★ Un seul poème de Hüseyin Avni Dede pour commencer

Tieri Briet, inscription en rouge et noir, rue Paul Valéry à Sète.
Tieri Briet, inscription en rouge et noir, rue Paul Valéry à Sète.

Hüseyin Avni Dede est un poète des rues d’Istanbul, infatigable grande gueule et clochard céleste d’une Constantinople qui résiste à la répression policière et à l’islamo-fascisme au pouvoir en Turquie. Depuis la parution de son premier recueil, en 1973, Hüseyin Avni Dede est bouquiniste des rues, ce qui lui permet de vendre aussi ses propres poèmes photocopiés sur les marchés et les trottoirs des deux rives de la Corne d’or, de Beyoglu au Grand bazar.

Hüseyin Avni Dede sur un marché d'Istanbul
Hüseyin Avni Dede sur un marché d’Istanbul

«Si j’avais un recueil de poèmes il ne se vendrait sûrement pas», a-t-il écrit dans La mer sent la mort. Malheureusement, ses recueils n’ont pas encore été édités en français, d’où l’importance des deux poèmes que Timour Muhidine vient de traduire pour le dernier numéro de Siècle 21, paru cet automne.

Voici le premier des deux poèmes, pour donner envie d’explorer l’écriture de Hüseyin Avni Dede .

La faim est comme le plomb

trois biftecks ont frôlé mon nez au moment du repas
la faim m’est tombée sur les épaules comme du plomb
la poésie est devenue du pain je l’ai mangée elle est devenue eau
j’ai fait résonner ma voix dans Beyoglu ah si la faim n’existait pas
comme je dormirais bien
moi je n’étais pas homme à naître dans cette ville
moi je ne suis pas homme à vivre dans cette ville
je ne suis pas homme à poursuivre mon existence dans cette ville
je l’ai bue
je le savais cette ville est trop étroite pour moi
je le savais il y a dans cette ville un tas d’animaux qui y vivent comme des hommes
c’est pour cela que je suis devenu poète moi
le Bonheur était comme une étoile dans mes mains comme une étoile qui me filait entre les mains

Hüseyin Avni Dede

★ Où sont les fleurs de Jacques Prévert ?

Marc Riboud

Marc Riboud

★ Je ne sais pas où sont les fleurs. Les coquelicots que les enfants ramènent à leur maman si fatiguée le dimanche soir, après avoir couru dans les champs d’une banlieue où les fleurs rouges ont explosé sous le premier soleil de mai. Où sont les coquelicots que j’ai cueillis dans la cité de nos enfances ? Et ceux que les gamins d’aujourd’hui rêvent d’offrir à la maîtresse, sans rien savoir de la fragilité de leurs pétales, comme de la soie qui se déchire entre les doigts des écoliers ?

Et maintenant où sont les fleurs qu’on offre aux cheminots de Nice, avant-hier, quand ils réclament d’être reçus en préfecture et qu’ils reçoivent encore les mêmes grenades, des lacrymos et du gaz poivre que des brigades de CRS balancent en plein visage ? Où sont les marguerites pour les grévistes qui perdent un quart de leurs salaires dans un combat où c’est aussi la dignité des travailleurs qui est en jeu.

Et maintenant où sont les fleurs des amandiers, les fleurs des cerisiers dont les pétales recouvrent l’herbe où nous venions déjeuner le dimanche, quand le soleil revient faire la promesse qu’on va s’inventer un autre avenir tous ensemble ?

Jacques Prévert

Jacques Prévert

C’est vrai, où sont les fleurs maintenant qu’on se bat contre un monde où on interdira peut-être aussi les fleurs des champs ? Où sont les fleurs d’aubépines et celles des acacias qu’on peut manger quand on a faim, que les frigos sont vides parce qu’on a fait la grève générale dont tout le monde parle sans savoir encore si ça existe, de changer le monde où on vit en refusant de reprendre le travail.

Je me demande où sont les fleurs de Jacques Prévert ? Ces sales fleurs qui ne vivent ni ne se fanent jamais, tu sais, dans son poème où il commence par raconter les fleurs qu’on appelle immortelles.


« Et la plus grande la plus belle
Celle qui pousse toute droite sur le fumier de la misère
Celle qui se dresse à côté des vieux ressorts rouillés
À côté des vieux chiens mouillés
À côte des vieux matelas éventrés
À côté des baraques de planches où vivent les sous-alimentés
Cette fleur tellement vivante
Toute jaune toute brillante
Celle que les savants appellent Hélianthe
Toi tu l’as appelée soleil
… Soleil…
Hélas ! hélas ! hélas et beaucoup de fois hélas !
Qui regarde le soleil hein ?
Qui regarde le soleil ?
Personne ne regarde plus le soleil
Les hommes sont devenus ce qu’ils sont devenus
Des hommes intelligents…»

Et maintenant où sont les fleurs ? Celles qu’un père vient offrir à sa fille, parce que demain sera le jour de son anniversaire et qu’elle vit loin, si loin d’ici qu’il n’a pas pu aller la voir, à cause de la vie chère et de la pauvreté qui lui serre la ceinture.

Où sont les fleurs je ne sais pas.

Je ne sais plus non plus où sont les fleurs du mois de mai 2018. Celles qu’on offre à une femme parce qu’on est amoureux. Et puis la fleur de Marc Riboud, photographiée en noir et blanc un jour de 1967, pendant la guerre du Vietnam à Washington. La première fleur de la révolution, la fleur d’octobre d’une étudiante américaine face aux soldats en armes. Elle s’appelait Jan Rose Kasmir.

Et maintenant je me souviens. À Thessalonique en 2016, dans un immeuble abandonné où habitaient ensemble des réfugiés syriens, des étudiants afghans qui avaient fui la mort et une poignée d’anarchistes aussi pauvres qu’un mendiant aveugle et estropié sur les trottoirs de Somalie.

Dans cet immeuble, une retraitée venait chaque jour porter des grands bouquets de fleurs cueillies dans son jardin. Elle racontait qu’avant, quand elle travaillait et tous les jours de sa longue vie de travailleuse, elle avait été marchande de fleurs dans un kiosque, près du port. Et qu’elle pensait qu’à la retraite offrir des fleurs aux plus pauvres d’entre les pauvres était le plus beau geste de toute sa vie.

Je me souviens bien d’elle et je regrette d’avoir perdu la seule photo que j’avais prise de son visage. Mais je n’ai pas oublié son prénom. Elle s’appelait Maria, le même prénom que porte celle qui m’a nourri si souvent quand je n’avais plus rien à manger moi non plus. Elle s’appelait Maria et dans Thessalonique, elle venait seule offrir des fleurs aux réfugiés qui n’avaient plus d’endroit où aller.

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Entre guillemets c’est un passage dans un poème de Jacques Prévert, Fleurs et couronnes. Un poème qui commence par le mot Homme et qui finit par trois petits points après le mot pensée.

Et la photo, elle est de Marc Riboud qui aimait tant l’humanité, photographier tous nos visages et parcourir la terre où les pensées fleurissent après les pluies.

★ Les mots d’Akhmatova qu’apporte Sophie Benech

Анна Ахматова - Anna Akhmatova

Анна Ахматова – Anna Akhmatova

Les mots de Sophie Benech, lundi 5 mars 2018, sur son mur. Rien d’autre.
Pas besoin.

Le 5 mars 1953, mourait Staline. C’est aussi un 5 mars, mais en 1966, qu’est morte Anna Akhmatova.
Elle lui avait survécu 13 ans. Elle avait eu cette chance.
Et aujourd’hui, c’est à elle que je préfère penser. Certains laissent derrière eux des cadavres et la mort, d’autres des poèmes et la beauté.

Ржавеет золото и истлевает сталь,
Крошится мрамор — к смерти все готово.
Всего прочнее на земле печаль
И долговечней — царственное слово.

L’or se couvre de rouille, l’acier tombe en poussière,
Et le marbre s’effrite. Tout est prêt pour la mort.
Ce qui résiste le mieux sur terre, c’est la tristesse,
Et ce qui restera, c’est la Parole souveraine.

Анна Ахматова - Anna Akhmatova

Анна Ахматова – Anna Akhmatova

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( ★ Vraiment rien d’autre.
Pas besoin.)
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Entre autres livres, Sophie Benech a traduit Requiem,  d’Anna Akhmatova, aux éditions Interférences :
En Russie, à la fin des années trente, parmi les millions d’innocents arrêtés qui disparaissent dans les cachots et dans les camps, il y a le fils d’Anna Akhmatova, un des grands poètes russes du siècle. Elle compose alors des poèmes qu’elle n’ose même pas confier au papier : des amis sûrs les apprennent par coeur et, pendant des années, se les récitent régulièrement pour ne pas les oublier. En évoquant sa tragédie personnelle, Akhmatova parle au nom de toutes les victimes, et aussi de toutes les femmes qui, comme elle, ont fait la queue pendant des semaines et des mois devant les prisons. Ses vers «formés des pauvres mots recueillis sur leurs lèvres», comptent parmi les plus poignants de la littérature russe. Les dizaines de millions de voix étouffées et brisées qui, grâce à elle, traversent l’espace et le temps pour parvenir jusqu’à nous, résonneront encore longtemps dans la mémoire de la Russie.