★ Il n’y a que l’océan, il disait

★ Katalyn dansait, de plus en plus seule et envoûtée, blanche silhouette dans l’ombre de l’arrière-salle où se réfugiaient les jeunes femmes du quartier. Je regardais ses mains qui dessinaient le haut d’un corps dans le vide, et je pensais à la nuit où j’avais relu toutes ces lettres que Claude Pélieu avait écrites à Lula-Nash, dans l’année juste avant ma naissance.

Claude Pélieu

Le temps avait passé et la foudre des orages avait frappé plusieurs fois à la fin de l’été. De Tijuana, le poète racontait qu’il faisait très lourd… que tout était catholique, latin, dégueulasse, sublime, moite, un peu comme Panama ou les Caraïbes…

Sur un mur de Nantes, le 6 juin 2023.

Les fantômes sont partout et pourtant, rien n’est plus doux ni plus pur que l’or du miel sur la langue. Ou que les mots d’un poète beat, quand il a fini par traverser l’Atlantique pour oublier les carnages de la guerre d’Algérie, là où mon père avait été acculé au silence. Au lieu de quoi Pélieu imaginait qu’un de ces jours, il allait descendre peut-être très bas, dans l’Amérique du Sud, très loin des soldats morts dans les montagnes d’al-Qadah à el-Karma. Et dans sa lettre, il ajoutait qu’il haïssait la neige le froid la pluie. Sans virgules. … il n’y a que l’océan, il disait, pas la mer, L’OCÉAN, overseas Cobalt !

★ Lignes de rupture

J’ai relu les poèmes de Dupin. Je me rappelais mal de leur force, de leurs effractions dans ma langue des banlieues. Pas de leurs mots que je cogne l’un après l’autre dans ma bouche à voix haute. Et leur courage, je l’avais oublié. Quand il écrit « Le sang sur le mur pour ne pas le voir ». La voix de Dupin me revient que j’avais peu à peu abandonnée à sa mort. À regret. Entre les vivants et les morts, c’est peut-être idiot de choisir forcément les vivants. Parce que dans La ligne de rupture, Dupin est incapable de transiger sur quoi que ce soit : « Sa naissance était de mots très simples et de coups de feu isolés. »

Je ne sais pas comment ses phrases m’apprennent à parler sans le moindre détour. Je veux continuer à apprendre par les mots que Dupin a pu nous écrire pendant qu’il vivait parmi nous. Dans L’ordre du jour, il a écrit aussi cette phrase qu’on ne remarque pas forcément : « Chaque brûlure est un passage, une défaite approfondie. »

Jacques Dupin

Pendant tout le voyage à Palerme je relis son poème. Quand je prends de l’essence, quand je gare le camion pour dormir. Je sais que la plupart de ses phrases vont encore m’échapper, mais c’est l’échappée que j’attends. Quand la langue se durcit et s’en va vers un autre langage où nos vies se déploient. Pas trop loin, pour que ça reste une langue proche. À la fois amicale et humaine. Depuis le temps qu’on attend la révolution du poème.

★ Le 9 avril, c’est l’anniversaire de Baudelaire. Aucune nouvelle du poète syrien Nasser Saber Bondek, arrêté le 7 février 2014

Nasser Bondek

Nasser Bondek

Le 9 avril, c’est l’anniversaire de Baudelaire. Et Baudelaire, ça reste quand même l’archétype du poète ignoré par ses contemporains, incompris par sa famille, allié des révolutionnaires en 1848 et amoureux fou d’une métisse, cerné par les dettes et affaibli par la drogue et les maladies qui causeront sa mort, à 46 ans. C’est beaucoup de malheurs pour un seul homme, et beaucoup de poèmes fabuleux à l’intérieur d’une existence météore.

Le poète Nasser Saber Bondek a été arrêté par les services de sécurité syriens en 2014, le 7 février, dans la banlieue de Damas où il vivait avec sa femme, Farizah Jahjah et leurs enfants. Nasser est toujours officiellement en prison mais à vrai dire, personne n’a d’autre information sur le sort qui lui est fait. Seul témoignage, celui d’une ancienne détenue, Jihan Amin, affirmant avoir vu Nasser Bondek peu de temps après son arrestation, dans les locaux de la branche 227 du ministère du Renseignement à Damas.

L’épouse de Nasser est une militante politique pacifique. Courageuse, elle avait pris part aux premières manifestations de la révolution syrienne, à Damas. Puis, sous la menace, elle avait fui la Syrie avec leurs enfants de peur d’être appréhendée par les autorités, peu de temps avant que son mari ne soit arrêté. En passant par le Liban puis l’Egypte, elle avait pu trouver refuge dans l’est de la France.

Hala Mohammad

Hala Mohammad

Hala Mohammad, qui est aussi poète – mais aussi cinéaste – a lu les poèmes de Nasser Bondek en novembre 2015, dans une salle de la Goutte d’or, à Paris. Elle continue de rappeler son nom et son histoire chaque fois qu’elle en a l’occasion, et c’est primordial d’empêcher qu’il ne tombe dans l’oubli. C’est aussi grâce à Hala que j’ai pu connaître l’histoire de Nasser et ce matin, pour l’anniversaire de Baudelaire, j’ai décidé de la raconter à mon tour. Pour empêcher l’oubli.

Je n’avais pas de poème de Nasser Bondek à partager ici. Hala m’en a envoyé deux, qu’elle a traduits pour nous.

Il a chaussé la mémoire des fourmis
Espérant Suivre la trace de l’exil des moissons
Mais les vents de l’étranger
Ne distinguent pas les sentiers.

لتغرد كعصفور البراري
البس معطفك باختلاف
هكذا ببساطة شديدة لا
أكثر ولا أقل

Pour gazouiller comme l’oiseau des prairies
Mets ton manteau autrement
Comme ça avec grande simplicité
Ni plus ni moins.

Et puis je recopie ce poème de Baudelaire qui raconte l’enfermement de Torquato Tasso, un autre poète emprisonné. C’était dans l’Italie du XVIe siècle, dans le cachot d’un asile d’aliénés mais dans la Syrie du XXIe siècle, ce sont les aliénés qui gouvernent et massacrent.

Sur Le Tasse en prison

Le poète au cachot, débraillé, maladif,
Roulant un manuscrit sous son pied convulsif,
Mesure d’un regard que la terreur enflamme
L’escalier de vertige où s’abîme son âme.

Les rires enivrants dont s’emplit la prison
Vers l’étrange et l’absurde invitent sa raison ;
Le Doute l’environne, et la Peur ridicule,
Hideuse et multiforme, autour de lui circule.

Ce génie enfermé dans un taudis malsain,
Ces grimaces, ces cris, ces spectres dont l’essaim
Tourbillonne, ameuté derrière son oreille,

Ce rêveur que l’horreur de son logis réveille,
Voilà bien ton emblème, Âme aux songes obscurs,
Que le Réel étouffe entre ses quatre murs !

Charles Baudelaire,
pour Nasser Saber Bondek, emprisonné à Damas

Nasser Saber Bondek

Nasser Saber Bondek

Amnesty International avait lancé une campagne en sa faveur, en 2014. A nous de continuer.