★ Katalyn dansait, de plus en plus seule et envoûtée, blanche silhouette dans l’ombre de l’arrière-salle où se réfugiaient les jeunes femmes du quartier. Je regardais ses mains qui dessinaient le haut d’un corps dans le vide, et je pensais à la nuit où j’avais relu toutes ces lettres que Claude Pélieu avait écrites à Lula-Nash, dans l’année juste avant ma naissance.
Claude Pélieu
Le temps avait passé et la foudre des orages avait frappé plusieurs fois à la fin de l’été. De Tijuana, le poète racontait qu’il faisait très lourd… que tout était catholique, latin, dégueulasse, sublime, moite, un peu comme Panama ou les Caraïbes…
Sur un mur de Nantes, le 6 juin 2023.
Les fantômes sont partout et pourtant, rien n’est plus doux ni plus pur que l’or du miel sur la langue. Ou que les mots d’un poète beat, quand il a fini par traverser l’Atlantique pour oublier les carnages de la guerre d’Algérie, là où mon père avait été acculé au silence. Au lieu de quoi Pélieu imaginait qu’un de ces jours, il allait descendre peut-être très bas, dans l’Amérique du Sud, très loin des soldats morts dans les montagnes d’al-Qadah à el-Karma. Et dans sa lettre, il ajoutait qu’il haïssait la neige le froid la pluie. Sans virgules. … il n’y a que l’océan, il disait, pas la mer, L’OCÉAN, overseas Cobalt !
Le 9 avril, c’est l’anniversaire de Baudelaire. Et Baudelaire, ça reste quand même l’archétype du poète ignoré par ses contemporains, incompris par sa famille, allié des révolutionnaires en 1848 et amoureux fou d’une métisse, cerné par les dettes et affaibli par la drogue et les maladies qui causeront sa mort, à 46 ans. C’est beaucoup de malheurs pour un seul homme, et beaucoup de poèmes fabuleux à l’intérieur d’une existence météore.
Le poète Nasser Saber Bondek a été arrêté par les services de sécurité syriens en 2014, le 7 février, dans la banlieue de Damas où il vivait avec sa femme, Farizah Jahjah et leurs enfants. Nasser est toujours officiellement en prison mais à vrai dire, personne n’a d’autre information sur le sort qui lui est fait. Seul témoignage, celui d’une ancienne détenue, Jihan Amin, affirmant avoir vu Nasser Bondek peu de temps après son arrestation, dans les locaux de la branche 227 du ministère du Renseignement à Damas.
L’épouse de Nasser est une militante politique pacifique. Courageuse, elle avait pris part aux premières manifestations de la révolution syrienne, à Damas. Puis, sous la menace, elle avait fui la Syrie avec leurs enfants de peur d’être appréhendée par les autorités, peu de temps avant que son mari ne soit arrêté. En passant par le Liban puis l’Egypte, elle avait pu trouver refuge dans l’est de la France.
Hala Mohammad
Hala Mohammad, qui est aussi poète – mais aussi cinéaste – a lu les poèmes de Nasser Bondek en novembre 2015, dans une salle de la Goutte d’or, à Paris. Elle continue de rappeler son nom et son histoire chaque fois qu’elle en a l’occasion, et c’est primordial d’empêcher qu’il ne tombe dans l’oubli. C’est aussi grâce à Hala que j’ai pu connaître l’histoire de Nasser et ce matin, pour l’anniversaire de Baudelaire, j’ai décidé de la raconter à mon tour. Pour empêcher l’oubli.
Je n’avais pas de poème de Nasser Bondek à partager ici. Hala m’en a envoyé deux, qu’elle a traduits pour nous.
Il a chaussé la mémoire des fourmis
Espérant Suivre la trace de l’exil des moissons
Mais les vents de l’étranger
Ne distinguent pas les sentiers.
لتغرد كعصفور البراري
البس معطفك باختلاف
هكذا ببساطة شديدة لا
أكثر ولا أقل
Pour gazouiller comme l’oiseau des prairies
Mets ton manteau autrement
Comme ça avec grande simplicité
Ni plus ni moins.
Et puis je recopie ce poème de Baudelaire qui raconte l’enfermement de Torquato Tasso, un autre poète emprisonné. C’était dans l’Italie du XVIe siècle, dans le cachot d’un asile d’aliénés mais dans la Syrie du XXIe siècle, ce sont les aliénés qui gouvernent et massacrent.
Sur Le Tasse en prison
Le poète au cachot, débraillé, maladif,
Roulant un manuscrit sous son pied convulsif,
Mesure d’un regard que la terreur enflamme
L’escalier de vertige où s’abîme son âme.
Les rires enivrants dont s’emplit la prison
Vers l’étrange et l’absurde invitent sa raison ;
Le Doute l’environne, et la Peur ridicule,
Hideuse et multiforme, autour de lui circule.
Ce génie enfermé dans un taudis malsain,
Ces grimaces, ces cris, ces spectres dont l’essaim
Tourbillonne, ameuté derrière son oreille,
Ce rêveur que l’horreur de son logis réveille,
Voilà bien ton emblème, Âme aux songes obscurs,
Que le Réel étouffe entre ses quatre murs !
Charles Baudelaire,
pour Nasser Saber Bondek, emprisonné à Damas
Poste frontière entre Hongrie et Slovénie, dans le village de Pince, en 2015.
Pourquoi les fleuves frontaliers coulent-ils où ils veulent ? C’est Aleš Šteger qui pose la question et Aleš Šteger est poète. Le 2 août 2015, il s’est assis pendant douze heures dans la gare routière de Belgrade, sans bouger. C’était l’été où la Serbie était devenue un lieu de passage pour la plupart des réfugiés syriens, en route vers la Hongrie ou l’Allemagne. Au milieu d’eux, Aleš Šteger a noté scrupuleusement ce qu’il a pu voir et entendre, à la manière d’un sismographe humain. Malheureusement pour nous, jamais personne n’a eu l’idée de traduire en français ce qu’Aleš Šteger avait écrit pendant ces douze heures : «La gare routière de Belgrade – une salle d’attente pour réfugiés».
Il faut dire aussi qu’Aleš Šteger est slovène et que l’un de ses poèmes, «La frontière en moi», sert de voix off à un film de Peter Zach, «Beyond boundaries». C’est un poème assez long, composé au cours d’une marche solitaire qui suivait toutes les frontières de ce petit pays, la Slovénie, longeant ainsi la mer puis l’Italie, à l’ouest, l’Autriche au nord, la Hongrie à l’est avant la Croatie, qui forme la frontière sud. Ça donne un «texte plein de cartes postales, un texte plein de nouvelles sur diverses frontières en Europe. Un texte qui enseigne ce qu’est toute frontière, tout ce qu’une frontière peut être.»
Par chance, Guillaume Métayer, qui est aussi poète et traducteur du hongrois, a pris le temps de traduire en français le poème frontalier d’Aleš Šteger, qui rassemble à lui seul les questions qu’on se pose en traversant les frontières des Balkans, si rapprochées les unes des autres qu’elles semblent révéler leur désespérante absurdité.
Le poème d’Aleš Šteger a été publié au printemps 2017 dans la revue que Michel Deguy avait fondée trente ans plus tôt, PO&SIE, et c’est encore une chance. Le texte de Guillaume Métayer raconte sa venue à Ptuj, en Slovénie ou chaque année a lieu, au mois d’août, le festival «Les jours du vin et de la poésie» : «L’Europe centrale est un café donnant sur une place où le monde entier s’est rassemblé pour écouter des poèmes. L’Europe centrale est le centre de l’Europe, et personne ne le sait. Pas même elle. Sauf quelques jours par an : à la fin du mois d’août, à Ptuj.»
C’est au cinéma de Ptuj que Guillaume Metayer a découvert le film de Peter Zach et voulu en traduire le poème qui lui sert de voix off. Vingt paragraphes dont je recopie les cinq premiers, histoire de ne pas oublier ma trouvaille d’hier après-midi. Et aussi pour donner l’envie d’aller lire le poème jusqu’au bout.
La frontière en moi
1. Au début, que je ne connais pas, au début dont je n’ai qu’entendu parler, il n’y avait qu’un seul espace, infini. La frontière lui donna sa forme.
2. Sans la frontière je serai un ange, ou un océan. Mais ainsi je suis un être humain. Un être humain minuscule dans un minuscule pays. Mon pays qui est plus petit que la poche de mon pantalon, c’est pourquoi il y a des frontières partout. Tout est frontière.
3. Ceci est un texte plein de cartes postales, un texte plein de nouvelles sur diverses frontières en Europe. Un texte, qui enseigne ce qu’est toute frontière, tout ce qu’une frontière peut être.
4. Il m’écrivit qu’il était allé aux frontières, là où le slovène, la langue, dans laquelle il m’écrivait se perd dans d’autres langues. Il m’écrivait qu’il allait aux frontières, entre le slovène, le hongrois, le croate, l’italien et l’allemand.
5. Il m’écrivait : qu’il était animé par la curiosité, comment les gens vivent, réfléchissent et se taisent, dans toutes ces langues, dans toutes les langues le long des frontières, dans toutes les langues frontalières. Derrière sa signature illisible se trouvait un petit post-scriptum : La frontière est en moi. Je dois la contourner.
6. Il m’écrivait. Les frontières et les oiseaux sont migrateurs. Ils sont toujours en chemin et moi avec eux. Ce qui hier encore était infranchissable, est aujourd’hui ouvert imperceptiblement. Où hier encore des ruisseaux murmurèrent, on trouve aujourd’hui des terrains surveillés, des camps de réfugiés, des barbelés sur le ciel suspendu. Les frontières et les oiseaux sont migrateurs, m’écrivait-il, et le fret est notre mémoire.
7. Dans ma langue, m’écrit-il, on raconte une histoire de faux-sauniers. Ce qui aujourd’hui ne vaut pas plus qu’une pincée de jour valait jadis plus que la vie. Dans ma langue, m’écrit-il, j’ai fait tant de contrebande de la tienne, de chacune des langues voisines, que je peux t’écrire. Seul ce que beaucoup nomment étranger me rend capable de t’écrire. Je ne suis qu’emprunt. Même mon voyage. Même mes frontières. Quand je t’écris je me rends à toi via l’étranger.
8. Sans chez-moi je ne peux arriver. Nulle part. C’est pourquoi je suis parti, écrit-il, pour me bâtir un nouveau chez-moi à l’étranger. Un chez-moi sans murs ni toit. Un chez-moi construit avec tout ce que je charrie en moi d’étranger. J’entrerai dans mon nouveau chez-moi, écrit-il, et m’allongerait aussi librement que mes ancêtres le firent dans différentes langues. Le ciel ouvert sera mon toit.
9. Il m’écrivit : Présences et citations. Je trouve imprimée dans l’eau une piste que je vais quitter. Le passé me rattrape. Comme les rails que le même train parcourt chaque jour au même moment.
Présence et citations ouvrent l’oreille au crépitement de la pluie. La rouille ronge de plus en plus les rails. Ce que je serai, je l’étais dès longtemps déjà. Ce que je suis me rattrape.
10. Il m’écrivit : Où vont les noms des petits fleuves quand ils se mêlent aux plus grands noms ? Pourquoi les fleuves frontaliers coulent-ils où ils veulent ? Pourquoi les fleuves ne dorment-ils jamais ?
11. Il m’écrivit Dans les chutes abruptes et les muets bassins, dans l’eau j’ai lu les noms de ceux qui sont présents dans l’oubli. Les montagnes d’ici se taisent en obscurs tunnels, que contrebandiers et sujets, et plus tard les détenus des camps et l’histoire ont creusées. Parfois je flaire leur passage. Le vent froid m’habille du pressentiment que l’homme ne meurt qu’un moment, tandis que la langue et l’oubli avancent constamment. Mais vers où ? Et pourquoi ?
12. Il m’écrivit : Je m’obstine sur ce chemin jamais foulé, je guette les ombres silencieuses de la langue, jusqu’à ce qu’elles commencent à parler de la logique des images à l’abandon dans ma mémoire comme des mouches dans une toile d’araignée. Il n’y a aucune différence entre ombre et souvenir. Ces mouches immobiles sur mon vivant visage.
13. Il m’écrivit : Je sais tout depuis le début que je ne connais pas. Mais sur les frontières que je vis chaque jour je sais bien peu de choses.
14. Il m’écrivit : Frontières ! Frontières entre des territoires. Frontières entre des langues. Frontière entre des corps. Frontières entre des idées. Tout est frontière.
15. Il m’écrivit : Certaines choses doivent rester entières. Parler et se séparer le retournent. Hommes d’État, dictateurs, chefs militaires, agents secrets, héros et criminels, gigantesques spectacles médiatiques, et feux d’artifice de l’historiographie. Les choses entières ne sont ni bruyantes ni agressives. Il m’écrivit que la la langue se retourne. Que ses frontières sont dessinées par des gens anonymes.
16. Il m’écrivit : Je suis ma frontière. Mais pas une frontière comme la frontière de deux États ou deux propriétés mais l’incapacité à la franchir. Je suis à la fois l’un et l’autre côté, mais sans une porte, les chemins se perdent.
17. Il m’écrivit : J’ai vu de l’eau. Dans l’eau, un reflet de mon visage. J’ai marché dans l’eau. J’étais l’eau.
Il m’écrivit : L’hiver est venu et les frontières entre la terre et l’eau ont disparu. Toutes les frontières ont disparu dans le blanc.
Il m’écrivit : J’ai vu comment les frontières blanchissent dans le blanc. Je suis allé au fleuve et ai vu le fleuve emporter mes visages.
Il m’écrivit : Mon visage de blanche-neige. Je suis disparition.
18. Il m’écrivit : Ne vaudrait-il pas mieux parler nuages et brumes ? Ne vaudrait-il pas mieux parler des traces que l’inconcevable laisse en nous ?
19. Je vais briser le lieu, où je suis, m’écrit-il. Je vais diviser le monde pour voler plus léger, loin de cette autre fin, pour rentrer plus facilement auprès de toi que j’aime. Tu es mon Au-delà, m’écrit-il. Au-delà. Inaudible il ouvrit les lèvres. De là-bas, de l’autre côté. Au-delà.
20. Il m’écrivit : Dans ma langue la nuit a quatre portes. Gute Nacht, buna notte, laku noć, jó éjszakát, dit ma langue ailleurs. Il y a un ici dans ma langue. Et il y a un là, en face. Où est parfois cet ici.
Aleš Šteger traduit du slovène par Guillaume Metayer
__________________
• La frontière en moi, poème d’Aleš Šteger traduit par Guillaume Metayer et inclus au cœur de son récit, «De notre envoyé spécial en poésie», PO&SIE n° 160-161, printemps 2017, «Trans Europe Eclairs».