★ Mimesis à travers les frontières de l’Europe

Trois vers seulement, mais trois vers qui continuent de résonner au ralenti quand je les prononce à voix basse, en lisière d’une forêt où les chats m’ont suivi, leurs pattes enfoncées à travers l’épaisseur des feuilles mortes détrempées par les pluies. Les trois vers me viennent d’un poème de Marie Huot. Je ne sais plus lequel, mais ce projet de rejoindre Istanbul m’avait fait penser à Erich Auerbach : lui qui ėtait parti pour y vivre sa vie, décidé à y enseigner la littérature à partir de 1936,  fuyant l’Allemagne nazie et l’université de Marburg dont il venait tout juste d’être banni.

J’avais découvert son histoire en lisant Trois Anneaux, le livre de Daniel Mendelsohn qui m’avait donné envie d’en savoir davantage, en commençant par lire tous ses livres puisque Auerbach était avant tout écrivain.

Daniel Mendelsohn, en plus d’être un archiviste obstiné, possède aussi ce don qu’ont certains romanciers de transformer n’importe quelle existence en épopée : «Nous sommes à la fin de l’été 1936 et l’étranger qui marque un temps d’arrêt devant sa nouvelle vie est un Juif allemand qui a été séparé de sa famille. Il y a bien une femme quelque part, et un enfant aussi ; nous savons que, quelques mois après l’arrivée de ce réfugié épuisé dans son nouveau foyer exotique, la femme et l’enfant le rejoindront sans encombre. En cette journée d’été, cet homme est au mitan de la quarantaine, mais il fait plus vieux.»

C’est le premier cercle de Trois anneaux, où Mendelsohn continue son portrait d’Auerbach :

« Plusieurs photos de lui nous sont parvenues. Un visage délicat et intelligent, des joues lourdes qui ne retombent jamais tout à fait en bajoues, équilibrées par un front haut qui semble reculer pour rattraper la ligne fuyante des cheveux ; l’effet austère du nez puissant, terminé en pointe, et de la bouche large, légèrement pincée, est un peu atténué par les yeux noirs qui, sous le repli épais des paupières, dégagent de la douceur et une certaine fatigue : les yeux de quelqu’un qui en sait beaucoup et en dit un peu moins. Son voyage, éprouvant, l’a mené par bien des détours. Nous savons qu’il a traversé de nombreuses villes : Berlin, Munich, Vienne, Budapest, Bucarest.»

Cette façon de raconter transforme d’emblée le personnage d’Auerbach en exilé : un homme chargé d’histoires et d’une mémoire qu’on a envie d’approcher, ne serait-ce que pour comprendre sa traversée de l’Europe jusqu’à ses confins, de l’autre côté des Balkans.

Pour commencer, je devais lire le livre qu’il était allé écrire à Istanbul : Mimésis, La représentation de la réalité dans la littérature occidentale. Par amitié, Arnaud me l’avait offert la veille de Noël,et je venais d’en lire les deux premiers chapitres, qui comparent l’art du récit chez Homère et dans la Genèse de l’Ancien testament, puis dans le Satiricon de Pétrone. C’est un grand livre, passionnant d’érudition et de rigueur qui m’a amené à me plonger à mon tour dans le chant XIX de l’Odyssée. Pour le comparer au récit du sacrifice que Dieu exige d’Abraham, dans la Bible que j’ai gardée de Jeanne, ma grand-mère qui l’avait reçue de sa mère, Hélène, qui ne savait pourtant pas vraiment lire.


J’ai voulu en savoir plus sur Erich Auerbach, à cause de son exil et de ces deux premiers chapitres de Mimésis que je venais de découvrir. J’ai tapé son nom dans un moteur de recherche et j’ai d’abord découvert son visage, que Mendelsohn avait déjà décrit avec beaucoup de précision.

Ce sont de vieilles histoires, de celles qu’on prend le temps d’explorer pendant ces longues nuits de janvier. Je continue avec le beau récit des Trois Anneaux : «Lui, c’est Erich Auerbach, un universitaire allemand, spécialiste de littérature. Plus tard, grâce surtout au livre immensément érudit qu’il écrira bientôt, on dira de lui qu’il est «le père de la littérature comparée», mais pour l’instant, il n’est connu, de ceux qui le connaissent, que comme un universitaire spécialiste de littérature romane et particulièrement de littérature médiévale – à commencer par la poésie de Dante, autre exilé auquel il a consacré l’ouvrage qui lui a valu la chaire de philologie romane à l’université de Marbourg, poste qu’il a été contraint d’abandonner. Ainsi, comme tous ces autres Allemands chanceux, il se retrouve en Turquie où il a été invité à rejoindre le corps enseignant de l’université d’Istanbul, dans le cadre de l’ambitieux projet de la Turquie de se réinventer en nation européenne : une invitation que lui et bien d’autres auraient dédaignée cinq ans plus tôt à peine, mais qu’ils ont depuis lors volontiers acceptée, au vu de ce qu’il est en train de se passer dans toute l’Europe.»

Quel que soit son âge, la douceur marquait son beau visage, qui appartenait à une époque ancienne, à cause de la coiffure et de l’image en noir et blanc. J’ai eu envie d’imprimer son portrait, de l’accrocher au mur face à la table où j’écris, entre tous ces visages qui se tiennent face à moi quand je cherche mes mots : Antonin Artaud et Paul Celan, Varlam Chalamov et Jean Genet dont les regards sont devenus beaucoup plus qu’une force au quotidien : un enseignement dans la persévérance, en continuant d’écrire à travers une vie qui s’éparpille de ville en ville.

À Belgrade je continue mais je me perds dans mes recherches. Il me faut des heures pour déchiffrer cinq articles écrits dans plusieurs langues que je ne parle pas, pas vingt mots et la nuit vient de tomber à nouveau. J’allume la bougie neuve près des yeux sombres du malheur de Jean Genet. En premier lieu, j’apprends qu’à Istanbul, Auerbach écrivait à Walter Benjamin exilé à Paris. En 1940, cinq lettres ont été saisies par la Gestapo dans le studio de Walter benjamin. Elles sont tombées entre les mains de l’Armée Rouge en 1945, avant d’être exhumées par Karlheinz Barck en 1988, et traduites par Robert Kahn pour la revue Les Temps Modernes. Il faut savoir qu’Auerbach et Benjamin se sont connus à Berlin, où ils sont nés tous les deux exactement la même année, en 1892, dans le milieu de la bourgeoisie juive assimilée.

En premier, je décide qu’il me faut aller lire ces cinq lettres, partir à leur recherche dans les bibliothèques encore ouvertes malgré la pandémie. Pour l’instant, je sais seulement que le 23 septembre 1935, Auerbach écrivait d’Italie, où il était alors en voyage : «Quelle joie! Que vous soyez encore là, que vous écriviez, et que cette tonalité rende la nostalgie de ce que fut notre pays.» La seconde lettre suit de peu la première, écrite elle aussi depuis l’Italie fasciste et consacrée à la détresse sociale que Benjamin doit affronter à Paris. Comment l’aider ? D’abord en lui envoyant de l’argent, ce qu’Auerbach n’hésite pas à faire, attristé de constater qu’aucun écrivain français n’éprouve la moindre solidarité envers un exilé sans travail et sans aucun revenus.

C’est la troisième des cinq lettres qui sera postée pour la première fois d’Istanbul, où Auerbach va assurer le cours de « romanolojii » à l’université. Et le 3 janvier 1937, alors qu’Auerbach vient de retrouver sa femme et son fils à Istanbul, il raconte à l’intérieur d’une autre lettre beaucoup plus longue qu’il s’est vu transporter de l’Allemagne légendaire aux rives du Bosphore, avant de décrire à Benjamin la situation préoccupante de la Turquie, un pays gouverné par ce qu’il dénomme alors un «nationalisme anti-traditionnel», caractérisé par la double volonté d’effacer toute tradition culturelle musulmane et d’obtenir une modernisation technique à l’européenne, «afin de vaincre avec ses propres armes cette Europe détestée et admirée». « On a jeté par-dessus bord toutes les traditions», écrit-il. Le résultat en est, aux yeux d’Auerbach, «un nationalisme au superlatif et en même temps une destruction du caractère historique national

Je n’ai trouvé qu’un autre extrait issu de la même lettre. Quand Auerbach rapproche la Turquie de 1937 de l’Allemagne nazie, de l’Italie fasciste «et sans doute la Russie ?» Ce qui lui semble apparenter ces quatre régimes, c’est qu’ils collaborent à un immense projet de destruction des identités, tout en exacerbant l’identitarisme national : «Il m’apparaît de plus en plus clairement que la situation mondiale actuelle n’est rien d’autre qu’une ruse de la Providence, pour nous amener d’une manière douloureuse et sanglante à l’Internationale de la trivialité et à l’espéranto de la culture. J’en ai déjà eu l’intuition en Allemagne et en Italie, au regard de l’effroyable inauthenticité de la Blubopropaganda [Blut und Boden, la propagande de la terre et du sang]. Mais ce n’est qu’ici que cela devient presque une certitude.» De fait, Auerbach fait le même constat que Viktor Klemperer en Allemagne : les totalitarismes se rejoignent dans leur projet commun de détruire le langage.

La destruction politique du langage : une conviction que George Orwell reprendra quelques années après la fin de la guerre, dans son roman 1984, paru en 1949 : l’idée d’une novlangue ou d’un newspeak, en anglais, n’est pas éloignée de ce que Viktor Klemeperer avait baptisé LTI, la Lingua tertii imperii, « la langue du IIIe Reich», soumise à une volonté permanente d’amputation du vocabulaire : «Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quel temps l’effet toxique se fait sentir.»

Je sais que je me perds. Ces phrases exhumées d’anciennes lettres, ces pensées qui traversaient l’Europe en guerre pour venir échouer un peu plus plus tard entre les mains de la Geheime Staatspolizei, la police secrète du Troisième Reich, elles parlent d’un monde qui a été anéanti. Seul le livre Mimésis semble avoir survécu, qui va continuer d’être étudié en profondeur dans les universités européennes pendant plusieurs décennies, avant d’être traduit en turc pour finir, en 2019, alors qu’il avait été entièrement rédigé à Istanbul.

Güzin Dino avec Nazım Hikmet et Abidin Dino à Paris, en 1962.

Pourtant, durant toute cette période d’enseignement à Istanbul, Erich Auerbach avait pour assistante une jeune femme remarquable : Güzin Dino, qu’on voit ici en photo avec Nazim Hikmet et son mari, le peintre Abidin Dino, en 1962, à Paris où le couple s’était exilé pour échapper à la prison en Turquie. Il faut savoir que bien des années plus tard, Güzin Dino était devenue maître de conférence en littérature à l’université d’Istanbul, et qu’elle publiera en 1983 un ouvrage important pour l’histoire littéraire de son pays, « La genèse du roman turc au XIXe siècle ». Installée à Paris, elle devint une des premières passeuses de la littérature turque au pays de Flaubert, traduisant en français les poèmes de Nazim Hikmet et les romans de Yaşar Kemal.

Les traducteurs de Mimesis en langue turque ont travaillé à deux : Herdem Belen et Hüseyin Ertük. Ensemble, ils ont aussi traduit plusieurs ouvrages de Gunther Anders en turc, et ce n’est pas sans importance. Le rapprochement de ces deux œuvres, celle d’Auerbach et celle d’Anders dans la langue de l’exil forme une constellation aussi fragile que significative. Dans les universités turques, arbitrairement frappées par ces listes noires que le gouvernement balance pour répudier des milliers d’enseignants, L’obsolescence de l’homme, le livre central de Gunther Anders, peut désormais être consulté aux côtés de Mimesis, le grand oeuvre d’Auerbach. Mais ce n’est pas la seule trace qu’on peut retrouver du passage d’Erich Auerbach dans les universités d’Istanbul. Il en existe une beaucoup plus romanesque, que je veux essayer de raconter dans un livre. Plus tard, quand j’aurai moins de routes à parcourir à travers les six frontières qui me séparent encore d’Istanbul.

T.

★ Les frontières sont des animaux nocturnes

© Guillaume Origoni, Zeljava, base aérienne désaffectée de Zeljava, à cheval sur la frontière bosno-broate, avril 2020.

★ C’est seulement deux simples phrases dans le petit livre jaune de Luba Jurgenson, Quand nous nous sommes réveillés.

«Les frontières sont des animaux nocturnes, elles bougent pendant que nous dormons. Il faudrait toujours veiller.»

Des mots que je lis à voix haute sur la rive de la Seiche, au premier jour de l’an 2024. Les mots de Luba Jurgenson qu’elle écrit pour raconter la guerre en Ukraine et la fin du répit de l’exil : «Ces années, c’était le temps du sursis, il est terminé. «Ils m’ont rattrapée» : première pensée lorsque je regarde mon portable dans la nuit du 23 au 24 février. Et il n’y a plus où fuir.»

© La Taro, cormorans sur la rive de la Seiche, en Bretagne, le 1er janvier 2024

Luba Jurgenson est née à Moscou, dans l’URSS de Nikita Khrouchtchev. Depuis l’enfance, elle savait qu’il ne fallait pas répéter ce qui se disait en famille. Elle arrive en France à 16 ans, accomplissant le conseil de sa grand-mère qui lui disait qu’elles vivaient dans un pays d’esclaves, qu’il fallait qu’elle se sauve. Jusqu’en 1988, alors qu’elle retourne pour la première fois en URSS, Luba Jurgenson savait qu’il ne fallait pas croire à un «socialisme à visage humain». Elle avait raison. Peut-être parce qu’elle avait lu et relu Chalamov, dont elle allait diriger l’édition française des Récits de la Kolyma. Autant dire qu’elle a appris le goulag à travers ce qu’a pu en raconter un revenant miraculé. Elle connaît par cœur la capacité de nuisance du Kremlin et la manière dont il peut répandre la mort à travers les frontières.

© Guillaume Origoni, Gropada, frontière italo-slovène. Un panneau en italien et l’autre en slovène annoncent les frontières entre les deux États.

Luba Jurgenson a écrit des romans et des essais, mais elle a aussi rassemblé quantité de témoignages et de récits au sujet du goulag. Elle sait la force des livres contre la terreur politique. Mais ici, elle écrit qu’elle ne sait rien dire ni écrire qui puisse arrêter la guerre. «On me demande souvent : comment pouvez-vous étudier le Goulag, la Shoah, vivre avec ces histoires si lourdes, lire des témoignages si terribles ? J’ai toujours répondu : ce passé-là, on aurait beau s’en détourner, il est impossible de l’annuler, de faire en sorte qu’il n’ait pas eu lieu. Alors, il vaut mieux l’étudier, car sinon, il vous atteint imperceptiblement.»

© Cédric Riedmark pour Conflits, Migrants à Bihać, frontière entre la Bosnie-Herzégovine et la Croatie.

«Qui n’a pas connu la guerre ne sait rien de la vie,» disait la grand-mère de Luba. Impossible d’oublier : «La guerre n’a-t-elle pas commencé il y a déjà plus de huit ans, avec l’invasion de la Crimée ? Le temps n’avait-il pas déjà basculé avec Maidan ?»

«Cette sensation soudaine : «nous sommes en guerre», et non plus : «ils sont en guerre». Pendant la Seconde Guerre Mondiale, la grand-mère de Luba se rasait le crâne en signe de renoncement à sa féminité et ses règles avaient cessé.

© La Taro, chiens sans collier à Bihać, frontière entre la Bosnie-Herzégovine

Le petit livre jaune de Luba Jurgenson est sorti en avril 2023, pendant la «contre-offensive» de l’armée ukrainienne. À Moscou, Vladimir Kara-Murza était condamné à vingt-cinq ans de prison pour avoir porté atteinte au crédit de l’armée et de son intervention en Ukraine. En France, des mobilisations de plus d’un million de personnes contestaient le recul de l’âge des retraites pour tous les travailleurs, exception faite des policiers chargés de gazer les manifestants. J’avais cessé de lire, jour et nuit dans la rue, sur les piquets de grève des éboueurs et les barricades à l’entrée des lycées. La parution du petit livre jaune m’avait échappé, alors que les derniers récits de Luba Jurgenson m’avaient pourtant marqué en profondeur.

«Que faire avec toute cette masse de rêves, de pensées, de gestes qui, du jour au lendemain, sont devenus «d’avant»? La guerre est entrée dans nos os et dans nos mots.»

© La Taro, On veut une vie sans LBD, Préfecture de Nantes, avril 2023.

Comment mieux dire ce qui nous est arrivé : LA GUERRE EST ENTRÉE DANS NOS MOTS.

C’est écrit page 21. Nous continuons d’écouter la radio, de faire les courses ou de prendre le train mais les mots qu’on prononce ont changé. Ils portent la guerre dans leurs ventres. La guerre et ses obus, ses massacres et ses viols, ses fosses communes et ses immeubles éventrés : ils ont infecté tous les mots qu’on échange en buvant du café avant l’aube, tous ceux qu’on répète en allumant le feu des barricades, à huit heures du matin, pour bloquer toute une ville un jour de grève. Et les mots qu’on prononce à la nuit, avant l’amour et le sommeil si profond que l’amour a provoqué dans nos corps. Eux aussi, les mots qu’on répète en aimant : des parures pénétrées par la guerre de l’armée russe à travers les vingt-quatre régions de l’Ukraine.

Luba Jurgenson, Quand nous nous sommes réveillés, Nuit du 24 février 2022 : invasion de l’Ukraine, éditions Verdier, avril 2023.

© La Taro, barricade sur le périphérique au nord de Nantes, avril 2023.

★ Extérieur monde, jusqu’à la Sibérie d’Eisner et Kovalev

Vladimir Eisner, In Darkness, Russie, 2000

★ Vladimir Eisner, In Darkness, Russie, 2000.

Extérieur monde est un livre de rencontres, où chaque nouvelle rencontre ouvre l’horizon vers un monde éloigné. Vers ce genre de contrée qui donne envie de faire son sac pour continuer sa lecture sur le pont d’un tanker, ou dans l’ombre d’un train de marchandises en route vers le nord-est, le grand nord-est d’une Russie engoncée face aux rafales de neige.

Page 72 surgit le nom de Vladimir Eisner et au bout de trois phrases, je rallume mon ordinateur pour chercher le visage de cet homme qu’Olivier Rolin rencontre à Khatanga, « une bourgade du bord de l’océan Arctique» où il vient tout juste de finir sa lecture des Misérables. « On y rencontrait des gens peu banals, tel l’ancien trappeur Vladimir Eisner, originaire d’une famille d’Allemands de la Volga, qui écrivait des récits inspirés de ses expéditions de chasse dans l’estuaire du fleuve Ienisseï durant la nuit polaire – c’est pendant l’hiver que la fourrure des renards bleus et autres zibelines est la plus belle. Je ne peux pas vivre loin d’ici, m’expliquait-il, c’est dans ces régions que se réfugiaient autrefois ceux qui voulaient échapper à la dictature communiste, les gens du Nord sont libres et rudes, son hombres de armas tomar (curieusement, nous conversions en espagnol, langue qu’il avait apprise seul dans une station météo du Grand Nord, observant parfois des aérolithes dont la chute illuminait le ciel noir, parce qu’elle sonnait à ses oreilles comme une langue de pirates, et que c’était celle, selon lui, des oiseaux migrateurs…)»

Vladimir Eisner

Vladimir Eisner

Le Vladimir Eisner dont je trouve le visage en photo est un cinéaste de Novosibirsk, en Sibérie. Il réalise des documentaires sur les Tchouktches, qui vivent à l’extrême orient de la Sibérie. Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse du même homme mais je visionne Corral, un de ses films en noir et blanc qu’il a dédié à Robert Flaherty. Eisner y montre la vie quotidienne des Inuits, une poignée d’hommes au milieu des rênes qui sont des centaines tout autour, rassemblés dans un plan large qui montre l’immensité où ils vivent. Et justement, le Vladimir d’Extérieur monde « était intarissable sur les animaux de l’Arctique, chouettes harfangs, élans, ours, loups… » Ce genre d’homme qu’on rêve de rencontrer quand on part voyager au pays des zibelines. « J’avais l’impression de parler avec Jack London – auteur que d’ailleurs Vladimir admirait. » Les visages eux aussi nous apprennent l’art de voyager, d’aller à la rencontre d’une femme ou d’un homme dont on ne sait rien d’autre qu’une photo, en plus de quelques phrases empruntées à un livre.

En l’an 2000, le cinéaste Vladimir Eisner a filmé un accordéoniste aveugle en Sibérie. Il n’a peut-être rien à voir avec l’ancien trappeur d’Olivier Rolin, ce n’est pas grave. Le film ne dure que 25 minutes, mais sur le site d’un festival qui l’avait programmé, je repère cette image qui déclenche aussitôt une attirance dont je ne vais pas me dépêtrer, je le sais. L’image est simple, aussi élémentaire que les photogrammes du Trésor des Iles Chiennes : un seul camion à contre-jour, en route vers les eaux sans navires d’un grand lac où la lumière a tracé deux bandes argentées qui s’étirent jusqu’aux rives. Pourtant, c’est une image qui raconte comment naissent les voyages, la première impulsion quand on ouvre l’atlas en cherchant à nouveau la Sibérie, avant de rouler jusqu’au nord des romans de London et Rolin, vers l’éclat d’une lumière qui serpente dans le soir.

Impossible à oublier, une autre rencontre à la page 98 : « C’était à Magadan, port sur la mer dkhotsk, que Chalamov, dans ses Récits de la Kolyma, appelle « le débarcadère de l’enfer », parce que c’est là qu’arrivaient, transportés à fond de cale dans des conditions effroyables, les malheureux (et malheureuses : il faut lire Le Vertige et Le Ciel de la Kolyma, d’Evguénia Guinzbourg) condamnés à la déportation dans les camps de l’Extrême-Orient sibérien (les bateaux-prisons étaient enregistrés sous l’appellation « transport de marchandises diverses »). La mer, lorsque nous y étions, mon amie Anne et moi, commençait à geler dans la baie de Nagaïevo, elle avait l’apparence d’une purée grise sur laquelle un pâle soleil traînait quelques heures par jour, au ras de l’horizon. Des centaines de milliers de déportés avaient emprunté, escortés par des chiens et des soldats, la route qui montait du rivage vers la ville. Beaucoup n’en reviendraient pas. Je l’ai déjà dit ailleurs, mais je le répète : cette histoire est un peu la nôtre aussi, même si nous ne voulons pas la connaître. Le communisme a été une passion européenne. Sur un mur le long de cette « Nagaïaevskaïa », une main avait écrit un sarcastique Vsie plokha, chto nie Revoloutsiia ?, «Tout va mal, pourquoi pas la Révolution ?» Vassili Kovalev était un petit bonhomme pétulant, volubile, arborant un sourire entièrement métallique, couvert en dépit du froid d’une simple chemise épaisse de bûcheron sur un tricot, coiffé d’un béret basque sur ses cheveux grisonnants – « Tant que les oreilles ne gèlent pas, ça va ».

Vassili Kovalev

Vassili Kovalev

Tout de suite, j’ai cherché le visage de Vassili Kovalev. Et en plus d’une photo, j’ai trouvé des mots pour expliquer la fin de son histoire : « Le dernier survivant du goulag de la Kolyma est décédé ». C’est par ces mots que l’ONG russe Mémorial a annoncé la mort de Vassili Ivanovitch Kovalev, 88 ans, ancien détenu de l’un des plus vastes camps staliniens, situé dans l’extrême orient russe.

Mais Olivier Rolin est un romancier qui ramène plus d’images qu’un simple communiqué de presse d’ONG. Ce qu’il raconte de Kovalev a beaucoup plus de valeur qu’un avis de décès : « Son père, un koulak, avait été fusillé en 1933, alors qu’il avait trois ans. Vassili Ivanovitch avait fait des tas de métiers, docker, marin, ouvrier dans une usine d’embouteillage de vodka… Arrêté en 1952, expédié à la Kolyma, libéré à la mort de Staline, sans doute (j’ai oublié). Sa haine de l’Union soviétique était sans faille – cela peut se comprendre. A travers une ville qui préférait oublier, il nous avait guidés d’un lieu de détention ou d’exécution à un autre. Entre des immeubles lépreux de cinq étages, dans une

Vassili Kovalev

Vassili Kovalev, 2013

cour bordée de garages en tôle : « Ici, on fusillait. Les gens qui habitent tout autour ne le savent pas, ou ne veulent pas le savoir. Tout le monde s’en fout. » Devant une grande esplanade enneigée plantée de sapins : « Il y avait ici une maison dans la cave de laquelle on fusillait. Après, c’est devenu une coopérative de menuiserie, puis elle a fermé, on l’a rasée et on a asphalté, il y a un an. » (Précision utile : dans la Russie stalinienne, « fusiller », rastrelat’, signifie : une balle dans la nuque, à bout touchant.) Vassili Ivanovitch nous avait menés jusqu’à une maison d’un étage en brique. Par un soupirail, on s’était glissés dans le sous-sol. Par terre, une épaisse couche de glace à travers laquelle on distinguait, dans le faisceau de sa lampe, des ferrailles, des vieux pneus, des godasses. Des étoiles de givre au mur et au plafond. Porte métallique, énormes loquets, vestiges d’anciens châlits. Il avait été enfermé ici avec cinquante autres, pendant quatre mois. « On avait deux cents grammes de pain par jour. Personne ne parlait : quand tu parles, tu perds des calories. Des types s’accroupissaient pour mourir, les bras croisés, se balançant, et quand ils ne se balançaient plus, ils étaient morts. » On était montés à l’étage. Une pièce emplie de gravats, de boîtes de conserve vides, de bouteilles : c’était le bureau du chef de camp, un droit commun qui tuait les prisonniers de sa propre main. Les murs étaient couverts d’un plâtre badigeonné de vert et de rouge. J’en avais, je ne sais pas pourquoi, arraché un éclat triangulaire. Il est toujours, scotché, dans le carnet où figure aussi la photo d’identité judiciaire de Vassili Ivanovitch. »

Vassili Kovalev - Васи́лий Ива́нович Ковалёв

Vassili Kovalev – Васи́лий Ива́нович Ковалёв

Et puisqu’il est mort, on ne peut plus lui écrire. J’essaie quand même de continuer à chercher la trace de Kovalev à Magadan. C’est Nicolas Werth qui en parle dans La Route de Kolyma, un livre paru en 2012, six ans avant la mort de l’ancien zek. L’historien y raconte ses recherches en compagnie des membres de l’association Mémorial, aujourd’hui sans cesse harcelée par le Kremlin pour avoir tenté de « sauvegarder la mémoire du Goulag et des répressions staliniennes ». Dans les années cinquante, les déportés mettaient trois à quatre mois pour arriver à Magadan dans des conditions abominables. Et c’est là que part Nicolas Werth, où il rencontre Vassili Kovalev, « fils de koulaks dont la vie (qui semble en contenir plusieurs) est à peine croyable tant sont nombreux les rebondissements dans la persécution, que nous lisons avec émotion et effarement. »

Vassili Kovalev

Vassili Kovalev

Plus loin, on découvre d’autres histoires qui pourraient faire de la vie de Kovalev un roman.: « On peut lire aussi le récit de Vassilii Ivanovitch Kovalev (né en 1930) dont les péripéties stupéfient: vagabondages, arrestations à répétitions, pendaison (par les Allemands) interrompue par «miracle», travail sous fausse identité, camp du Gorlag où il est actif dans la grande grève des détenus (en 1953)!!, transfert de Magadan vers des mines d’or à 500 km, évasion, arrestation pour 25 ans de peine au cours desquels il rédige une Lettre ouverte à l’Organisation des Nations Unies !!! (dont on le soupçonne d’être seulement le prête-nom…), cachot (quatre mois dans une cave où les morts étaient nombreux)… Il est libéré en août 1956. »

Vassili Kovalev, photo DRS-Radchenko

Vassili Kovalev, photo DRS-Radchenko

Pour trouver d’autres images, je tape le nom de Kovalev en russe : Васи́лий Ива́нович Ковалёв. Alors surgit la photo d’identité judiciaire dont parlait Olivier Rolin dans son livre. Avec un peu de patience, les archives auxquelles internet nous permet d’accéder sont à peu près inépuisables et la photo montre le visage de Kovalev en jeune homme, de face et de profil. Elle illustre un article de juillet 2018, paru dans «Весьма» à l’occasion de la mort de Kovalek, avec d’autres photos de l’ancien zek dans la maison de Magadan où il avait été détenu. Par prudence, je recopie le lien, parce qu’on peut aussi s’égarer à l’intérieur du dédale, et j’ai l’impression qu’une partie des archives de Memorial a déjà disparu, effacée avec leur site déclaré hors-la-loi. Il faut aller voir les images prises pour l’article : la photographie a le pouvoir de restituer l’esprit des lieux quand ils continuent d’être hantés, et c’est le cas de ce sous-sol dans le Magadan d’aujourd’hui.
_________________
♦️ Olivier Rolin, Extérieur monde, Gallimard, 2019.
♦️ Vladimir Eisner, In Darkness, Russie, 2000. Chronicles of the time of troubles (ХРОНИКИ СМУТНОГО ВРЕМЕНИ), Russie, 2017
♦️ Et une autre trouvaille par ici. Un article de 2015 dans un journal local, à Magadan, avec deux photos de Kovalev dans la neige, agenouillé face à un monument avec l’étoile de David.
♦️ Un autre article encore ici, sur un site régional de Mémorial à Perm, avec le récit détaillé d’un voyage de cinéastes allemands à Magadan, et d’autres photos de Kovalev :