Au pays des journalistes assassinés et des femmes qui se battent

La colère qui m’héberge est une maison dans la maison.

La première phrase n’est pas de moi. J’avoue. Ce sont les mots que lance Marie Huot au commencement d’un poème, dans Ma maison de Géronimo. La dernière phrase non plus n’est pas de moi. Je l’ai encore volée, deux pages plus loin dans le même livre.

En revenant d’Istanbul j’étais perdu dans ma ville, une petite ville au sud du pays des fausses paroles politiques, au nord de la Camargue devenue un refuge. Pour effacer la puanteur des mille paroles électorales, celles qui macèrent en pourrissant tous nos journaux-radios-écrans, j’avais besoin de marmonner des poèmes dans ma tête et d’aller voir s’envoler les oiseaux. Loin des mots contaminés, dans le silence des salines et des digues face à la mer. Parce que j’étais vraiment perdu. Dans ma ville je ne savais plus le nom des rues. Et dans les rues tous les visages d’avant m’étaient devenus ceux d’inconnus. Je ne savais plus comment faire pour échapper. Je pensais à Asli Erdoğan prisonnière d’Istanbul et je marchais au milieu d’Arles où on oublie que nous sommes libres.

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Istanbul, janvier 2017. © Tieri Briet

J’ai beaucoup marché dans les quartiers d’Istanbul, le long des quais et des avenues. C’est ma technique pour essayer de m’approcher du mystère. En marchant je peux comprendre, essayer de comprendre un peu mieux la géométrie des pierres et du béton, la trajectoire de tous ces corps humains qui s’y abritent, le double visage de l’islam et l’importance des chiens des rues et des oiseaux de mer.

Je peux essayer de raconter ce que j’ai compris du mystère. C’est un mystère intéressant et spécifique à Istanbul, qui est une ville-continent-monde-univers avec ses peuples, ses galaxies et ses milliers d’histoires. Un grand mystère habité de fantômes et de femmes à crinières. Les fantômes des journalistes assassinés et les femmes qui se battent comme des diables. Elles ne veulent pas d’enfants et elles le disent, ça m’a marqué, elles n’oublient pas qu’à Istanbul on assassine les journalistes, et qu’on appelle au meurtre dans les mosquées.

À quoi bon mettre au monde des enfants dans un État qui les menace de mort s’ils écrivent ce qu’ils pensent, ce qu’ils croient et ce à quoi ils peuvent rêver ? Depuis des années en Turquie, ceux qui agissent en hommes libres, en femmes libres sont jetés en prison. Et les enfants ne sont pas épargnés. Dans Istanbul, j’ai rencontré un comédien qui se battait pour sortir des enfants de douze ans des cachots. Par centaines, la police les avait mis sous les verrous. Cet homme se battait seul, et j’ai compris d’un seul coup que je parlais à un héros.

À cause de la terreur, j’ai hésité à écrire son nom. Et puis j’ai réfléchi, je me souviens ce qu’il m’a raconté. Au pays des femmes qui se battent, lui aussi refuse de vivre dans la peur. Le héros qui sauve les enfants de la prison s’appelle Mehmet Atak, et je suis fier d’être aujourd’hui devenu son ami.

Je me souviens de ses paroles. « Comment peut-on éduquer des enfants dans un pays qui a voté pour le mensonge et la terreur ? » Les lois électorales de la Turquie ont été écrites par des militaires. Et dans les rues ce sont les islamistes qui imposent maintenant une autre loi, la loi d’Allah. Un dieu guerrier, intolérant, incohérent, défiguré par l’amour de la mort. Un dieu de merde, un dieu de haine, un dieu de propagande qui a fait du malheur un destin national en Iran, en Afghanistan, au Turkmenistan, au Qatar, en Arabie saoudite et maintenant en Turquie.

Contre ce dieu j’écris pour les enfants. Par milliers, tous ces enfants que les femmes turques refusent de mettre au monde si la Turquie se transforme en prison. Elles ont raison, mille fois raison. Elles disent qu’en tuant les journalistes Hrant Dink, Naji Jarf, Ugur Mumcu, Ahmed Taner Keslali, Musa Anter, Cihan Hayirsevener, Ibrahim Abdel Qader, Rohat Aktaş, Mustafa Cambaz, l’État turc a condamné ses enfants par milliers à ne pas naître. Ce ne sont pas ce qu’on appelle des enfants morts-nés. Non, ils sont morts avant d’avoir pu être désirés et conçus.

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Rassemblement des Mères du samedi, Istanbul, place Galatasaray, mars 2017 © Tieri Briet

J’écris pour les enfants. Ceux des Mères du samedi, qui viennent à midi, chaque samedi et depuis tant d’années, demander qu’on leur dise où sont enterrés les corps de leurs enfants disparus, après que la police soit venue les chercher. Je n’arrive pas à oublier le visage de ces mères en larmes vingt ans après la perte de leur enfant. Leurs voix quand elles racontent le peu qu’elles ont appris. Quand je ferme les paupières dans le noir, leurs visages me reviennent et je partage leurs larmes.

Impossible d’effacer les paroles de celles qui refusent d’être mères. Celles qui se battent comme des diables. Leurs paroles, leurs crinières quand je ferme les yeux pour écrire. Je recopie leurs mots de femmes sans enfants. « Parce qu’ils ont tué la possibilité d’être mère. L’idée d’aimer son enfant dans la Turquie d’aujourd’hui est devenue une imposture.»

La dernière phrase, je l’ai volée à une poète. Peut-être qu’elle m’en voudra, je ne sais pas. Tant pis : je pense que les mots des poèmes doivent s’écrire sur les murs, à l’intérieur des villes tristes. Au pinceau de préférence, avec une couleur que les pluies n’effacent pas.

Car comment l’expliquer enfin
qu’écrire est devenu le seul lieu habitable.

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La première et la dernière phrase viennent de deux poèmes de Marie Huot, pages 41 & 43 de son dernier livre, Ma maison de Geronimo, aux éditions Al Manar. Et page 46, elle ajoute : « Les mots font maison ».

  • Ugur Mumcu, journaliste turc, a été tué en janvier 1993 à Ankara par l’explosion de sa voiture qui avait été piégée. Chroniqueur depuis vingt ans du quotidien «Cumhuriyet» et l’un des journalistes turcs les plus connus, Ugur Mumcu s’était rendu célèbre par son enquête sur Mehmet Ali Agça, ce membre de l’organisation fasciste «les Loups gris» qui avait tenté d’assassiner le pape en 1981. Il avait aussi critiqué sévèrement la décision d’Ankara d’autoriser la coalition anti-irakienne à utiliser le territoire turc pour les opérations militaires de la guerre du Golfe. L’assassinat a été revendiqué par un groupe se dénommant «Libération islamiste». Ugur Mumcu est le treizième journaliste tué en treize mois en Turquie.
  • Musa Anter  était un écrivain et un journaliste kurde de grande renommée qui n’avait rien d’un un extrémiste. Il était à Dyarbakir pour assister au Festival des trois cultures. On est venu le chercher à son hôtel sous prétexte d’un rendez-vous avec les acheteurs d’un terrain qu’il possédait dans la région et qu’il désirait vendre. Un ami, journaliste lui aussi, l’accompagnait. On les a emmenés en voiture dans le nord de la ville où ils ont été abattus. Musa Anter est mort et son ami, Orhan Miroglu, a été très grièvement blessé. Trois journalistes du journal local, «Dyarbakir aujourd’hui», alertés par téléphone par la police, se sont dirigés vers le lieu du crime. Ils ont croisé une ambulance, dont le chauffeur leur a conseillé de faire demi-tour, puis une voiture dont ils ont relevé le numéro et qui les a fait stopper. Il y avait à bord trois hommes en civil armés jusqu’aux dents. Ces hommes les ont braqués, puis deux d’entre eux sont montés dans leur voiture et les ont contraints, sous la menace de leurs armes, à suivre l’autre véhicule. Ils ont ainsi parcouru plus de 70 kilomètres en franchissant de multiples barrages de police qui laissaient passer les voitures sans problème. Les trois journalistes ont été tabassés et interrogés sans relâche; puis après avoir pris des consignes par talkie-walkie, leurs bourreaux les ont abandonnés sur le bord d’un chemin. Ils ont eu la vie sauve parce que le rédacteur en chef de leur journal est un ami très proche du super-préfet de la région. Autopsie d’un meurtre, L’Humanité du 29 septembre 1992.

  • Le 19 janvier 2007, Hrant Dink, le directeur de publication de l’hebdomadaire turco-arménien bilingue Agos, a été froidement abattu de trois balles dans la tête alors qu’il quittait son bureau à Istanbul. Cet assassinat a suscité la consternation et une vague de condamnations en Turquie, au sein de la communauté arménienne, et dans le monde. La photo du corps de Hrant Dink enveloppé d’un drap blanc maculé de sang est immédiatement apparue sur les premières pages des sites Internet, et a fait la une des journaux télévisés et des principaux quotidiens turcs. Le premier ministre Tayyip Erdogan a de son côté déclaré que c’était la « liberté d’expression en Turquie » qui était visée par ce crime. Plusieurs centaines de manifestants se sont spontanément rassemblés sur les lieux du meurtre et ont scandé : « Nous sommes tous Hrant Dink » et « Etat assassin ».
    Vicken Cheterian, Le Monde Diplomatique, janvier 2007

  • Naji Jarf, journaliste et activiste syrien, a été tué d’une balle dans la tête dans la ville turque de Gaziantep, frontalière de la Syrie. Il était l’une des nombreuses voix de l’opposition anti-Daech. Originaire de la ville de Salamyeh, il venait de réaliser un documentaire sur l’Etat islamique à Alep, diffusé sur la chaîne Al Arabyia. Il occupait également le poste de rédacteur en chef au sein du magazine syrien Hentah. «Il venait aussi de travailler sur un projet de magazine pour adolescents, afin de lutter contre le recrutement extrémiste», confie Nour Hemici, qui suit la question des médias syriens de près. Cette consultante qui connaissait bien Naji Jarf se souvient d’une «personne souriante, agréable et généreuse». «Il avait formé plusieurs fois les membres de «Raqqa se fait massacrer en silence» (…) Les activistes et jeunes journalistes le surnommaient «Khal» (tonton)», précise-t-elle.
    Delphine Minoui, Le Figaro du 28 décembre 2015.
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Istanbul, mars 2017 © Tieri Briet

Le ciel de Turquie

n_94414_1Ouvre les yeux, a-t-elle demandé encore une fois. C’est là que l’écriture s’est recroquevillée, délavée par les pluies qui ne voulaient plus défaire le maléfice du hüzün, la tristesse d’Istanbul tenue à la gorge. Sans l’avoir décidé, elle t’a prévenu qu’elle n’était plus autant en vie qu’avant-hier, ou même l’année dernière quand elle pouvait marcher seule au bout des pentes de Beyoğlu. Avant qu’ils ne fassent d’elle une prisonnière, quand aucun de vos amis n’avait prononcé les mots guerre civile devant toi.

Dans l’ombre de ta voix et dans l’effroi des explosions, la nuit s’est répandue et l’hiver continue dans son ventre. Regarde mieux si tu peux, a-t’elle répété en te montrant, au sud-est, la direction de la guerre en Syrie. C’est loin mais le ciel de Turquie s’est rempli de nuages. Là-bas, de l’autre côté de la frontière, les premières villes s’appellent encore Idleb, Alep, Manbij et Racca. Plus au sud Homs et Palmyre. Des tas de gravats abandonnés aux mouches et aux mercenaires de Daesh. Qu’avons-nous fait pour empêcher les armes d’écrire de nouvelles lois ? Et j’ai vu ses yeux sévir, avant de se débattre dans le silence de la vie rassemblé en poèmes, obsessions noires à l’intérieur des tout derniers poèmes.

Ce n’est pas pour moi que j’ai peur, a-t-elle fini par t’annoncer. La chanson qui passait à la radio appartenait aux années de l’enfance, dans cette langue transfrontalière qui te servait à déchiffrer les journaux : l’amas des faux reflets à l’autre bout du fracas. L’existence d’un plomb presque noir, dans la réminiscence perpétuelle des prisons.

Plus personne n’aurait l’idée de défendre le droit d’être naïf longtemps après l’enfance. Elle et toi, vous avez tenu à témoigner d’une vie violente, abandonnée, une vie de plus en plus sale dans les colonnes de la presse. Et la presse est un fleuve qui t’emporte, toi aussi, enseveli dans les profondeurs des récits qu’elle t’apporte. Juste avant l’estuaire, un fleuve canalisé sous l’intenable mainmise du temps compté.

Regarde mieux si tu peux. Parce qu’après la fonte des icebergs, nous n’aurons plus jamais la même idée du bleu. Aucun journal n’en parlera, tu peux compter là-dessus. Penser encore à la clarté du bleu vivant, comme une utopie cristalline restée un peu vivante entre nos mains – si seulement elle et moi nous parvenons à en faire un poème.

T.

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La nuit à Istanbul, Papa Roncallli Sok © Tieri Briet

22 prisonnières politiques en Turquie : La révolution est la femelle du volcan

« La vie ressemble à une blessure
dont on ressent la douleur quand elle refroidit… »
Qui ne peut voir que cette phrase
que le procureur a extraite de mon Journal du Fascisme
n’est que littérature,
n’est que monologue intérieur ?

Plaidoirie d’Asli Erdoğan, le 29 décembre 2016,
dans le palais de justice d’Istanbul.
Traduit du turc par Naz Oke,
adaptation de Ricardo Montserrat.

C’était un texte de treize pages manuscrites qu’Asli Erdoğan a lu le matin du 29 décembre 2016, debout face à ses juges. Elle avait eu du mal à l’écrire, le seul texte qu’elle soit parvenue à achever en 136 jours de prison.

Au tribunal, elle a lu ces treize pages d’une voix calme, une voix assez grave, sa voix de fumeuse. Son avocat n’a pas pris la parole. Lui aussi écoutait ce que la romancière voulait dire à ses juges, et par-delà ses juges, au gouvernement d’Ankara. Je ne sais pas ce qu’il pensait, je me souviens seulement qu’il souriait.

Le temps de lire ces treize pages, Asli a été interrompue à trois reprises par le juge et par des protestations dans la salle trop petite. Plusieurs fois, le juge a menacé de faire évacuer la salle, et ça s’est apaisé. Asli a pu continuer de dire au juge et au procureur ce qu’elle avait eu tant de mal à écrire.

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Valérie Manteau et Laurence Loutre Barbier au palais de justice d’Istanbul, le 29 décembre 2016

Nous étions quatre écrivains et un journaliste français à avoir fait le voyage pour ce procès. Un peu partout, en Europe et au Canada, il y avait eu des lectures des textes d’Asli Erdoğan. Dans les théâtres et les librairies, dans les cafés et certaines médiathèques, des comédiennes et des lecteurs avaient lu à voix haute ses chroniques et des extraits de ses livres. Le 12 décembre, après avoir rencontré la maman d’Asli à la Maison de la Poésie, nous avions pensé qu’il était important d’être présents au tribunal d’Istanbul. Important qu’Asli et Necmiye, sa co-détenue âgée de 70 ans, sachent que nous étions venus pour les soutenir, pour apporter les messages et les poèmes qu’une soixantaine d’écrivains nous avaient envoyés depuis trois continents.

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Asli Erdogan à la barre, le 29 décembre 2016

L’audience a duré toute la journée. Vers 16 heures, le procureur a pris la parole et demandé la liberté conditionnelle pour les cinq inculpés du journal Ozgür Gündem. Nous avons dû sortir de la salle, étonnés de la demande du procureur. Vingt minutes plus tard, un député est allé voir le juge dans la salle. J’ai oublié son nom, le parti auquel il appartenait mais c’est lui qui nous a annoncé que la liberté conditionnelle avait été prononcée pour les cinq inculpés. Il y a eu un cri de joie. Deux cent personnes qui crient de joie dans le couloir d’un tribunal, c’est impossible à oublier. Et puis des embrassades. On a serré la maman d’Asli dans nos bras, et son sourire aussi on ne peut pas l’oublier. Puis la police nous a poussés vers la sortie.

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Laurence Loutre-Barbier et Yigit Bener avec Mine Aydoslu, la maman d’Asli Erdogan

Mais ce que je veux raconter avant tout, c’est ce qu’Asli m’a raconté, elle, de sa libération. C’était le premier soir où nous avons parlé, en anglais, dans un salon de thé de la rive asiatique d’Istanbul. Le soir du nouvel an, le 31 décembre, un jour de neige. Au téléphone elle m’avait dit « We have to talk ! ».  Il faut qu’on parle !  Alors, avec Ricardo Montserrat et Ahmet Ergül, l’ami d’Asli qui est devenu son attaché de presse depuis son arrestation, nous avons pris le premier taxi qui acceptait de traverser le Bosphore malgré la neige.

Et puis on a parlé. Pendant des heures malgré le froid, sur la terrasse du salon de thé, pour pouvoir fumer en même temps. Et quand la nuit est tombée, on a failli mourir de froid. Ricardo avait de la fièvre, alors on est rentré au chaud. A l’intérieur, Asli est devenue plus nerveuse. Elle était sur ses gardes et soupçonnait les deux jeunes couples des tables voisines d’appartenir au MIT, les services secrets turcs. Et elle ne se trompait pas, on l’a compris plus tard, quand ils nous ont suivi jusqu’au taxi du retour.

Asli était nerveuse, elle buvait des litres de thé et elle avait besoin de raconter ses histoires de prison. J’ai découvert qu’Asli parlait vraiment comme une conteuse. Elle sait qu’elle fascine ceux qui l’écoutent. À cause de sa voix, de ses mains, de sa beauté et des histoires qu’elle a déjà construites, en pensée, à la manière d’un conte. Ça a duré des heures et en l’écoutant on voyait les images. Des images venues d’un film russe ou géorgien. Un film de Paradjanov. Je veux dire que ce qu’Asli racontait, c’était chargé d’une poésie secrète arrachée au monde de la prison des femmes, et qu’elle était déjà en train de métamorphoser cette poésie en récit, comme Jean Genet l’avait fait dans Un Chant d’amour.

Alors je vous raconte son histoire. C’est le soir de sa libération, juste après le tribunal, un soir de déluge. Le fourgon cellulaire ramène Asli et Necmiye à la prison des femmes de Bakirköy. Elles sont trempées toutes les deux, elles ont dix minutes pour rassembler leurs affaires et les milliers de lettres qu’elles ont reçues. Devant la prison, deux cent personnes les attendent dans une tempête qui tord les parapluies, au milieu d’une armada de caméras et de micros.

À l’intérieur, à l’étage des prisonnières politiques, elles sont 22. Il y a Necmiye, 70 ans, Asli, 49 ans, deux Turques blanches, comme on dit là-bas. Toutes les autres détenues sont kurdes et ont plutôt entre seize et trente ans. Toutes, ce sont des femmes qui ont pris les armes et rallié les forces clandestines du PKK, le Parti des Travailleurs du Kurdistan, ou l’armée du YPG, les Unités de Protection du Peuple qui combattent Daesh dans le Rojava, en Syrie. Vingt jeunes femmes et toutes des résistantes, des combattantes, des prisonnières de guerre.

Au moment des adieux, les vingt jeunes femmes forment deux rangs de chaque côté du couloir. Asli et Necmiye les serrent une par une dans leurs bras. Elles sont en larmes. Elles savent ce qui va arriver. Et les vingt détenues entonnent le cri de guerre des femmes kurdes. Trois mots qu’elles répètent : FEMMES – VIE – LIBERTÉ ! En Kurde, ça fait JINAN – JÎYAN – AZADΠ! Et les voix des vingt femmes montent en intensité. Maintenant, elles sont plusieurs à frapper du poing sur les grilles en métal du couloir. Elles savent ce qu’elles veulent. Elles attendent qu’Asli danse.

Asli le sait. Elle pose ses sacs et commence à danser au milieu des jeunes kurdes. JINAN – JÎYAN – AZADΠ! Et peut-être que vous ne le savez pas, mais Asli est une vraie danseuse. Le corps un peu cabossé, mais des années de danse classique pendant l’enfance, l’adolescence. Alors elle danse dans la prison, elle danse en pleurant, seule au milieu des combattantes emprisonnées qui répètent les trois mots en criant : FEMMES – VIE – LIBERTÉ !

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29 décembre 2016, sortie de prison pour Asli Erdogan

C’est un rituel de femmes en lutte et c’est un conte pour nous qui luttons aujourd’hui. En Turquie, un décret-loi de septembre 2016 a interdit la musique et les chants dans l’enceinte des prisons. Les détenus de droit commun ont été relâchés, remplacés par des opposants à qui on interdit même de chanter. Si bien que danser et marteler un rythme à coups de poing devient une résistance et une insoumission.

Pendant les 136 jours de détention d’Asli et Necmiye, les prisonnières politiques kurdes de la prison des femmes ont souvent entonné leur chant de vie pour qu’Asli monte sur la table et danse au milieu d’elles. Asli donneuse de joie, comme une image d’incantation à l’intérieur d’un film du vieux Paradjanov. Joie pure et collective qu’aucun cachot n’enfermera. Défiance de femmes debout malgré la dictature. La révolution est la femelle du volcan.

C’est cette histoire d’Asli que je voulais vous raconter. Un conte incarné par une femme qui écrit pour un monde détraqué. « Détraqué », c’est un mot qui appartient à Franz Kafka. Et Asli aime les nouvelles de Kafka. Je sais qu’elle connaît par cœur des phrases de lui. Et peut-être aussi celle-là, écrite quelques années après la première guerre mondiale : « Nous ne vivons plus dans un monde détruit, nous vivons dans un monde détraqué. »

Et puis je voulais vous faire passer un message d’Asli. Un message important pour elle. Une fois libérée, quand elle a pu mesurer l’ampleur de la mobilisation qui s’était faite autour de son nom, elle nous a demandé d’élargir ce mouvement aux autres écrivains et journalistes emprisonnés. Aujourd’hui, ils sont 141 journalistes derrière les barreaux. Il y a aussi dix-sept écrivains, dont nous avons essayé de rassembler les noms depuis deux mois.

Alors je recopie leurs noms, si difficiles à prononcer et à garder en mémoire. Des prénoms et des noms de famille turcs, parfois kurdes et arméniens. Nous sommes trois à essayer de traduire leurs textes, leurs poèmes et leurs articles. C’est un travail lent et difficile mais bientôt, nous pourrons les lire eux aussi à voix haute, comme nous l’avons fait pour Asli en novembre 2016.

Ils s’appellent Arzu Demir, Ayşe Nazlı Ilıcak, Pınar Selek, Necmiye Alpay, Sevan Nişanyan, Aslı Erdoğan, Turhan Günay, Ahmet Altan, Mehmet Altan, Sara Aktaş, İlhan Sami Çomak, Murat Uyurkulak, Yıldırım Türker, Nadire Mater, Ömer Ağın, İmam Canpolat et İlham Bakır.

Dix-sept écrivains. Tous emprisonnés ou menacés de prison pour des années.

17016929_296394467445763_6278907651944465154_oArzu Demir a été condamnée à six ans de prison pour avoir écrit deux livres d’entretiens et de reportages sur des citoyens kurdes.

Ayşe Nazlı Ilıcak est écrivaine et journaliste, musulmane et femme politique. Elle est détenue depuis juillet 2016 à la prison pour femmes de Bakırköy.

Pınar Selek est sociologue, écrivaine et féministe. Pour échapper au harcèlement judiciaire qui dure depuis juillet 1998, presque vingt ans, elle a trouvé refuge en Allemagne puis en France. Elle a été torturée avant de se résoudre à l’exil. Quatre fois condamnée à la prison à vie, quatre fois acquittée, elle est dans l’attente d’une cinquième condamnation.

Necmiye Alpay est linguiste et traductrice. Âgée de 70 ans, elle a été emprisonnée 136 jours en 2016 et demeure menacée de prison à vie pour sa collaboration avec le journal Ozgür Gündem, aujourd’hui interdit.

Sevan Nişanyan est en prison depuis trois ans pour son livre « La fausse République ». Plusieurs peines de prison prennent le prétexte d’irrégularités sur le plan immobilier.

Asli Erdoğan est poète et romancière en liberté conditionnelle, menacée de prison à vie pour ses chroniques dans un journal aujourd’hui interdit.

Turhan Günay est critique littéraire et directeur éditorial du supplément littéraire de Cumhuriyet depuis février 1990. Âgé de 70 ans lui aussi.

Ahmet Altan est romancier et journaliste, arrêté en septembre 2016. En prison depuis, il a subi auparavant plus d’une vingtaine de procédures judiciaires en trente ans, et a porté l’une d’elle devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme, qui lui a donné raison contre l’État turc. Deux de ses romans ont été publiés aux éditions Actes Sud.

Son frère, Mehmet Altan, est journaliste et universitaire, emprisonné lui aussi depuis septembre 2016.

Sara Aktaş est une jeune poète, membre du Congrès des Femmes Libres et arrêtée en novembre 2016.

İlhan Sami Çomak était encore étudiant lorsqu’il a été arrêté, à l’âge de 22 ans. Kurde, accusé d’incendie volontaire, il est emprisonné depuis 23 ans et a publié sept recueils de poèmes.

Murat Uyurkulak est l’auteur d’un roman important, Tol, qui a été traduit en français et publié aux éditions Galaade. Menacé de prison pour son soutien au journal Ozgür Gündem,, il a été condamné le 7 mars à une peine de quinze mois avec sursis pour propagande terroriste.

Scénariste, réalisateur et écrivain, Yıldırım Türker a été condamné le 7 mars à une peine de prison avec sursis d’un an, dix mois et quinze jours.

Nadire Mater est journaliste et auteur. Elle vient d’être condamnée à quinze mois de prison avec sursis et à une amende de 6000 lires turques (1500 euros) pour sa participation à la campagne de solidarité avec le journal Özgür Gündem. En vertu de l’article 7/2 de la loi antiterroriste sur la «propagande pour une organisation terroriste».

Ömer Ağın est l’auteur d’un livre sur les relations entre Kurdes, Kémalistes et partisans de l’AKP . Il est aussi journaliste à Demokrasi, où il dénonce régulièrement le génocide kurde. La sentence a été repoussée au 4 juillet 2017 a été condamné lui aussi au cours du procès Özgür Gündem à une peine de quinze mois avec sursis.

İmam Canpolat est auteur et journaliste lui aussi. Il a été condamné dans le cadre de l’affaire Ozgür Gündem.

İlham Bakır est auteur de théâtre, scénariste et documentariste. Sa condamnation sera prononcée le 28 mars 2017, repoussée grâce à son avocat qui a réussi à faire valoir que l’acte d’accusation était anticonstitutionnel.

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Ce texte a été lu lors d’une soirée de solidarité avec Asli Erdoğan, le vendredi 24 mars 2017, à Accueil, dans les locaux d’Anis Gras. Choix de textes et mise en scène de Barbara Bouley et de la Compagnie Un Excursus. Les textes et poèmes d’Andrée Chedid, Nazim Kikmet, Marina Tsvetaïeva, ont été lus par Anne Alvaro, Arlette Bonnard, Barbara Bouley, Rebecca Deriems, Marie Desgranges, Catherine Fourty, Nathan Gabily, Raffaella Gardon, Claudie Guillot, Dominique Journet, Eric Louis, Ana Karina Lombardi, Ege Olgaç, Mirabelle Rousseau, dans une scénographie d’Eric Fassa.

Une soirée au coin du feu…
Celui sacré de la parole et de la poésie.
Celui qui brûle dans le courage de cette femme qui écrit, sans relâche, prisonnière d’un pays en flamme: La Turquie d’aujourd’hui. C’est un moment à partager, en assemblée chaleureuse, que nous vous proposons ce soir. A travers les textes choisis (par et pour elle) et les témoignages, nous avons eu le désir de rappeler qu’Asli Erdogan doit demeurer forte de nos actions poétiques afin de continuer à faire face à un procès à l’issue incertaine.
Forte de nos voix conjuguées pour continuer à se redresser avec la vitalité flamboyante de son verbe, au milieu d’un univers d’estropiés, d’humiliés et de morts…
Au milieu d’étouffantes fumées.

Barbara Bouley