★ Elle s’appelait Viktoriia Roshchyna

★ C’est un geste qui nous vient du Japon, une lenteur amoureuse et fructueuse qu’on adopte en remerciant les arbres à genoux, penché sur les feuilles mortes qu’on empile avec la patience d’un moine-jardinier, en prenant soin d’alterner les essences de chaque feuille.

Feuilles de chêne et feuilles de marronnier, herbes sèches et lichens : ce rituel se nomme «kureha» en japonais et quand j’écris en silence un nouveau mot dans cette langue, c’est à Lisa Bresner que je pense en premier : parce qu’elle avait voulu apprendre cette langue, seule et dans l’adolescence, pour approcher d’une poésie qui nous reste étrangère, hors de pensée si nous demeurons enfermés dans les villes d’un si vieux continent.

Alors toute la journée je reste seul au soleil de décembre. J’écoute un disque où Teruo Furuya joue du Shakuhachi, une flûte japonaise en bambou qui me ramène à la bande-son du Sacrifice, le dernier film de Tarkovski.

Andreï Tarkovski, Le Sacrifice, 1986.

C’est la musique que j’espérais pour ramasser les petites feuilles de fusain et d’érable, à genoux pour ratisser les herbes avec les cinq doigts d’une seule main. Seul au milieu des onze chats qui m’observent, attentifs à la flûte eux aussi, heureux de ce soleil qui leur dessine une auréole d’or pâle autour du corps qui semble d’autant plus noir.

Quand le soir reviendra, je pourrais faire un feu de brindilles et de ronces parce qu’elles auront séché toute la journée au soleil. Ce sera l’heure pour boire un verre de vin rouge presque noir et pour lire à nouveau les dix enquêtes que Forbidden stories a publiées ce mercredi. Leur travail est admirable, reprenant la rédaction d’articles inachevés parce que des journalistes avaient été assassinés. À commencer par Viktoriia Roshchyna, capturée par l’armée russe pendant l’été 2023, puis détenue au secret pendant plus d’une année. Quatre journalistes ont repris son enquête sur la machine carcérale russe : Édouard Perrin, Tetiana Pryimachuk, Phineas Rueckert et Guillaume Vénétitay.

Quatre journalistes que j’admire, lisant leurs mots comme on recueille une photographie sauvée des flammes et de la destruction. Des mots ensanglantés que je veux absolument partager ici, à l’intérieur d’Un Cahier rouge :

★ Yann Dobronosov, 2024, Ukraine, Global Image.

«L’histoire de Viktoriia reste inséparable de ces territoires aujourd’hui occupés par la Russie. Née en 1996 dans la capitale éponyme de la région de Zaporijia, au sud-est de l’Ukraine, la journaliste à grandi à Kryvyï Rih, une cité minière et métallurgique. Ces paysages de plaines industrielles s’étalent entre la mer d’Azov et le fleuve Dniepr. Pour l’un de ses premiers reportages, bien avant l’invasion russe, Viktoriia, «journaliste depuis l’âge de 16 ans», comme l’indique sa biographie rédigée par Ukrainska Pravda, couvre une importante affaire criminelle à Berdiansk, une ville balnéaire. «Elle semblait avoir développé une affinité particulière pour ces territoires aujourd’hui occupés», confie Sevgil Musaieva.

«Vika », comme la surnommaient ses collègues et sa famille, commence à se faire la main en écumant les salles d’audience pour la chaîne de télévision en ligne Hromadske.»

L’article continue sur 7 pages, qui empêchera peut-être qu’on oublie Viktoriia Roshchyna. Il raconte l’arrestation de la journaliste, sa disparition avant la confirmation de sa détention puis de son assassinat. Parce qu’à vingt ans, seule face à l’armée russe, elle avait repris le flambeau d’Anna Politkovskaïa et Natalia Stemirova, deux journalistes assassinées, elles aussi, par la machine de mort du Kremlin.

Anna Politkovskaïa à son bureau, Novaïa Gazeta, Moscou, 2005.

Tout à la fin, l’article précise que durant l’été, le président ukrainien a décerné l’Ordre de la liberté à Viktoriia Roshchyna. À titre posthume, comme ce fut le cas en 2015 pour Boris Nemtsov. Et ça vaut mieux que la légion d’honneur, qu’en France les préfets ne font plus décerner qu’aux malfaiteurs et aux anciens ministres quand ils ils ont joué la mascarade.

Faisons en sorte qu’on n’oublie pas Viktoriia Roshchyna : continuons de prononcer son nom et de raconter son histoire. Soutenons les journalistes de Forbidden Stories dans leur lutte pour empêcher l’abandon des enquêtes.
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• Édouard Perrin, journaliste d’investigation qui a participé à l’enquête des «LuxLeaks» et des «Panama Papers». Il est aujourd’hui rédacteur en chef de Forbidden Stories.

• Guillaume Vénétitay écrit sur le monde du travail, la politique, les questions de société (environnement et inégalités) en France et en Inde. Il a publié dans Le Média, Slate,  Mediacités et les magazines du groupe indépendant So Press : Society, So Foot, So Film, So Good, etc.

Tetiana Pryimachuk est née en Ukraine mais c’est en France qu’elle devient journaliste, reporter d’images. Elle travaille pour le compte de plusieurs médias et sociétés de production. Rapidement, elle se passionne pour l’investigation, couvrant pour Arte ou France Télévisions des sujets allant de la corruption aux scandales environnementaux, en passant par les régimes autocratiques, en particulier en Russie. En 2023, elle réalise le documentaire Ukraine : l’enfance volée.

• Phineas Rueckert est un journaliste américain free lance basé à Paris. Il a dirigé plusieurs enquêtes internationales primées, dont le Projet Pegasus (2021), Story Killers (2023) et le Projet Viktoriia (2025). Il publie dans différents magazines en ligne, mais aussi avec Al Jazeera, The Nation, Jacobin et The Dial.

★ Pour raconter l’inexploré

Under the Pole, novembre 2025

Et si la littérature était devenue une technique pour raconter l’inexploré ? On peut se poser la question, tout en se rappelant des livres de Jack London racontant le Yukon, ou de cet Éloge des voyages insensés qu’avait écrit Vassili Golovanov après plusieurs voyages jusqu’à l’île polaire de Kolgouev. C’est à ce genre de défi que s’est confrontée Corinne Morel Darleux, en embarquant à bord du voilier Why pour un mois au large du Honduras, «parmi les Islas de la Bahía, dans le cadre de Deep Life, un programme d’exploration mené par Under the Pôle avec des scientifiques du CNRS».

Dès le deuxième jour à bord, elle entame ce récit qu’on peut lire aujourd’hui, Du fond des océans les montagnes sont plus grandes, paru cet automne aux éditions Libertalia.

C’est Emmanuelle Périé-Bardout, cofondatrice d’Under The Pole, qui a demandé à Corinne Morel Darleux de les accompagner dans leur mission et d’en ramener ce récit. Leur mission, «Rendre visible l’invisible», nécessitait le regard d’une autrice pour raconter ce milieu difficile à atteindre, au-delà de 100 mètres de profondeur, qu’on appelle zone mésophotique : «un milieu qui incarne tout ce que le monde peut produire d’inquiétude et d’émerveillement». «Entre le chalutage, le réchauffement climatique, la pollution plastique et l’acidification des océans, les forêts animales marines sont en grand danger, et c’est la raison pour laquelle Under the Pole m’a demandé de vous écrire.»

Under the Pole, novembre 2025.

Avec beaucoup d’humilité, elle raconte qu’elle va devoir apprendre à nommer ce qu’elle découvre sous la surface de l’océan. Comme Golovanov arpentant la toundra de l’île de Kolgouev, se demandant «Mais quel nom donner à l’eau des rivières, la nuit, gorgée de lumière ?» Il faudra donc apprendre le lexique des profondeurs, (gorgones, pikaia, polypes…) apprendre aussi les noms des outils spécifiques que les chercheurs ont conçus pour mesurer l’infiniment petit des bactéries et des traces d’ADN.

Affiche pour L’Étincelle, La joie au cœur des luttes à la Maison des métallos, à Paris ce 7 janvier 2026.

Corinne Darleux Morel n’est pas une scientifique mais face à l’inexploré, elle cherche à comprendre pour pouvoir retranscrire :  «Parmi les phénomènes que les scientifiques du CNRS étudient avec Under the Pole, il y en a un qui me plaît particulièrement : l’effet canopée – j’en reviens à nos forêts animales marines. La canopée, ai-je noté dans mon carnet, c’est la pouponnière de la biodiversité sous-marine ou, si l’on file l’analogie de la forêt, la pépinière des futurs petits poissons, bref : un lieu où grandir à l’abri.»

Et puis, autant que l’autrice, c’est la militante qui a embarqué sur le Why : «La manière dont l’espèce humaine néglige et détruit le fond des océans est particulièrement étonnante si l’on veut bien se souvenir que c’est de son berceau qu’il s’agit.» On est d’accord. Alors elle n’hésite pas, elle appelle ses lecteurs à signer le manifeste mésophotique rédigé par Under the Pole. Elle a raison, c’est le moins qu’on puisse faire. Je viens de le signer.

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Corinne Morel Darleux, Du fond des océans les montagnes sont plus grandes, Récit mésophotique, Éditions Libertalia, 2025.

Vassili Golovanov, Éloge des voyages insensés, L’île, traduit du russe par Hélène Châtelain, Éditions Verdier, 2008.

★ Marine Vlahovic, c’est moi❗️

★ Marine Vlahovic au Liban, en 2021.

★ « Marine Vlahovic, c’est moi ❗️Ce n’est pas un nom très radiophonique. En tout cas, les présentateurs ont toujours le chic pour l’écorcher. Pourtant, dans le monde d’avant, de 2016 à 2019, j’étais journaliste au Proche-Orient pour des radios publiques francophones.»¹

Ainsi commence l’un des podcasts de Marine Vlahovic, Carnets d’une correspondante, en direct de Ramallah. Dans le bus qui va de Montpellier à Trieste, ce 20 décembre, j’ai plus d’une quinzaine d’heures pour écouter la voix de Marine Vlahovic. Une dizaine de podcasts sur Arte radio, mais aussi plusieurs documentaires sur France Culture. Et puis toute une série de reportages sur RFI ou RTS, la radio suisse francophone.

Écoutons-là encore :«J’étais ce qu’on appelle une correspondante. Les correspondants vivent sur place, sur leur terrain, contrairement aux envoyés spéciaux abonnés aux déplacement express et aux prix prestigieux. Nous sommes des centaines de journalistes, répartis sur tous les continents, pour vous donner des nouvelles de l’étranger. Mis à part une poignée de titulaires, nous sommes tous pigistes, payés à la tâche. Une armée de précaires, de moins en moins d’espaces médiatiques mais aussi, de moins en moins de droits sociaux. On turbine sans compter nos heures, tout ça pour 1000 à 2000 euros par mois, qu’on vive ou pas en zone dangereuse.»

Dans l’autre bus, celui qui va de Trieste jusqu’à Sarajevo, j’explore les vidéos où je peux découvrir son visage, sa manière de sourire et de bouger les mains quand elle parle. Quelques plateaux de télévision où elle est invitée comme documentariste pour son expérience de la situation dans la bande de Gaza, mais aussi une soirée d’écoute de podcasts au Palais de Tokyo, à Paris, avec Arte radio, ou un débat sur le journalisme à la Maison de la poésie, passage Molière à Paris.

Marine Vlahovic : «Moi, j’ai été recrutée pour travailler à Ramallah, mais je ne devrais pas vous le dire : pour de sombres histoires de visa, j’ai dû cacher ma véritable adresse aux autorités, aux agents de sécurité, aux soldats, aux Israéliens en général, et ça commence à faire du monde. Parce que je suis journaliste à Ramallah, je suis une cible de choix, forcément partisane, déjà coupable avant même d’avoir ouvert la bouche. Pour les pro-Israéliens je suis une militante qui incite à la haine et une antisémite en embuscade. Pour les pro-Palestiniens en revanche, je suis un pantin qui ne dit pas toute la vérité et une sioniste convaincue. Les autres, les indécis, ils me rangent d’emblée dans la case islamo-gauchiste.»

S’éprendre : c’est un drôle de verbe, difficile à définir, mais je l’utilise pour raconter ce qui m’arrive à mes amis de Sarajevo. Je suis épris par ce personnage de reporter passionnée, qui a écrit pour Reporterre justement, autour des ZAD de Sivens et de Notre-Dame-des-Landes. C’est là que je la rencontre, à l’automne 2014, après la mort de Rémi Fraisse. Elle écrit, elle enregistre, elle donne à entendre les voix et la colère des zadistes face aux bataillons de gendarmes qui les combattent en les gazant, en les bombardant de grenades qui les mutilent, les éborgnent et leur arrachent parfois la vie, comme à Sivens sur la ZAD du Testet. Impossible d’oublier.

Marine Vlahovic : «Ramallah, c’est en Cisjordanie, dans les territoires palestiniens occupés, ou dans les «territoires» : en fait, c’est du jargon diplomatique pour ne pas nommer la Palestine, alors que même nos ministres dérogent à la règle. Ramallah, c’est donc en Palestine, à une dizaine de kilomètres au nord de Jérusalem. C’est le siège de l’autorité palestinienne. Vous avez sûrement en tête les images de la seconde intifada et de rues dévastées… tout ça, c’est du passé. Aujourd’hui, c’est une petite ville, plutôt prospère et occidentalisée, avec des immeubles flambant neufs et élancés, des voitures dernier cri, surtout des SUV, des boutiques bling bling et un souk bordélique pour le côté folklo. Il y a aussi des administrations à la pelle, même si les Palestiniens n’ont toujours pas d’État, des restaurants chics et chers et des bars branchés, où on picole de l’arak… c’est le pastis local.»

Alors quand je retrouve la voix de Marine, onze ans après notre rencontre, je l’écoute  avec beaucoup d’émotions. Sans savoir qu’elle a quitté ce monde un an plus tôt, retrouvée morte sur le toit-terrasse de son appartement, à Marseille.
Et sa mort, je la découvre d’un seul coup. En cherchant sa voix à écouter sur internet, pendant ce long trajet jusqu’à Sarajevo. C’est un coup de massue.  En pleine nuit, pendant que je regarde les banlieues italiennes à travers les vitres du bus. Impossible. Pas elle. Je cherche des infos. C’est écrit sur le site de La Provence, Reporterre, Mediapart : Marine Vlahovic a été retrouvée morte le 25 novembre 2024. Elle avait 39 ans.
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1. Ce sont les toutes premières paroles du podcast de Marine Vlahovic sur Arte radio, «Carnets de correspondante (1/6) : En direct de Ramallah.»

★ La photo date du 8 octobre 2021. Elle a été prise dans une ferme de la plaine de la Bekaa, au Liban, où Marine filmait pour un documentaire qui reste inachevé.

★ Quelques reportages de Marine Vlahovic sur RFI :

• La colère des Arabes Israéliens face à la destruction de leur maison. 26 janvier 2017.

• Hebron, l’impossible destin d’une ville divisée. 7 septembre 2017, 19:30.

• Les trois vies du piano à queue de la bande de Gaza, 28 décembre 2018, 02:32.