Est-ce une malédiction ? Sûrement pas. Malheureusement, je lis partout leurs noms dans les journaux, je les entends à la radio, et pour finir je les recopie à l’intérieur de ce cahier rouge. Pour empêcher qu’on les oublie.
★ Mémorial improvisé en pleine rue, à l’endroit où Alex Pretti a été assassiné, à Minneapolis, ce 25 janvier 2026. Photo Adam Gray / SIPA
Alex, El Hacen, Anas, Mohammed, Salah, Abdoul, Mohammad et Renee ont tous été tués par des hommes en armes, qu’ils appartiennent à des patrouilles de police, à des milices religieuses ou à des régiments militaires. Dans tous les cas, les tueurs sont armés, salariés et formés pour abattre un ennemi dès lors qu’il représente une menace. L’État américain, l’État français, iranien ou israélien ont rédigé et voté des lois qui protègent ceux qu’ils autorisent à tuer un infirmier américain, un travailleur immigré mauritanien, trois journalistes palestiniens, un garagiste iranien et une poétesse du Colorado, qui était aussi la mère de trois enfants. Aucun des hommes de la Border Patrol fédérale, de la Police nationale française, des bassidjis ou de l’armée israélienne ne court le moindre risque d’être jugé pour avoir pris la vie d’un être humain désarmé. C’est la réalité que les journaux nous racontent maintenant de façon permanente. Une nouvelle donne, si on peut l’appeler ainsi, où la mort est directement liée à la violence de plus en plus systématique de ces patrouilles en armes que les ministres sont chargés d’excuser après coup, de manière à ce que les populations civiles du Minnesota, du nord de Paris ou de l’enclave de Gaza acceptent l’idée d’être tuables.
Combien vaut une vie ? C’est la question qu’on peut se poser, celle que pose l’anthropologue Didier Fassin dans deux essais «La Vie. Mode d’emploi critique» et «Survivre à tout prix». Combien valait la vie nue d’Alex Pretti ? C’est la question que je me pose en relisant les deux livres de Didier Fassin. Et combien valent les trois vies d’Anas Ghneim, de Mohammed Salah Qashta et d’Abdoul Raouf Shaath ? Combien vaut la vie d’El Hacen Diarra, celle de Mohammad Mozafari et celle de Renee Good ?
Manifestation du dimanche 25 décembre à Paris
Si nous sommes devenus tuables, c’est que nos vies n’ont plus la même valeur quand des États s’arrogent le droit de les prendre pour cibles. Pour Didier Fassin, la vie d’un soldat israélien vaut beaucoup plus que celles des journalistes palestiniens, et celle d’un policier français vaut plus d’argent que celle d’un travailleur immigré mauritanien. Leurs prix peuvent se calculer, car ce n’est pas seulement l’espérance de vie que le statut social fait varier. Si c’est une évidence, nous avons accepté de la passer sous silence. Nul besoin d’être sociologue pour affirmer que la vie d’un garagiste iranien vaut moins que celle d’un agent de la Border patrol américaine.
★ Gaza des visages
Comment contrer ces tueries, et comment résister à la dévalorisation de toutes ces vies brutalement arrachées ? En les transformant en récits, en prenant soin de raconter l’enfance, les passions et les peurs d’Anas Ghneim, de rassembler des photos et d’essayer de construire une mémoire. C’est le travail qui incombe aux journalistes, dans un premier temps, mais c’est aussi une exigence que nous pouvons avoir pour nous-mêmes. Qui était Anas Ghneim ? Il avait 25 ans et était père de deux enfants. Il travaillait pour le Comité égyptien d’aide à Gaza. C’est ce que je peux apprendre sur le site de Gaza des visages. Leur travail est précieux. Il constitue une première étape. Mais comment aller plus loin maintenant ? Quels journalistes, quels documentaristes, lesquels d’entre nous auront la force de raconter la vie d’Anas à Gaza ?
C’est ce qu’a fait Kery James il y a tout juste quelques mois, en écrivant une chanson à la mémoire de Shaban Al Dalu, jeune étudiant palestinien mort dans le bombardement d’un hôpital à Gaza par l’armée israélienne, le 14 octobre 2024. En rappant avec un flow qui peut charrier toute sa colère, il essaie d’imaginer la vie de Shaban avant la date de sa mort :
Peut être que Shaban avait des projets Peut être que Shaban avait des espoirs Peut être que Shaban rêvait de paix Je sais que Shaban vivait mes cauchemars Peut être que Shaban était amoureux Des questions plein la tête, peut être qu’il était curieux Peut être que Shaban était doux et tendre Peut être que Shaban se voyait faire un jour le tour du monde Peut être que Shaban était un artiste Peut être que Shaban était un utopiste Difficile de l’être quand chaque jour la mort vous frôle Mais si ça se trouve Shaban était drôle Shaban était Palestinien Mais Shaban était un être humain Shaban prenait soin des siens Shaban était le fils de quelqu’un Quelque part quelqu’un le pleure Quelqu’un regrette sa voix et son odeur Les flammes de leur mal se répandent Ils ont réduit son avenir en cendres
La chanson Shaban figure sur l’album R.A.P., paru en novembre 2025. Elle a été écrite avec Alix Mathurin, Olivier Durand, Victor Sardin Vasquez, Auguste Hanley et Nassim Riad Krideche. C’est la bande-son de ce mois de janvier, les paroles dont nous avons besoin pour affronter l’année qui vient.
★ Regarde encore, dans l’eau des flaques les mots vite imprimés qui se diluent, l’encre bleue sombre quand elle s’efface sous tes chaussures, et sur les tracts les slogans du RN qui ont sali le bitume des ruelles où tu passes. Par terre, dans l’eau degueu des pluies passées, il y en a des centaines avant chaque élection, des tracts tricolores avec les mots du clan nationaliste usés jusqu’à la trame.
NOUS SOMMES LE PEUPLE ANTIFASCISTE
Et quand nos vies deviennent tristes à ce point, atrophiées jusqu‘à la survie des plus pauvres, la survivance sans aucune échappée, quand la majorité des existences sont rétrécies par un mélange de renoncements et de mauvaises nouvelles, des vies sous les pluies grises en décembre, des vies entières bardées d’une seule matière plastique au rabais, des vies cernées par trop d’écrans, paralysées par les rengaines des lamentations collectives, le Rassemblement National peut engranger les bulletins de vote, les ricanements et les fiertés qu’on exhibe au bistrot, les reportages à l’intérieur des pauvres villes où leur majorité s’est faite, dans la laideur des renoncements politiques qui sont maintenant des habitudes municipales.
À l’extrême ouest de l’Europe, dans ce cul-de-sac en forme de péninsule continentale, nos villes sont sinistrées d’être habitées par la haine des Arabes, la haine des Rroms et des Gitans, la haine des peaux noires et des visages afghans ou biélorusses. Ces lourds paquets de haines systématiques sont un environnement propice à ceux qui rêvent d’être maires ou adjoints en se faisant élire n’importe où, pourvu qu’il y ait un peu d’honneurs à récolter, avec des majuscules à ajouter juste avant leurs noms de famille : Adjoint au maire, Conseiller départemental, Président du Conseil Régional, Euro-député, autant de titres et d’indemnités vite encaissés quand on reprend les vieilles rengaines qu’a rédigées Renaud Camus dans son château du Gers. Il suffit de lister sur son tract municipal tous ceux qui tentent de se soigner en parlant encore d’autres langues, tous ceux qui prient Allah en se tournant vers la Mecque, sans oublier ceux qui éditent une littérature dangereuse à diffuser, et ceux que les compagnies de CRS expulsent encore une fois du Val Maubuée à Champs-sur-Marne, ou ceux qui squattent sans argent en taguant des slogans anti-CRA , tous ceux qui érigent de nouvelles zones à défendre avec des pierres et des bâtons face aux bulldozers d’Atosca.
JOURS DE COLÈRE
La haine ou le ressentiment sont des réponses si faciles à répandre qu’elles prennent parfois l’apparence d’une épidémie virale, sans espoir de vaccin pour essayer de la contrer.
Et c’est Cynthia Fleury qui a raison encore une fois : «L’impact du ressentiment attaque donc le sens du jugement, ce dernier est vicié, rongé de l’intérieur ; la pourriture est là. »¹
La haine de l’étranger devient la dernière passion à partager, une émotion électorale incontournable pour ces communautés d’électeurs de plus en plus majoritaires dans le Vaucluse, l’Aisne, les Hauts-de-France ou même le Var et le Gard : plus d’autres sentiments autour de nous pour cimenter les existences en consolant la tristesse générale.
Souvent c’est vrai je rêve de ce vaccin qui nous protègerait de la lèpre des haines. Souvent je rêve que nous redevenons un peuple antiraciste, capable d’écrire une constitution presque aussi belle et révoltée qu’une chanson de Kerry James².
NOUS SOMMES LA LOUVE QUI REVIENT
Mais les joies sont terminées on dirait : celles dont parlait Giono³ sont trop usées, mal recyclées si bien que le parti des haines identitaires peut fourguer d’autant mieux ses fausses petites joies : la fierté d’être un «français de souche», la préférence nationale et la grandeur d’une puissance nucléaire, la soupe électorale et les provocations pour dévaluer la vieille devise républicaine.
Pourtant, mon sentiment d’être vu comme un traître est devenu une joie. En aimant une femme anarchiste italienne, en devenant l’ami des mendiants roms que la police municipale ne cesse jamais de harceler, en partageant leurs repas et souvent leur misère, en apprenant leur langue ou même en étudiant la littérature arabe ou la poésie nigériane, j’éprouve ce sentiment de trahir que décrivait Jean Genet, quand il célébrait la beauté des Black Panthers en armes, celle des jeunes combattants de l’OLP d’Arafat et la fierté de leurs mères.⁴
C’est vrai, si j’aime autant la langue des petits livres que Pierre Michon⁵ a publiés chez Verdier, ou celle qu’a ciselée Pascal Quignard pour écrire les douze tomes de son Dernier royaume⁶, c’est pour cracher sur celle qu’écrivent Richard Millet ou Yann Moix, des langues dévitalisées et de plus en plus rabougries à force d’alimenter la rhétorique du RN, de Reconquête et de l’Action française, jusqu’à Génération identitaire et maintenant Les Natifs.
Alors soyons traîtres et fiers de l’être en racontant plutôt la lutte inépuisable d’Angela Davis⁷. Ou sinon celle d’Unabomber⁸ pendant qu’il fabriquait ses explosifs dans sa cabane, en relisant les cahiers de Louise Michel⁹ ou les Mémoires d’Emma Goldman¹⁰.
ICI POEME . . . / . . . : rue Paul Valéry à Sète.
Si la joie est terminée, c’est que les candidats et les élus du Rassemblement National ne portent rien d’autre qu’une lèpre enragée par la haine, par le langage de la haine et par ces écrivains qui la répandent. Ils sont nombreux mais leur lexique est vraiment minimal. Ceux qui mettront leurs bulletins dans les urnes éructent la même haine, c’est à dire le contraire de la joie. Ils veulent seulement la mise à mort d’une joie devenue si fragile. Menacée. Clandestine.
Et puis à Paris, ce 7 janvier à la Maison des Métallos, cinq femmes viendront parler de joie au cœur des luttes. Elles sont militantes, autrices, femmes politiques et font bouger les lignes par leurs manières de mener leurs combats :
• Mathilde Caillard du collectif Planète Boum Boum.
• Rachel Keke du collectif des femmes de chambre de l’hôtel Ibis des Batignolles, ancienne députée du 94 qui se veut la porte-voix des classes populaires.
• Corinne Morel Darleux qui a publié Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce¹¹, un livre où on peut trouver ce genre de phrases : « J’observe avec bienveillance et espoir d’autres formes de mobilisation collectives et individuelles s’inventer. J’y contribue quand cela me semble sensé, et je suis de plus en plus persuadée que face à l’urgence des catastrophes en cours, il ne s’agit plus de froncer le nez : toutes les initiatives sont à encourager. Peut-être doivent-elles désormais être évaluées non plus uniquement à l’aune de leur efficacité future, mais aussi à celle de leur sincérité et de la dignité qu’elles apportent au présent.»
• Youlie Yamamoto, une militante et activiste féministe, porte-parole d’Attac et cofondatrice du collectif des Rosies.
• Juliette Rousseau, une autrice et militante française, à qui on doit notamment la traduction de Joie militante, pour des luttes en prise avec leurs mondes : un livre où on peut lire ces mots que je trouve importants : « À ceux et celles qui, dans les espaces exigus et les atmosphères étouffantes, laissent entrer de l’air frais et trouvent de l’espace pour se déhancher ; embrassent tout à la fois les erreurs et le désordre, apprennent à se mouvoir, entre amour féroce et incertitude, nous rendant capables de nouveauté.»
Belgrade, le 27 décembre 2025.
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Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer, Gallimard, octobre 2020.
Kerry James, Lettre à la République, 2012 : «
Jean Giono, Les vraies richesses, Grasset, 1936.
Jean Genet, Un Captif amoureux, Gallimard, mai 1986.
Pierre Michon, Vie de Joseph Roulin, Verdier, 1988, et La grande Beune, Verdier, 1996.
Pascal Quignard • Les Ombres errantes (Dernier Royaume, tome I), Grasset, 2002. • Sur le jadis (Dernier Royaume, tome II), Grasset, 2002. • Abîmes (Dernier Royaume, tome III), Grasset, 2002 • Les Paradisiaques (Dernier Royaume, tome IV), Grasset, 2005. • Sordidissimes(Dernier Royaume, tome V), Grasset, 2005. • La Barque silencieuse (Dernier Royaume, tome VI), Le Seuil, 2009. • Les Désarçonnés (Dernier Royaume, tome VII), Grasset, 2012. • Vie secrète (Dernier Royaume, tome VIII), Gallimard, 1997 ; réédition Folio, 1999. • Mourir de penser (Dernier Royaume, tome IX), Grasset, 2014. • L’Enfant d’Ingolstadt (Dernier Royaume, tome X), Grasset, 2018. • L’Homme aux trois lettres, (Dernier Royaume, tome XI), Grasset, 2020. • Les Heures heureuses (Dernier Royaume, tome XII), Albin Michel, 2023.
Angela Davis, • Autobiographie, traduction de Cathy Bernheim, Albin Michel, 1975 ; Livre de poche, 1977 ; réédition augmentée d’un entretien, Bruxelles, Éditions Aden, 2013. • La prison est-elle obsolète ?, traduction de Nathalie Peronny, Au diable vauvert, 2014. Sur la liberté : petite anthologie de l’émancipation, traduction de Cihan Gunes et Julie Paquette, Éditions Aden, 2016. • Une lutte sans trêve, traduction de Fréderique Popet, Paris, La Fabrique Editions, 2016. • Blues et féminisme noir, Gertrude « Ma » Rainey, Bessie Smith et Billie Holiday, Paris, Libertalia, 2017.
Jean-Marie Apostolidès, • L’Affaire Unabomber, Éditions du Rocher, 1996.
Louise Michel, • Je vous écris de ma nuit, correspondance générale : édition établie par Xavière Gauthier, Édition de Paris-Max Chaleil, 1999. • Histoire de ma vie : texte établi et présenté par Xavière Gauthier, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2000, 180 p. • Lettres à Victor Hugo lues par Anouk Grinberg, cédérom, Frémeaux, 2008. • Le Livre du bagne, précédé de Lueurs dans l’ombre, plus d’idiots, plus de fous et du livre d’Hermann, texte établi et présenté par Véronique Fau-Vincenti, Presses Universitaires de Lyon, 2001. • Lettres d’Auberive, préface et notes de Xavière Gauthier, Abbaye d’Auberive – L’Œuf sauvage, 2005. • Légendes et chansons de gestes canaques (1875), suivi de Légendes et chants de gestes canaques (1885) et de Civilisation, texte établi et présenté par François Bogliolo, Presses Universitaires de Lyon, 2006. • La Misère, roman de Louise Michel et Marguerite Tinayre, texte présenté par Xavière Gauthier et Daniel Armogathe, Presses Universitaires de Lyon, 2006. • Souvenirs et aventures de ma vie, publié en feuilleton par La Vie populaire en 1905. • Nadine, Le Coq rouge et La Grève, les trois pièces de théâtre de Louise Michel, in Au temps de l’anarchie, un théâtre de combat : 1880-1914, édité par Jonny Ebstein, Philippe Ivernel, Monique Surel-Tupin, t. 2. • Souvenirs et aventures de ma vie : Louise Michel en Nouvelle-Calédonie, réédité en livre par Maïade éditions en 2010, texte établi et annoté par Josiane Garnotel. • Contes et légendes, Éditions Noir et rouge, coll. Libertés enfantines, 2015. • À travers la mort Mémoires inédits, 1886-1890, édition établie et présentée par Claude Rétat, Paris, La Découverte, 2015. • La Chasse aux loups, éd. de Claude Rétat, Paris, Éditions Classiques Garnier, Coll. Classiques Jaunes, 2018.
Emma Goldman, • La Tragédie de l’émancipation féminine. (suivi de) Du Mariage et de l’amour, Paris, Éditions Syros, 1980. • L’Épopée d’une anarchiste : New York 1886-Moscou 1920, Editions Complexe, mars 2002. • L’Agonie de la Révolution. Mes deux années en Russie (1920-1921), traduit de l’anglais par Etienne Lesourd, Les Nuits rouges, Paris, 2017. • Vivre ma vie. Une anarchiste au temps des révolutions, trad. intégrale de Living my life, autobiographie d’Emma Goldman, L’Échappée, 2018. • Un an au pénitencier de Blackwell’s Island, 1921, l’orage éclate à Petrograd, Souvenirs sur Cronstadt, traduction dans Ni Dieu ni maître, Anthologie de l’anarchisme de Daniel Guérin, pages 55-74 du volume 4, Paris, Maspero, 1970.
Corrine Morel Darleux, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, Libertalia, 2019.
Juliette Rousseau, • Lutter ensemble, Cambourakis, novembre 2018. • Joie militante : Construire des luttes en prise avec leurs mondes, de Carla Bergman et Nick Montgomery, traduit par Juliette Rousseau, Éditions du commun, janvier 2021.