
★ En 2001, Patrick Declerck avait écrit un livre qu’on ne peut pas oublier : Les Naufragés. Avec les clochards de Paris, publié dans la collection Terre humaine.
Il avait frappé encore plus fort avec un livre étrange en 2005 : Le sang nouveau est arrivé : L’horreur SDF. Un livre où il explique que laisser un homme à la rue est un crime ignoble. Un crime d’État pour édifier les travailleurs et leurs enfants : «un citoyen sera productif ou lentement, et sans bruit, mis à mort.»
À la radio, en décembre, Patrick Declerck est venu parler de Nietzsche au sujet de la mémoire et de l’oubli. Dans mon souvenir, il était plutôt une sorte de travailleur social mais pas du tout, il est d’abord psychanalyste et aujourd’hui écrivain. Dans l’émission il raconte un truc important auquel je n’avais pas d’abord prêté attention : «Héraclite, pour moi, a raison, au fond : on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. Le monde est une catastrophe. Nous ne contrôlons rien. Tout fout le camp, je veux dire, tout fout le camp. On peut gagner quelques instants, quelques minutes, quelques années, même. Mais fondamentalement, ontologiquement, nous n’existons pas.»

Declerk n’a pas perdu la vision noire qu’il s’était forgée au contact des SDF. Je me souviens que pour écrire les personnages d’Alex et Hans, dans Les Amants du Pont-Neuf, Leos Carax s’était appuyé sur le même centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre que Declerck pour son livre.

Dans une interview de 2016, Patrick Declerck expliquait pourquoi il parlait de clochards ou de clodos, et pas de SDF ou de sans-abri : «Certains vivent les murs comme quelque chose de terriblement angoissant, il est donc nécessaire de bouger sans cesse pour réduire l’angoisse. Entourés de murs, il ne reste plus que soi dans un face-à-face que l’on ne peut plus éviter. Les notions de SDF ou de sans-abri ne décrivent rien de la complexité psychique et ontologique d’une situation affreuse.»
Je crois qu’on n’a pas assez lu Patrick Declerck. Qu’il faut relire Les Naufragés, mais aussi ses livres plus récents : Socrate dans la nuit, Démons me turlupinant, Crâne, et le dernier qui raconte son apprentissage des armes à feu, Sniper en Arizona.

- Patrick Declerck, Les naufragés : Avec les clochards de Paris, Paris, Plon, coll. « Terre Humaine », 2001, 468 p.
- Patrick Declerck, Garanti sans moraline, Paris, Flammarion, 2004, 272 p.
- Patrick Declerck, Arthur, hippopotame de course et autres histoires, Paris, Plon, 2004, 183 p.
- Patrick Declerck, Le sang nouveau est arrivé : L’horreur SDF, Paris, Gallimard, 2005, 96 p.
- Patrick Declerck, Socrate dans la nuit, Paris, Gallimard, 2008, 256 p.
- Patrick Declerck, Démons me turlupinant, Paris, Gallimard, 2012, 272 p.
- Patrick Declerck, Crâne, Paris,Gallimard, 2016, 160 p.
- Patrick Declerck, Sniper en Arizona, Paris, Buchet-Chastel, 2022.
★ Interview de Patrick Declerck dans Philosophie magazine de mars 2016.
★ France Culture, Avec philosophie, Nietzsche et l’oubli, 27 décembre 2023.