Isidore Glikine et le manuscrit de Sophia Petrovna

Isidore Glikin

Isidore Glikine et sa fille, Tatyana

Isidore Glikine n’est pas seulement le personnage d’un livre un peu ancien, venu des profondeurs d’un pays maintenant disparu, l’URSS des années sombres. Simple figurant plutôt qu’un personnage, une apparition de quelques lignes à peine dans un ouvrage de plus de cinq cent pages, un livre d’entretiens avec Anna Akhmatova, écrit par Lydia Tchoukovskaïa de 1938 à 1962, toutes ces années d’amitié où ensemble, elles affrontèrent la censure et une surveillance policière incessante. Isidore Glikine a existé, ingénieur à Leningrad, il a protégé un livre impossible à publier du vivant de Staline, il a eu une petite fille qui s’appelait Tatyana et a accompli cet exploit d’abriter le manuscrit d’une dissidente, écrit par une amie qui lui rendra hommage à l’intérieur d’un autre livre.

Page 493 des Entretiens avec Anna Akhmatova, les deux femmes parlent de Soljenitsyne puis de Sofia Petrovna, un roman écrit par Lydia Tchoukovskaïa en 1939, traduit en français en 1975 alors qu’il circulait depuis presque vingt ans sous forme de samizdat en Russie.

La couverture de Sophia Petrovna, paru en 2007 aux éditions Interférences, dans une traduction de Sophie Benech

La couverture de Sophia Petrovna, paru en 2007 aux éditions Interférences, dans une traduction de Sophie Benech

Dans le livre des entretiens, c’est Anna Akhmatova qui aborde le sujet la première, s’adressant à Lydia Tchoukovskaïa : « – Je n’ai pas le courage de relire Sofia Petrovna, de me replonger dans cette époque maudite. Maria Petrovykh m’a dit exactement la même chose. Vous avez accompli un exploit. Si, si. Ne niez pas. Nous pensions tous la même chose, nous écrivions des poèmes, nous les gardions dans nos mémoires, ou nous les inscrivions pour un instant, brûlant le papier presque aussitôt, mais vous, vous avez écrit un livre. Sachant ce qui pourrait vous arriver, à vous et à votre fille. Vous l’avez écrit sous la menace du couperet.

Je ne nie rien, je ne cherche pas à discuter, je me sens confuse et fière, mais j’essaie d’expliquer mon acte, tel que je le revois dans mon souvenir. Il m’était impossible de ne pas écrire ce que j’avais écrit. Il aurait été plus pénible et plus affreux de ne pas écrire. Ecrire était un soulagement. Cela m’était nécessaire. Je le faisais pour moi, pas pour les autres. Je couchais tout par écrit, parce qu’ainsi je comprenais mieux ce que je décrivais.  C’était peut-être même la seule façon de comprendre. Je voulais à tout prix découvrir pourquoi notre société était inconsciente et aveugle, pourquoi je voyais, moi, des choses que les autres n’apercevaient pas. Cette inconscience de toute une société, je lui donnais le nom très ordinaire de Sofia Petrovna, dont l’aveuglement était celui de millions de gens. Je ne trouvais pas, à l’époque, qu’écrire fût un exploit. Ecrire était aussi naturel que respirer ou se laver. »

Première édition en russe des Entretiens avec Anna Akhmatova, YMCA Press, Paris

Première édition en russe des Entretiens avec Anna Akhmatova, YMCA Press, Paris

C’est à ce moment-là que Tchoukovskaïa évoque le courage de son ami Glikine, celui qui a sauvé son livre à deux reprises : « C’est Isidore Glikine qui a accompli un exploit en acceptant de garder mon manuscrit à un moment pareil. Je partais pour Moscou, avec Lioucha, me faire opérer. Garder un manuscrit, ça c’était l’exploit par excellence. Pendant le siège de Leningrad, Glikine est mort de faim et dans l’épuisement de l’agonie, il a traversé la ville entière pour confier mon manuscrit à sa sœur : un autre exploit. »

J’ai cherché à savoir qui était Isidore Glikine.  Исидор Гликин, si on écrit son nom en cyrillique. Je n’ai trouvé qu’une seule photo de son visage, avec sa fille encore bébé qu’il montre au photographe. J’ai appris qu’il était né à Sumy, en Ukraine, la même année que Lydia Tchoukovskaïa, en 1907. Il était devenu ingénieur en électromécanique à Leningrad, après avoir étudié à l’Institut d’Histoire de l’art puis à l’Institut Polytechnique. Il habitait au 5, rue Sovetskaya et souffrait, au début de la guerre, d’une forme aigüe de scarlatine qui lui évita d’être envoyé sur le front. Se sachant condamné par les médecins, il confia le manuscrit de Sophia Petrovna à sa sœur, deux jours avant sa mort, le 22 janvier 1942.

Soljenitsyne évoque lui aussi la figure de Glikine dans L’Archipel du Goulag. « En ces temps terribles, écrit-il, quand dans les affres de la solitude on brûlait les journaux intimes, les photos et les lettres les plus chères, quand chaque papier jauni dans l’armoire familiale se déployait soudain en une  flamboyante fougère de mort et ne demandait qu’à se jeter de lui-même dans le poêle, quel courage ne fallait-il pas pour conserver, pour ne pas brûler durant des milliers et des milliers de nuits les manuscrits d’un condamné (comme Florenski) ou d’un réprouvé notoire (comme le philosophe Fiodorov) ! Comme devait apparaître comme anti-soviétique, clandestin, dangereusement subversif le récit de Lidia Tchoukovskaïa, Sofia Petrovna ! Il fut conservé par Isidore Glikine. Dans Leningrad assiégé, pressentant sa mort, il se traîna à travers toute la ville pour le remettre à sa sœur, et le récit fut sauvé.  »

Alexandre Soljenitsyne en 1974

Alexandre Soljenitsyne en 1974

Soljenitsyne développera à son tour des techniques de plus en plus complexes pour préserver ses manuscrits. Pour lui, l’histoire d’Isidore Glikine est d’autant plus frappante qu’Élisabeth Voronianskaïa, l’une de ses complices qui avait dactylographié le manuscrit de L’Archipel du Goulag, se suicidera après avoir avoué sous la torture où se cachait le tapuscrit tant recherché, qu’elle avait enterré au fond de son jardin. Soljenitsyne s’en voudra longtemps, car son amie ignorait qu’il existait d’autres copies, cachées chez d’autres complices. En 1973, en apprenant la pendaison d’Élisabeth Voronianskaïa, il se décide à divulguer la nouvelle et à faire publier l’Archipel du Goulag à Paris.

Lydia Tchoukovskaïa,

Lydia Tchoukovskaïa,

J’ai cherché à savoir qui était la sœur d’Isidore Glikine, qui continua de cacher le manuscrit de Lydia Tchoukovskaïa après la guerre, pendant plus d’une dizaine d’années. Par fidélité à son frère, j’imagine. J’ignore encore si elle connaissait l’auteur du texte, mais j’ai appris qu’elle s’appelait Rosalia Glikina, et qu’elle vécut à Leningrad jusqu’au milieu des années cinquante. Quand Lydia Tchoukovskaïa apprit la mort de Rosalia, en 1956, elle prit le train de Moscou à Leningrad, et se présenta à son appartement, boulevard des syndicats. Les nouveaux occupants lui indiquèrent un tas de paperasses qui prenaient la poussière au fond d’un réduit. C’est là qu’elle retrouva le manuscrit de Sophia Petrovna, qu’elle n’osa pas relire dans le train du retour, et qu’elle dissimula encore plusieurs mois avant qu’il ne paraisse en samizdat, en 1957.

« Je ne voulais qu’une seule chose, a écrit Lydia Tchoukovskaïa dans la postface de  Sophia Petrovna, c’était de voir mon livre publié en Union soviétique. Dans mon propre pays. Dans le pays de Sophia Petrovna. J’ai attendu patiemment pendant trente-quatre ans. »

En 1987, elle refuse la publication des Entretiens avec Anna Akhmatova tant que
Sophia Petrovna n’a pas le droit d’être publié.

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Sofia Petrovna, de Lydia Tchoukovskaïa, a d’abord paru en 1975 aux éditions Calman-Lévy, sous le titre La Maison déserte.
En 2003, une nouvelle édition traduite du russe par Sophie Benech a paru aux éditions Interférences.
Il existe une étude intéressante de Sofia Petrovna en anglais :
A Path of Healing and Resistance : Lydia Chukovskaya’s Sofia Petrovna and Going Under, Amber Marie Aragon, Washington University in St. Louis

Que signifie pour nous survivre ?

« Lorsque je repense à cette époque, je me rends compte aujourd’hui que l’anéantissement de l’intelligentsia n’a pas eu lieu de façon directe et brutale. Ce fut au contraire un processus complexe, comprenant une courte période d’épanouis-sement, durant laquelle il n’était pas si simple de s’y retrouver. » Ce sont les mots de Nina Berberova dans C’est moi qui souligne. L’époque dont elle parle, c’était celle des cinq premières années du régime soviétique, de 1917 à 1922.

Nina Berberova

Nina Berberova

« On n’éliminait pas les personnes en tant qu’individus, mais en tant que membres d’un groupe, d’un mouvement ou d’une « classe ». La répression était planifiée comme la production des objets. C’est ainsi que Mandelstam fut supprimé et qu’on interdit à Zamiatine d’écrire. »

C’est cette lucidité qui sauvera la vie à Nina Berberova, la poussera à fuir pour Berlin, dès 1922, en compagnie de Vladislav Khodassevitch. Un demi-siècle plus tard, en préfaçant le dernier livre du poète qui fut aussi son compagnon (2), Nina Berberova fera le portrait de ces années d’exil : « Le destin tragique de cet exilé de notre siècle est emblématique de celui de toutes les futures victimes des régimes totalitaires : des gens privés de leur patrie, chassés de leur propre pays pour avoir refusé l’idéologie officielle, des poètes coupés du milieu poétique de leur époque.»

C’est moi qui souligne est aussi un livre de mémoires, mais c’est d’une vie en forme d’épopée qui y est racontée, une traversée du XXe siècle à travers les exils successifs d’une femme qui avant tout voulait « être ». Être « sans attendre Godot », comme elle l’écrit au sujet de Simone de Beauvoir, juste après avoir aperçue celle-ci dans un café de Montparnasse. Dans les dernières pages du dernier chapitre, elle raconte ce cauchemar qui lui semble incarner en une image sa situation d’exilée perpétuelle, dont le retour au pays natal serait une condamnation à mort.

« Que signifait pour nous « survivre » à ce moment-là ? Etait-ce un problème physique ou moral ? Pouvions-nous prévoir la mort de Mandelstam, celle de Kliouïev, le suicide d’Essenine et celui de Maïakovski, la politique littéraire du Parti visant à anéantir deux, sinon trois générations d’écrivains, le silence d’Akhmatova qui durerait vingt ans, les poursuites contre Pasternak, la fin de Gorki ? »

T.

Anna Polikovskaïa, qui écrit meurt

Portrait d'Anna Politkovskaïa. © À mains nues

Portrait d’Anna Politkovskaïa
© À mains nues

À Dominique Conil

Lundi 7 octobre au réveil, c’est son visage qui me vient en premier. Le doux visage d’Anna Politkovskaïa. Je ne veux pas toucher aux interrupteurs, pas ouvrir les volets qui laisseraient entrer la lumière du réverbère dans la pièce où je dors. J’allume une bougie que je laisserai brûler jusqu’à demain. C’est un rituel auquel je tiens. Son visage et ses articles, sa voix dans le documentaire d’Eric Bergkraut, Coca, la colombe de Tchétchénie. Parce que la voix et le visage d’Anna Politkovskaïa sont devenus une présence nécessaire dans mes journées, le fantôme d’une journaliste assassinée dont je continue de lire les livres et les articles. Ne serait-ce que pour empêcher l’oubli et ma mauvaise mémoire d’opérer ce travail de relégation loin de l’actualité, loin des combats et des alertes.

Anna Politkovskaïa n’écrit plus mais je continue de la lire, c’est un rituel. Je sais qu’en Russie, d’autres femmes pleines de courage ont décidé de prendre le relais, à commencer par Natalia Estemirova, assassinée en 2009. Elle aussi enquêtait en Tchétchénie, obstinée malgré les menaces de mort, les ricanements derrière son dos. Un matin, des inconnus l’ont ceinturée et bâillonnée devant chez elle, sans parvenir à empêcher ses cris. Ils lui ont entravé les poignets et tiré une balle dans la tête, une autre à l’emplacement du cœur. Son corps a été retrouvé dans un bois à l’écart de la route fédérale Kavkaz, près du village de Gazi-Yourt dans la banlieue de Nazran, l’ancienne capitale de l’Ingouchie où nombre de Tchétchènes avaient trouvé refuge. « Qui écrit, meurt.» L’expression est de Roberto Saviano, l’auteur de Gomorra et de La Beauté et l’Enfer.

Anna Politkovskaïa - © À mains nues

Anna Politkovskaïa
© À mains nues

Aujourd’hui, c’est Julia Latynina qui continue le travail mené par Anna et Natalia. Elle a repris les rubriques qu’Anna Politkovskaïa confiait à Novaïa Gazeta. Son écriture est tranchante, elle percute suffisamment pour dénoncer la structure guerrière et policière qui violente la Russie d’aujourd’hui. Leurs visages, leurs voix de femmes indomptées doivent continuer de compter, de résonner dans nos vies journées de Moscou. Le 7 octobre est devenu un rituel. Certains des textes d’Anna P. s’adressent aux Européens que nous sommes. Bien sûr, ils sont sans concessions. «Européens, réfléchissez. Décidez. Et ensuite, exigez. La Tchétchénie en a assez d’attendre.» Elle ne se lassait pas de lancer ce genre d’appel. L’Europe n’entendait pas Les assassins pouvaient continuer de tuer en paix. En 2003, l’Europe était aveugle. En 2013, elle l’est encore, et les assassinats n’ont pas cessé. Pour continuer d’écrire aujourd’hui, un romancier comme Limonov doit multiplier les résidences et vivre sous escorte.

Anna Politkovskaïa a été assassinée dans l’ascenseur de son immeuble, au n°8 de la rue Lesnaïa à Moscou. Le samedi 7 octobre 2006, vers 16 heures, alors qu’elle revenait de faire ses courses au supermarché de la rue Frunzenskaïa. D’après une caméra de vidéosurveillance, son assassin ne cherchait pas à cacher son visage. C’était un jeune type maigre, vêtu d’une veste sombre et d’une casquette de base-ball, armé d’un pistolet IZH équipé d’un silencieux, dont on avait limé le matricule. Une jeune femme accompagnait le tueur depuis le supermarché, où tous les deux avaient pris la journaliste en filature. Chiennerie. Nous connaissons le nom du tueur, Roustam Makhmoudov, celui de l’ancien flic à la retraite qui l’a payé et armé, Dmitri Pavlioutchenko. La chiennerie absolue, c’est que le nom du commanditaire reste inconnu.

L’un des derniers articles qu’elle ait publié avant sa mort parlait de collégiennes empoisonnées en Tchétchénie. Il a été traduit et publié par Courrier International, qui a souvent donné écho à ses chroniques pour Novaïa Gazeta. Son titre, Qui a voulu empoisonner les jeunes filles tchétchènes ?, dénonce d’invraisemblables représailles où plane l’ombre du Kremlin. L’article décrit l’extrême violence d’un empire qui n’hésite pas à s’en prendre au corps des écolières tchétchènes. L’avons-nous oublié ? Avons-nous vraiment lu ce cauchemar collectif qu’Anna Politkovskaïa, elle-même empoisonnée et affaiblie un peu plus tôt, tentait de nous raconter dans ce texte ? « Ces malades ont été empoisonnés par une substance inconnue », expliquait le médecin à la journaliste. Le 10 décembre 2005, à l’école du village de Starogladovskaïa, les enfants perdaient connaissance les uns après les autres. Les journalistes russes n’en parlaient pas, Anna Politkovskaïa donnait tous les détails, citant jusqu’aux rapports disparus des commissions d’enquête. «Tous présentaient une forte agitation psychomotrice, des difficultés respiratoires, des hallucinations, un rire étrange et de violentes convulsions.» L’article paraît en mars 2006, six mois avant l’assassinat. D’autres suivront qui raconteront la mauvaise volonté des autorités médicales pour guérir ces enfants. Rien que des filles. C’est un cauchemar qu’elle racontait. Il dure encore. L’avons-nous lu ?