syrie, la Jordanie et le Liban. Ce que les Palestiniens appellent nakba, la catastrophe. Après deux jours et deux nuits de marche, ils arrivèrent au Liban. Grâce à ses économies, Taha peut d’abord épargner à sa famille les conditions les plus dégradantes des camps de réfugiés surpeuplés. Mais la mort de sa dernière sœur et l’immense chagrin de sa mère finirent de rendre une situation précaire proprement insupportable. Un an plus tard, Taha rentrait clandestinement en Israël avec sa famille, à Nazareth, laissant derrière lui sa fiancée Amira. Il l’attendra près de dix ans avant d’apprendre qu’elle avait fini par en épouser un autre.

My Happiness Bears No Relation to Happiness – Mon bonheur n’a rien à voir avec le bonheur – reste la première biographie complète d’un poète palestinien qu’on puisse lire en anglais. La réussite de ce livre tient au fait qu’il ne retrace pas seulement la vie et l’œuvre de Taha Muhammad Ali, et raconte à l’intérieur du même récit le destin de toute une communauté d’exilés, les Arabes israéliens, Palestiniens possédant la citoyenneté israélienne et qui représentent presque un cinquième de la population de l’État hébreu.

Avertissement

Aux amateurs de chasse
Aux passionnés de tir
Ne pointez pas vos fusils
Sur mon bonheur,
Il ne vaut pas
Le prix de la cartouche
(Ce serait du gaspillage)
Car ce qui vous semble
Agile et élégant
Comme une gazelle,
Fuyant dans tous les sens
Comme une perdrix,
N’est pas le bonheur.
Croyez-moi :
Mon bonheur
N’a rien à voir avec le bonheur. 

Taha Muhammad Ali lisant son poème «Abd el-Hadi combat une superpuissance» en 2008, devant la caméra de Pamela Robertson-Pearce

Taha Muhammad Ali lisant son poème «Abd el-Hadi combat une superpuissance» en 2008, devant la caméra de Pamela Robertson-Pearce

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