★ Et dans son vol on devine un présage

★ La plus belle ne vient qu’au crépuscule, quand la pluie a cessé et que le plomb des nuages se fissure côté ouest. Son vol est silencieux, couvert par le tumulte du ruisseau déjà chargé des averses tombées jour et nuit. Son regard est une énigme, qui croise celui des chats sans même les inquiéter.

C’est la chevêche d’Athena, la «plus belle oiseau» du monde : athene noctua disent les ornithologues. Je sais qu’à partir de cette nuit son appel résonnera sans prévenir, qu’il y aura son cri dans l’hiver et que les rêves des humains en seront différents.

« L’ornithomancie, la divination par les oiseaux, c’était peut-être surtout la pratique d’hommes qui se savaient effectivement voisins d’autres vivants, cohabitants d’un même monde, qui s’en mêlaient, cherchaient, se préoccupaient du ciel, tendaient l’oreille dans/à la forêt, et essayaient d’en faire quelque chose. »

C’est ce qu’écrit Marielle Macé dans Une pluie d’oiseaux et je me laisse guider. Je me sais voisin d’autres vivants moi aussi. Je me préoccupe du ciel et je tends l’oreille quand je retrouve les premiers chênes, en lisière de forêt. C’est là qu’est venue me guetter la plus belle de tous les oiseaux. La chevêche magicienne d’Athena revient quand elle veut me parler. Son cri m’annonce un futur qui n’est pas anxiogène. Et dans son vol je devine un présage : elle et moi allons continuer d’être en vie. Aussi vivants que possible. En lutte contre la mort industrielle que les marchands d’armements exportent au royaume des tyrans, au Caire comme à Jérusalem.

Comment ne pas penser au Joli mai de Chris Marker, aux mots que prononce Yves Montand en voix off : «Paris est cette ville où l’on voudrait arriver sans mémoire. Où l’on voudrait revenir après un très long temps pour savoir si les serrures s’ouvrent toujours aux mêmes clés, s’il y a toujours ici le même dosage entre la lumière et la brume, entre l’aridité et la tendresse, s’il y a toujours une chouette qui chante au crépuscule, un chat qui vit dans une île, et si l’on nomme encore par leurs noms d’allégorie le Val-de-Grâce, la Porte Dorée, le Point-du-Jour.»

Chris Marker, Le joli mai, 1962.

Et puis commence un long silence. Quelques klaxons au loin et treize secondes de silence où la voix de Montand prépare ses prochains mots : «C’est le plus beau décor du monde. Devant lui, huit millions de Parisiens jouent la pièce, ou la sifflent. Et c’est eux seuls, en fin de compte, qui peuvent nous dire de quoi est fait Paris au mois de mai.» Le film sort en 1962. Avec à l’intérieur un pur moment d’ornithomancie : «Il y a toujours une chouette qui chante au crépuscule.»

« Joli mai ne reviendra jamais», chante aussi Montand dans ce film qu’on ne veut surtout pas oublier. «Emportant la clé de notre histoire, Joli mai ne reviendra jamais.» Tout l’amour que Chris Marker porte aux humains a été rassemblé dans ces deux heures trente en noir et blanc, un peu comme une foudre inespérée à travers la nuit noire, ou comme en plein jour un miracle de saint François d’Assise au milieu des oiseaux. Il Poverello face à la caméra de Roberto Rosselini à Santa Maria degli Angeli. «Ton foulard sur les yeux du mensonge, et ton rouge dans la gorge de l’année

★ Roberto Rosselini, Les onze fioretti d’Assise, 1950.

La chevêche d’Athena continue de vivre dans la voix d’Yves Montand à l’ombre des lisières, sur le causse où elle revient pour chasser. Il y aura son cri dans l’hiver et les rêves des humains en seront différents.

Marielle Macé, Une pluie d’oiseaux, Bibliophila, Éditions Corti, 2022.

Chris Marker et Pierre Lhomme, Le joli mai, 1962.

Roberto Rosselini, Les onze fioretti d’Assise, Carlotta Films, 1950.

★ Han Kang, Les arbres sont toujours à mes côtés

★ Zenzile Tazartès, janvier 2026

★ J’ai dessiné une clairière pour les chats. Juste devant la fenêtre, j’ai taillé un passage fin octobre pour recevoir plus de lumière, qu’elle traverse tout l’hiver jusqu’à la table où j’écris, là où on prend le café chaque matin.

Avec un sécateur pour les ronces, une cisaille pour les bambous et une tronçonneuse pour le tronc vermoulu du mélèze envahi par le lierre, j’ai ouvert un creux à travers l’épaisseur des feuillages. C’est la lumière du ciel qui peut venir à nouveau envelopper la fumée du café qui réchauffe mes deux paumes à travers mes mitaines. C’est elle aussi qui éclaire les poèmes de Han Kang, à huit heures ce matin, quand je retrouve ses mots juste avant ma journée d’apprenti-menuisier :

Les arbres sont toujours à mes côtés
Là, me reliant au ciel
Leur cimier
Leurs rameaux
Leurs feuilles sont là
Dans les moments où je me sens si  vulnérable
Quand mon cœur
Est en haillons
Déchiré en lambeaux
Avant même que je lève les yeux vers eux
Ils sont là, à me regarder
Avant même que mes veines ne se vident
S’ouvrent leurs lèvres vertes

Han Kang, Photo Alexander Mahmoud, 2024.

★ Han Kang, Ces soirs rangés dans mon tiroir, traduit du coréen par Claire Mikyung et Jean-Noël Juttet.

Les linceuls de Han Kang, par Feya Dervitsiotis, En attendant Nadeau n° 206, 15 octobre 2024.

★ Intérieur nuit d’une voix sur l’autoroute des Balkans

★ Gaza, mars 2023. Photo Marine Vlahovic

★  J’ai dit au revoir au feu dans la nuit, au revoir aux chats et au ruisseau, au revoir à mes livres et j’ai pris la route vers le sud, direction les Balkans. Je voulais rouler jusqu’à Sarajevo, première étape dans une ville survivante, une vallée haut perchée où je n’avais plus mis les pieds depuis plusieurs années.

Pourquoi Sarajevo me manque autant ? Je n’arrive pas à comprendre : c’est devenu ce qu’on appelle ma ville de cœur, malgré la pollution de plus en plus épaisse en hiver, malgré les impacts de balles qui restent sur les façades d’immeubles quand ils n’ont pas été ravalés depuis le siège de l’armée serbe.

Au moins trente ans, et trente heures de route jusqu’en Bosnie s’il n’y a pas de tracteurs pour dresser des barrages avant la frontière italienne. Et trente heures, c’est du temps pour écouter la voix de Marine Vlahovic dans mon casque, quand elle racontait Gaza bien avant le blocus, lorsqu’elle était correspondante pour RFI et Radio France, basée à Ramallah pendant plusieurs années.

Sa voix me parle pendant les kilomètres d’autoroute, de Millau à Montpellier pour commencer. Une voix qui m’aide à mieux comprendre les vies palestiniennes dans les enclaves, parce qu’elle raconte aussi ses amitiés avec les journalistes gazaouis, la solidarité qu’elle a pu maintenir avec eux malgré les bombes et les massacres.

★ Torchère à Fos-sur-mer

Jusqu’à sa mort à elle, à Marseille l’an dernier, que j’apprends en longeant les torchères de Fos-sur-mer, la ville la plus polluée des Bouches-du-Rhône. Elle revenait du Caire où elle avait aidé un journaliste palestinien à s’échapper de l’enfer, lui et sa femme quand ils venaient de perdre leurs quatre enfants sous les décombres de leur maison bombardée.

La vie de Marine Vlahovic avait quelque chose d’infatigable et d’enragé, une lutte à travers les radios pour faire entendre, en France, les voix du peuple de Palestine. Il ne faut pas que son travail puisse s’effacer. On trouve ses podcasts sur Arte radio, ses reportages dans les archives de RFI. En cherchant bien on peut trouver deux ou trois vidéos où elle prend la parole sur YouTube, d’autres sur son compte Instagram.

★ Photo Khadija Toufik, 2025.

Alors même qu’elle était de plus en plus harcelée pour essayer de raconter les massacres à Gaza, Marine Vlahovic continuait son travail de documentariste. C’est elle qui raconte, inlassable : «Mon quotidien est fait d’arrestations, de destructions, d’attaques, de la mort. Omniprésente. Je devrais m’y habituer à la mort, c’est mon travail après tout. Mais je ne m’y fais pas.» À la radio une voix de journaliste annonce : «Le bilan des affrontements de ces dernières heures s’élève à un mort et plusieurs blessés côté israélien, à trois morts côté palestinien.» Marine reprend : « Putain mais quelle vie de merde, tu t’imagines vivre ça tous les jours ? Ça c’est ma vie ça.» Et elle chante «It’s my life…» Je la trouve incroyable. «Vous l’avez peut-être remarqué, quand je suis hors de moi ou tout simplement stressée, je jure comme un charretier… un monstre de vulgarité… en fait, c’est ma façon à moi de rouler des mécaniques dans le milieu impitoyable et viril des journalistes..»

★ Marine Vlahovic à Marseille, septembre 2022.

C’est un passage du premier épisode de son Carnet d’une correspondante, un podcast qu’on peut écouter sur le site d’Arte radio. À écouter au casque et dans la nuit, pendant qu’on roule vers le sud, au début de l’hiver.

★ Sarajevo la nuit rouge solitude

Et plus je roule, plus je me dis qu’il y a beaucoup de points communs entre ce qui s’est joué à Sarajevo et ce qui continue d’avoir lieu à Gaza. Je n’y avais pas pensé avant de prendre la route, alors que c’est quand même une évidence : deux génocides vécus en direct, où les victimes sont des populations civiles, affamées et désarmées, avant tout musulmanes.