Voyage au bout d’une autre nuit

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Camp de réfugiés à Bab-Al-Salama, à la frontière entre Syrie et Turquie

« La différence entre l’Orient et l’Occident, c’est la Turquie.» La définition est aussi simple qu’irréfutable. Elle vient d’un roman de Hakan Günday, Encore, un grand roman. On est au tout début du troisième chapitre qui continue ainsi : «Je ne sais pas si elle est le résultat de la soustraction, mais je suis sûr que la distance qui les sépare est grande comme elle. Nous, c’était là que nous vivions. Dans un pays où les politiciens, à la télévision, rappelaient tous les jours l’importance de la géopolitique. Au début, je ne savais pas comment comprendre. Cela voulait-il dire que notre pays était comme un bâtiment délabré devant lequel s’arrête en pleine nuit un autobus à l’intérieur ténébreux et aux phares éblouissants ? Qu’il est un immense pont de 1565 kilomètres de long sur le Bosphore. Un pont géant infligé aux habitants de ce pays. Un vieux pont entre l’Orient aux pieds nus et l’Occident bien chaussé, sur lequel passait tout ce qui est illégal. Tout cela me chiffonnait. Et en particulier ces gens que l’on appelle les clandestins…»

Celui qui parle ainsi s’appelle Gazâ, il a neuf ans et il travaille avec son père, Ahad, qui est passeur de clandestins. L’idée du roman est née d’un fait divers, l’arrestation d’une bande de crapules qui fabriquaient de faux gilets de sauvetage. Les clandestins les payaient un bon prix, juste avant d’embarquer sur un rafiot pour tenter d’accoster sur une île grecque.

En turc, «Encore» se dit «Daha», et c’est souvent le seul mot que connaissent les Syriens et les Afghans voulant rallier l’Europe. C’est aussi un mot d’enfant, sans cesse prononcé comme un jeu. Ici, les réfugiés demandent encore un peu d’eau à leurs passeurs, parce qu’ils vont mourir de soif. «J’avais commencé à leur vendre l’eau qu’on était censé leur distribuer gratuitement», explique le fils de la crapule. «Je hais l’espoir, cette calamité qui fait rêver les enfants les plus désemparés. » Hakan Günday partage avec Céline un désespoir absolu au sujet de l’espèce humaine. Comme lui, il écrit sur la «vacherie universelle», celle que Bardamu racontait dans Voyage au bout de la nuit, que Günday a traduit en turc.

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Hakan Günday

Pour raconter l’épopée des réfugiés dans ce vieux pont entre Orient et Occident qu’est la Turquie, Hakan Günday a plus d’une image dans son sac à histoires. Dans un entretien pour La Croix, il en a sorti une que je trouve imparable : « Ce monde est un appartement à plusieurs chambres dont l’une dispose d’une piscine autour de laquelle on se bronze, tandis que dans les autres il y a le feu. Personne ne pense à prendre l’eau de la piscine pour éteindre l’incendie. Alors comment ne pas comprendre que les gens qui vivent entourés de flammes courent dans le couloir pour sauver leur vie ?» Dans le roman, Gazâ ne dit pas autre chose : «Il est impossible de savoir exactement à quelle époque a commencé le commerce des êtres humains.» Et quelques pages plus loin, dans le même registre : «En comparaison, c’était un jeu d’enfant d’entasser les clandestins dans des caves, de les faire travailler dix-huit heures par jour à la fabrication de sacs à main de contre-façon, de les entasser dans des logements, de les baiser de toutes les façons possibles.»
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Louis-Ferdinand Céline

Là encore, Günday rejoint L.F. Céline quand il assénait, au milieu du Voyage : «La vérité, c’est une agonie qui n’en finit pas. La vérité de ce monde c’est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir.» Le mensonge est aussi la stratégie des personnages d’Encore, qui doivent nier la douleur des réfugiés pour en faire un commerce et en vivre. Trafiquants d’êtres humains, ils justifient leur petite entreprise à partir des lois universelles du commerce mondial. Si les migrants deviennent une matière première comme une autre, le crime devient normal, une activité économique consistant à exporter le malheur d’Orient en Occident : « Nous transportions de la chair. Uniquement de la chair. Le rêve, la pensée ou les sentiments n’étaient pas inclus dans le prix.»

«Être seul c’est s’entraîner à la mort», disait encore Bardamu. Et Encore, c’est bien un autre Voyage au bout de la nuit, mais dans la Turquie haute-tension d’aujourd’hui. Le monde d’après la première guerre mondiale qu’a raconté Céline ressemble, par sa désespérance, au monde sans issue des réfugiés du XXIe siècle. «Il existe pour le pauvre en ce monde deux grandes manières de crever, écrivait Céline dans son premier roman, soit par l’indifférence absolue de vos semblables en temps de paix, ou par la passion homicide des mêmes en la guerre venue.» On peut détester Céline, antisémite et anarchiste «jusqu’aux poils», comme il aimait se décrire. N’empêche, l’humain le passionnait, et il avait pris l’habitude de frapper fort quand il parlait des saloperies dont les hommes étaient capables. Hakan Günday aussi frappe fort, qui perpétue l’énergie brute de Féérie pour une autre fois : «Putain, écrit-il, on est envahis par les clochards !»

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Gilets de sauvetage, abandonnés par des réfugiés sur une plage grecque

À travers les chapitres, Encore porte une vision de plus en plus noire, une volonté d’explorer les ténèbres jusqu’au bout. Dans un monde où le commerce des êtres humains est devenu monnaie courante, les sentiments humains ne peuvent plus avoir cours. «L’amour s’apparente à la chasse. S’il en était autrement, quelle femme accepterait d’être traitée comme un animal ? » Vu d’ci, rue de la Poussière, au bord de «cette flaque d’eau qu’est la mer Égée», dans la citerne où sont parqués ceux qui ont payé cash pour s’enfuir, le monde libre ressemble encore à une chimère hors de portée, et le roman en exhibe la décomposition accélérée par l’extension sauvage du marché noir. C’est cruel et violent, bien sûr, mais c’est le pouvoir de la littérature que de raconter l’inhumanité de notre monde, d’en faire le sombre portrait à ceux qui ont encore un peu de temps pour lire des livres. Peut-être n’avaient-ils pas remarqué que les trois millions de réfugiés bloqués dans les camps turcs changeaient la nature de notre Europe, devenue à la fois citadelle et enjeu des trafiquants de vies humaines. Gazâ l’explique avec ses mots d’enfant : «J’étais chargé de l’entretien d’un égout par lequel transitaient des êtres humains.» Il vient d’atteindre ses quatorze ans, il a été violé à dix ans et il aime lire des récits d’aventures. «Il m’était impossible de me mettre à la place de ces créatures mi-merde mi-hommes», explique-t-il. «Le transport clandestin était devenu un véritable trafic d’esclaves.»

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Camp de réfugiés syriens au sud de la Turquie

Par moments, le récit prend une tournure métaphysique. Presque une parabole où trente exilés afghans sont enfermés dans une citerne sous surveillance vidéo. La porte d’accès a été blindée. Gazâ a maintenant quinze ans et il s’essaie à étudier le fonctionnement d’une société humaine, comme s’il avait affaire à des rats de laboratoire. «Dans le dépôt s’était constitué une véritable nation qui vivait, se mouvait et travaillait.» Et plus loin : «Dans le monde extérieur, on dirigeait des milliards de gens en usant d’une technique similaire.» Conclusion de l’observateur : «Il n’y a pas de quoi s’émerveiller.» En effet, «L’aventure politique du dépôt, qui avait commencé par des élections démocratiques, tourna en quelques jours à la dictature.» C’est bien cette vérité sombre que va déployer le roman, en donnant une version iconoclaste et moyen-orientale de la géo-politique qui nous oblige, à l’intérieur de l’Europe forteresse, à repenser les droits humains comme un eldorado autour duquel s’organise désormais le grand trafic des vies humaines.

L’homme à la couverture

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C’est d’abord une silhouette humaine, un homme en marche sur un boulevard d’Istanbul, loin devant moi qui regarde. Je l’aperçois qui traverse en boitant l’avenue Ragip Gümüşpala, à l’angle du pont Atatürk.

IMG_6029Sur ses épaules, malgré le plein soleil de mars, une épaisse couverture comme celle des réfugiés et c’est la première chose à laquelle je pense : un homme venu se réfugier dans la ville.

Seul, l’homme à la couverture remonte le boulevard Atatürk en direction du parc Saraçhane. Et quand il croise une poubelle, tous les cent mètres, il en soulève le couvercle pour y chercher de quoi dévorer. Il marche vite, comme si c’était une faim immense qui le poussait jusqu’au prochain gisement de nourriture.
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Il en extrait des bouts de biscuits, un fruit qu’un enfant n’a pas voulu finir, la moitié d’un épis de maïs grillé dont il arrache les derniers grains en reprenant sa marche.

En passant à sa hauteur, je croise son regard et le salue avec la main sur le cœur, en inclinant un peu la tête.

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Ce double geste que font les musulmans. J’ai à peine le temps d’apercevoir sa main sale qui tient la couverture, son visage où se lit la fatigue et ses yeux noirs qui m’interrogent.

J’ai un livre à la main, il me demande de lui montrer la couverture. C’est un recueil de Lawrence Ferlinghetti. À l’intérieur il y a une phrase pour lui, que je tente de lui traduire en anglais. Ne crois surtout pas que la poésie ne serve à rien dans les époques sombres.

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IMG_6038 L’homme à la couverture me sourit en écartant les deux mains, les paumes tournées vers moi. La couverture glisse un peu de ses épaules, dessous il porte une chemise déchirée. Son sourire est devenu une simple question, Why ?

Je ne sais pas quelle langue il peut parler, j’essaie de deviner. L’arabe peut-être ou le farsi, difficile à partir d’un visage. Ou bien l’ourdou, s’il vient du Pakistan. Sa peau est sombre mais l’anglais, il a compris d’emblée, il veut savoir si je suis un poète.

Non, j’écris seulement des histoires, pas des poèmes. Mais j’ai besoin de ceux de Mandelstam ou d’Antonin Artaud, alors j’essaie de les apprendre par cœur quand je marche dans une ville comme Istanbul. Les boulevards sont des supports mnémotechniques, une manière d’explorer des zones inconnues à l’intérieur de ma propre mémoire.

Khairallah est arrivé d’Irak il y a bientôt deux ans. Il dort sous l’arche d’un ancien viaduc construit en briques, avec quatre autres Irakiens rencontrés à l’intérieur d’un camp où ils n’avaient rien à manger. Ils sont venus ensemble tenter leur chance à Istanbul, pour essayer de gagner un peu d’argent, passer en Bulgarie et continuer vers les pays scandinaves.
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Khairallah, lui, veut bifurquer vers Moscou, parce qu’à l’université d’Erbil, il a étudié la langue russe. On ne peut plus vivre en Irak, impossible d’imaginer sa vie avec une femme et des enfants. Tout est cassé et il n’y avait plus d’eau. Il fallait beaucoup d’argent pour boire un peu d’eau et pouvoir se laver. On partage un thé, accroupis autour d’un réchaud pour se raconter Istanbul quand la nuit va tomber. Je cherche mes mots en anglais, je veux lui dire quelque chose de difficile à traduire. J’ai oublié le verbe trahir.

— Khairallah, si toi tu es d’accord, je veux raconter ton histoire. Ton chemin d’Erbil à Istanbul, et ton chemin à partir de demain, à travers des frontières qui ne sont pas faciles. Je veux raconter ça et c’est difficile, pour moi, de trouver des mots qui ne vont pas te trahir. Je veux savoir pourquoi tes pieds semblent blessés à ce point, que tu sembles marcher sur des braises.

— Khairallah ! Je veux savoir d’où venait ta famille, et que tu me parles aussi de celle que tu aimais à Erbil, de ce qu’elle étudiait, de vos conversations quand vous avez décidé de traverser la frontière. Je veux comprendre pourquoi elle est morte, parce que je n’ai pas osé te demander tout à l’heure.

Khairallah rajoute de l’eau bouillante à l’intérieur d’une petite théière en alu. Lui aussi cherche ses mots en anglais. Les gestes nécessaires à la préparation du thé semblent l’aider à rassembler ses phrases et j’attends en silence, en regardant ses mains abimées elles aussi, sûrement douloureuses. Les premiers mots sont pour me dire qu’il veut me parler de Zohra. Devant lui, j’ai ouvert mon cahier rouge sur le sol. Je veux noter les phrases qu’il va me dire.

En contrebas du viaduc, des deux côtés circulent des camions et des voitures dont les moteurs couvrent nos voix quand les feux passent au vert. Je n’ai pas compris les premiers mots. Je lui demande de répéter. Zohra allait avoir 23 ans, dit Khairallah. Elle était chiite, issue d’une grande tribu du sud qui s’était réfugiée au Koweit. Sa famille était ennemie de l’Etat. Les pères étaient en prison.

Je pense aux récits qu’Asli Erdogan a pu écrire sur les réfugiés en Turquie, aux thés partagés dans les camps du sud-est, près des frontières syriennes et irakiennes. J’ai du mal à écrire, comme si j’étais venu l’histoire de Zohra, malade d’avoir bu une eau croupie pendant qu’ils se cachaient dans les décombres d’un entrepôt bombardé. 

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Filmer la voix d’Aharon Appelfeld

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Longtemps, Aharon Appelfeld parle et dans sa voix j’écoute la langue hébraïque ressuscitée, pour moi impénétrable : « Au début quand on a dit Shoah, moi j’avais un problème avec ce mot. Je m’y opposais. Au début je ne comprenais pas ce terme. Parce qu’il parle de la foule, il ne parle pas des individus. Dès lors qu’on parle de foule, ça devient abstrait. Ça n’a pas de signification véritable. Alors que l’art, la littérature, la peinture, essaient de parler de l’individu, à chacun. Et de comprendre à travers lui. Je ne parle pas de millions, je parle d’un, qui a un nom. Il s’appelle Max. Il a un visage. Ce n’est pas simple d’extraire Max de la foule et de le sortir de millions. De dire je vais parler de Max, je vais regarder son visage, je vais essayer de comprendre quelque chose de lui. C’est pour ça que j’ai écrit autant de livres. Quarante-cinq. Ces livres parlent . Ils disent : faisons voler en éclats cet effroi, ce grand assassinat. Faisons-en des miettes. Et donnons un nom à ces miettes. Max, Melita, Blanca. Donnons-leur des noms. »

Les quarante-cinq livres d’Aharon Appelfeld nous racontent une histoire fondamentale pour l’Europe où nous essayons d’apprendre à vivre ensemble. Une histoire partie de Czernowitz, la ville de Paul Celan en Bucovine, alors en Roumanie et aujourd’hui en Ukraine. Czernowitz était aussi au cœur du Yiddishland, à la frontière de l’Europe orientale. C’est là qu’enfant, Aharon Appelfeld fut enfermé avec les siens dans un camp nazi dont il réussit à s’enfuir. Et c’est presque un miracle. L’enfant juif survit caché dans les forêts de Bucovine, traverse l’Europe dans les années de guerre sans jamais se montrer, pour parvenir en 1946 sur les plages d’Italie, d’où il embarque pour la Palestine. Là, il lui faudra plusieurs années pour apprendre l’hébreu qui deviendra, bien des années plus tard, la langue de ses livres où il raconte la vie des juifs à l’intérieur d’une Europe cosmopolite. Une langue que Valérie Zenatti a apprise dans l’enfance elle aussi, grâce à quoi elle peut traduire les livres du vieil homme réfugié dans notre langue, le français, la langue dans laquelle elle écrit ses propres romans.

Le long chemin qu’a parcouru l’enfant juif à travers les frontières d’une Europe soumise à l’armée nazie, c’est le chemin inverse qu’aujourd’hui les réfugiés tentent d’accomplir à travers les barbelés et les barrières de l’UE. « J’étais un réfugié, dit le vieil homme, face à la caméra d’Arno Sauli. Et je cherchais la proximité d’autres réfugiés. C’étaient mes véritables frères et sœurs. Je comprenais leur langage. Je comprenais leur langage corporel. Ces non-dits qu’il y avait en eux. J’avais une relation avec eux. Ils ne m’ont pas raconté les choses. Ils m’ont transmis quelque chose qui m’est très cher. »

L’Europe nazie a été défaite, et malgré la nostalgie d’un grand nombre d’hommes politiques européens, elle continue de s’apparenter à la tentative d’éliminer les peuples juifs et tsiganes du vieux continent. Les réfugiés qui fuient aujourd’hui les talibans d’Afghanistan, les escadrons de la mort de Kadyrov en Tchétchénie, la dictature d’Issayas Afeworki en Érythrée, les milices mafieuses de Lybie et les bombes d’El Assad en Syrie, ou l’islamo-fascisme de Daesch en Irak, les bombardements de civils au Yémen, les attentats aveugles au Pakistan, la folie Boko Haram au Nigéria et au Cameroun, les bombardements de Tsahal dans la bande de Gaza, la répression politique en Biélorussie ou les violences de l’armée en Egypte veulent continuer de vivre en Europe, à l’abri de la terreur et du malheur qui sont devenus le seul destin dans leurs pays.

Comment pourrions-nous oublier l’histoire de l’enfant juif fuyant la haine des juifs à travers l’Europe, jusqu’à trouver refuge en Palestine ? Comment pourrions-nous être aveugles au point de ne pas voir que la tragédie qui se joue dans les camps de réfugiés à Calais, Vintimille ou Leros rejoue celle de l’enfant juif devenu romancier, écrivant en hébreu des livres qui servent à nous mettre en garde ?

[ Les paroles d’Aharon Appelfeld sont extraites du très beau film « Aharon Appelfeld, le Kaddish des orphelins », réalisé par Arno Sauli et diffusé récemment sur France 3, où l’écrivain dialogue avec Valérie Zenatti, sa traductrice en français qui est aussi romancière. Comme les paroles d’Aharon Appelfeld, la photo est extraite du film d’Arno Sauli. ]