★ Un seul poème pour conjurer la mort de Lisa Bresner

★ Deux livres récents nous ramènent aux nombreux ouvrages et paysages de Lisa Bresner. Le premier en 2022, écrit par Hélène Devynck, Impunité. Le second, paru l’année dernière aux éditions Art3, est entièrement consacré à la mémoire de l’écrivaine : Traits de lumière, Lisa Bresner, une fulgurance, de Damien Robin.

Pour illustrer la lecture de 23 délices, Lisa Bresner en a peint les idéogrammes en public, le 13 octobre 2000, au théâtre de Shangaï, à Nantes.

★ La nuit souvent à Nantes je continue de lire Lisa Bresner. Loin de Nantes, dans le froid d’une maison impossible à chauffer, dans la compagnie des chats qui m’écoutent lire ses pages à voix haute, je n’arrive plus à refermer ses romans. Contre l’oubli qui menace depuissa disparition, et de plus en plus intrigué par son écriture qui avait trouvé un fragile abri parmi les vies et les pensées d’extrême-orient.

Pour tenter de comprendre qui elle était, j’en reviens à ce qu’ont écrit d’elle Hélène Devynck et Damien Robin. Un seul passage d’Impunité est consacré à l’histoire de la jeune sinologue :

«Lisa Bresner a été une jeune écrivaine prolifique. Elle a publié une vingtaine de livres. Elle était passionnée par le chinois et le japonais,  qu’elle avait perfectionnés lors de son séjour à la Villa Kujoyama de Kyoto. C’est là que je peux le mieux la visualiser. Je connais l’endroit, où j’ai séjourné quelques semaines. La villa est posée sur les hauteurs de la ville. Je l’imagine, jeune femme gracile et précise, traversant les chemins mousseux et parfumés après la pluie. L’ascenseur souvent en panne au pied du très haut escalier, rejoignant un des studios de béton gris tournés vers la montagne. Elle pouvait y écrire à l’abri.

Un de ses anciens amoureux a contacté les enquêteurs. Il raconte leurs promenades dans Paris et la tendresse qu’ils avaient gardé l’un pour l’autre après la fin de leur histoire. Avant de se suicider, elle lui a parlé d’une relation malsaine avec Patrick Poivre d’Arvor, qui, lui, évoquera une courte aventure amoureuse avec une femme fragile psychologiquement.

Lisa s’est tuée à Nantes, à 35 ans. On a planté un cerisier du Japon à sa mémoire. Une médiathèque de la ville porte son nom.»¹

À l’inverse, le livre de Damien Robin est tout entier consacré à Lisa Bresner. S’il n’a pas eu la chance de la rencontrer, c’est en lisant ses livres qu’il a voulu s’approcher d’elle aussi près que possible. En rencontrant la mère de Lisa  et l’ami photographe qui avait fait d’elle ce portrait, qui sert aujourd’hui à illustrer sa page Wikipedia.

«Parmi toutes les photos de Lisa Bresner qui circulent sur internet, écrit Damien Robin, l’une d’elles en particulier me touche par sa simplicité, son évidence, sa manière de saisir un instant heureux. C’est une photo en noir et blanc qui, pourtant, l’emporte sur toutes les photos couleur. Lisa y est lumineuse, il n’y a pas d’autre mots. (…) La photo, prise à Nantes en 2003, illustre à raison la page Wikipedia consacrée à l’écrivaine. »

Pour écrire son livre et s’approcher de l’étrange fulgurance qui étincelle souvent dans les écrits de la jeune romancière, Damien Robin consulte en premier ses archives qu’on peut trouver à la médiathèque Jacques Demy, à Nantes. Quelques livres annotés, des éditions limitées et une collection de poupées miniature, pas grand chose à vrai dire. Alors il s’en va parcourir ses archives à l’IMEC, l’Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine qui se trouve dans l’abbaye d’Ardenne. C’est à Saint-Germain-la-Blanche-Herbe, près de Caen où Damien Robin va se rendre à plusieurs reprises, entre le printemps 2022 et l’automne 2023.

Le danger, forcément, c’est de vouloir aller lire à son tour la fragile écriture manuscrite qui remplit ses carnets. Dans un livre de Duras qui appartenait à Lisa Bresner, je suis tombé sur ces notes qui m’avaient donné envie d’en savoir davantage, moi aussi :

À partir de là, je pouvais imaginer mieux la quête de Damien Robin, une recherche que son livre raconte aussi précisément que possible : « La nécessité d’enquêter sur Lisa Bresner, ou tout du moins d’en savoir un petit peu plus, n’aurait-elle pas à avoir avec cela : ressaisir une féminité blessée ?»

Alors il cite une phrase-clé «répétée dans plusieurs de ses livres, scénarios ou court-métrages, véritable lettre volée : «Les gens blessés comme moi savent qu’ils peuvent survivre

«La mort n’est pas éludée, écrit-il encore, elle rôde. Mais le plus important, c’est la survie et la traversée noire  rendue nécessaire.»

C’est cette idée de «traversée noire» qui m’a ramené jusqu’à Alix-Cléo Roubaud, une photographe qui avait baptisé toute une série de ses photos «Si quelque chose noir», qui furent exposées longtemps après sa mort, au Centre de poésie de Marseille. Le poète Jacques Roubaud était son compagnon, et il a repris ce titre pour un de ses plus beaux recueils, dans lequel il raconte l’effroi et l’épaisse solitude qui ont suivi la mort d’Alix-Cléo, en 1983.

Alix Cléo Roubaud, « Si quelque chose noir 7/17 » (Saint-Félix 1980), épreuve argentique, BnF, Estampes et photographie (Jacques Roubaud/Hélène Giannecchini)

La traversée noire qu’évoque Damien Robin résonne avec les photographies et le journal qu’Alix-Cléo Roubaud nous a laissés : même fulgurance de l’œuvre et même mélancolie tenace qui viennent contaminer ceux qui s’en approchent de trop près.

Dans un poème de son recueil, Roubaud écrit tout à la fin : «Quand il n’y a plus qu’un seul monde, où elle est morte, le roman est fini.» Ce poème s’appelle Roman-photo. C’est le cinquième de la partie III. J’écris ces chiffres parce que Roubaud était aussi un mathématicien. Au milieu du cinquième poème, le cinquième paragraphe indique «Il y a quelqu’un, un homme. Il n’est pas nommé. Il y a sa jeune femme, qui est morte.»

Quand j’ai découvert ce poème, je n’avais pas encore 22 ans. Je remontais le Saint-Laurent pour contempler la parade nuptiale des baleines dans l’estuaire, au large de la Gaspésie. J’écrivais un journal de voyage, j’étais peintre et je voulais non seulement dessiner les baleines, mais aussi raconter leur apparition à la surface des eaux. Dans mon carnet, j’avais recopié le poème de Roubaud, sans savoir que je l’apprendrais par cœur quatre ans plus tard, en Russie, au milieu d’autres peintres qui la nuit, à Leningrad, récitaient des vers de Pouchkine en nous distribuant des rasades de vodka. J’étais le premier à être ivre mais je ne connaissais pas le moindre poème par cœur. J’avais honte. Ma mémoire était trop vacillante et les poèmes que j’avais pu apprendre au collège s’étaient tous effacés. Pour la beuverie suivante, j’avais appris ce poème de Roubaud, Roman-photo, que j’essaie de réciter aujourd’hui face à la photographie noir et blanc de Lisa Bresner.

Roman-photo

Le roman se compose d’aventures racontées dans le temps de leur avènement.

L’importance et le sens de cette contrainte ne sont pas dissimulés. Au contraire il est dit explicitement que les choses racontées se passent dans le temps où elles se racontent.

Mais ce n’est pas pour autant un journal.

Car le présent y parle présent sans être aucunement révolu. Il n’y a pas la discontinuité des dates, des pages, des regrets, du journal.

Il y a quelqu’un, un homme. Il n’est pas nommé. Il y a sa jeune femme, qui est morte.

Le roman se passe dans plusieurs mondes possibles. Dans certains, la jeune femme n’est pas morte.

Le temps est le présent. Le temps de chaque monde possible est le présent.

Les bruits, les époques, même les saveurs, sont écrits à la lumière, et les nuages. C’est ce qui, plus que tout, montre le respect de la contrainte qui gouverne la composition du roman.

Quand il n’y a plus qu’un seul monde, où elle est morte, le roman est fini.

Au milieu d’une passerelle, en récitant le poème de Roubaud, je finis par comprendre ce que je suis en train de faire. D’un seul coup plusieurs mondes sont possibles et dans l’un d’eux, le poète a raison, la jeune femme n’est pas morte.

Sur la passerelle de l’île de Versailles, à Nantes, le 6 janvier 2026.

J’ai du mal à y croire. Vraiment beaucoup de mal. Roubaud est mort le 5 décembre 2024 mais il continue d’avoir raison aujourd’hui, en 2026, dans l’invivable monde des vivants où nous essayons de survivre. Si j’invente le photo-roman de Lisa Bresner, c’est que Lisa Bresner n’est pas morte.

Quand elle ne peint pas, elle écrit. Et quand elle n’écrit pas, elle peint. Ce sont les quinze mots que j’ai pris soin d’arracher au livre de Damien Robin. Ils sont écrits au présent. Ils nous parlent d’elle en vie et à partir d’aujourd’hui, je sais à quel point je vais avoir besoin d’eux, en plus du poème de Roubaud, pour conjurer la mort de Lisa Bresner.

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  1. Hélène Devynck, Impunité, Paris, Éditions du Seuil, 2022, pages 71 et 72.
  2. Damien Robin, Traits de lumière, Lisa Bresner, une fulgurance, Nantes, Art3, Éditions Plessis, 2024.
  3. Lisa Bresner, Le Sculpteur de femmes, Paris, Gallimard, 1992.
    Ma tendre ennemie, Paris, Gallimard, 1994.
    Hong Kong souvenir, Paris, Gallimard, 1995.
    La vie chinoise de Marianne Pêche, Paris, Gallimard, 1996.
    Quatremers le Céleste, Nantes, Éditions MeMo, 1996.
    Du vide parfait : Lie Zi : extraits, édité et traduit du chinois par Lisa Bresner, Paris, Rivages, 1999.
    Foming et le trésor des mers, Paris, Père Castor/Flammarion, 1999.
    Un rêve pour toutes les nuits, Arles, Actes Sud Junior, 1999.
    Zoo, Michel Baverey éditeur, 1999.•
    Vingt-trois délices : l’album d’un amateur, Paris, Gallimard, 2000.
    Lao Tseu, Arles, Actes sud, 2000.
    Lully de Chine en Chine, Paris, Gallimard Jeunesse, 2000.
    Les Voix de la pleine lune, Michel Baverey éditeur, 2000.
    Contes chinois : le Bouvier et la Tisserande, Paris, L’École des loisirs, 2000.
    Sagesses et malices de la Chine Ancienne, Paris, Albin Michel, 2000.
    Histoire des dix soleils amoureux des douze lunes, Arles, Actes Sud Junior, 2001.
    Un cheval blanc n’est pas un cheval, « Lutin poche », Paris, L’École des Loisirs, 2001.
    Affaires résolues à l’ombre du poirier, Un manuel chinois de jurisprudence et d’investigation policière du XIIIe siècle (Robert Van Gulik) : édité et traduit du chinois par Lisa Bresner, Paris, Albin Michel, 2002.
    Les Douze Animaux des quatre vents, Paris, Desclée de Brouwer, 2003.
    • Pékin est mon jardin, Arles, Actes sud, 2003.
    Misako, Nantes, Éditions MeMo, 2003.
    • Le Secret d’un prénom, illustrations de Frédérick Mansot, Arles, Actes Sud Junior, 2003.
    • Tuiles intactes et jades brisés : petits traités sur la Chine, Arles,  Philippe Picquier, 2003.
    Mélilotus et le mystère de Goutte-Sèche, Arles, Actes Sud Junior, 2003.
    Lily-Rose au pays des mangas, Arles, Actes Sud Junior, 2004.
    Mon 1er livre de chinois, Arles, Philippe Picquier, 2004.
    Mélilotus et le cavalier sans visage, Arles, Actes Sud Junior, 2005.
    • Le Voyage de Mao-Mi, Arles, Actes Sud Junior, 2006.
    •  Mes premières leçons de chinois, Paris, Philippe Picquier, 2007.
    Kanji, Arles, Philippe Picquier, 2007.
    Ka, Arles, Philippe Picquier, 2007.
    8H29, Arles, Actes Sud Junior, 2008.
  4. Jacques Roubaud,  Quelque chose noir, Gallimard, 1986.

★ Les joies sont terminées

★ Regarde encore, dans l’eau des flaques les mots vite imprimés qui se diluent, l’encre bleue sombre quand elle s’efface sous tes chaussures, et sur les tracts les slogans du RN qui ont sali le bitume des ruelles où tu passes. Par terre, dans l’eau degueu des pluies passées, il y en a des centaines avant chaque élection, des tracts tricolores avec les mots du clan nationaliste usés jusqu’à la trame.

NOUS SOMMES LE PEUPLE ANTIFASCISTE

Et quand nos vies deviennent tristes à ce point, atrophiées jusqu‘à la survie des plus pauvres, la survivance sans aucune échappée, quand la majorité des existences sont rétrécies par un mélange de renoncements et de mauvaises nouvelles, des vies sous les pluies grises en décembre, des vies entières bardées d’une seule matière plastique au rabais, des vies cernées par trop d’écrans, paralysées par les rengaines des lamentations collectives, le Rassemblement National peut engranger les bulletins de vote, les ricanements et les fiertés qu’on exhibe au bistrot, les reportages à l’intérieur des pauvres villes où leur majorité s’est faite, dans la laideur des renoncements politiques qui sont maintenant des habitudes municipales. 

À l’extrême ouest de l’Europe, dans ce cul-de-sac en forme de péninsule continentale, nos villes sont sinistrées d’être habitées par la haine des Arabes, la haine des Rroms et des Gitans, la haine des peaux noires et des visages afghans ou biélorusses. Ces lourds paquets de haines systématiques sont un environnement propice à ceux qui rêvent d’être maires ou adjoints en se faisant élire n’importe où, pourvu qu’il y ait un peu d’honneurs à récolter, avec des majuscules à ajouter juste avant leurs noms de famille : Adjoint au maire, Conseiller départemental, Président du Conseil Régional, Euro-député, autant de titres et d’indemnités vite encaissés quand on reprend les vieilles rengaines qu’a rédigées Renaud Camus dans son château du Gers. Il suffit de lister sur son tract municipal tous ceux qui tentent de se soigner en parlant encore d’autres langues, tous ceux qui prient Allah en se tournant vers la Mecque, sans oublier ceux qui éditent une littérature dangereuse à diffuser, et ceux que les compagnies de CRS expulsent encore une fois du Val Maubuée à Champs-sur-Marne, ou ceux qui squattent sans argent en taguant des slogans anti-CRA , tous ceux qui érigent de nouvelles zones à défendre avec des pierres et des bâtons face aux bulldozers d’Atosca.

JOURS DE COLÈRE

La haine ou le ressentiment sont des réponses si faciles à répandre qu’elles prennent parfois l’apparence d’une épidémie virale, sans espoir de vaccin pour essayer de la contrer.

Et c’est Cynthia Fleury qui a raison encore une fois :  «L’impact du ressentiment attaque donc le sens du jugement, ce dernier est vicié, rongé de l’intérieur ; la pourriture est là. »¹

La haine de l’étranger devient la dernière passion à partager, une émotion électorale incontournable pour ces communautés d’électeurs de plus en plus majoritaires dans le Vaucluse, l’Aisne, les Hauts-de-France ou même le Var et le Gard : plus d’autres sentiments autour de nous pour cimenter les existences en consolant la tristesse générale.

Souvent c’est vrai je rêve de ce vaccin qui nous protègerait de la lèpre des haines. Souvent je rêve que nous redevenons un peuple antiraciste, capable d’écrire une constitution presque aussi belle et révoltée qu’une chanson de Kerry James².

NOUS SOMMES LA LOUVE QUI REVIENT

Mais les joies sont terminées on dirait : celles dont parlait Giono³ sont trop usées, mal recyclées si bien que le parti des haines identitaires peut fourguer d’autant mieux ses fausses petites joies : la fierté d’être un «français de souche», la préférence nationale et la grandeur d’une puissance nucléaire, la soupe électorale et les provocations pour dévaluer la vieille devise républicaine.

Pourtant, mon sentiment d’être vu comme un traître est devenu une joie. En aimant une femme anarchiste italienne, en devenant l’ami des mendiants roms que la police municipale ne cesse jamais de harceler, en partageant leurs repas et souvent leur misère, en apprenant leur langue ou même en étudiant la littérature arabe ou la poésie nigériane, j’éprouve ce sentiment de trahir que décrivait Jean Genet, quand il célébrait la beauté des Black Panthers en armes, celle des jeunes combattants de l’OLP d’Arafat et la fierté de leurs mères.⁴

C’est vrai, si j’aime autant la langue des petits livres que Pierre Michon⁵ a publiés chez Verdier, ou celle qu’a ciselée Pascal Quignard pour écrire les douze tomes de son Dernier royaume⁶, c’est pour cracher sur celle qu’écrivent Richard Millet ou Yann Moix, des langues dévitalisées et de plus en plus rabougries à force d’alimenter la rhétorique du RN, de Reconquête et de l’Action française, jusqu’à Génération identitaire et maintenant Les Natifs.

Alors soyons traîtres et fiers de l’être en racontant plutôt la lutte inépuisable d’Angela Davis⁷. Ou sinon celle d’Unabomber⁸ pendant qu’il fabriquait ses explosifs dans sa cabane, en relisant les cahiers de Louise Michel⁹ ou les Mémoires d’Emma Goldman¹⁰.

Tieri Briet, inscription en rouge et noir, rue Paul Valéry à Sète.
ICI POEME . . . / . . . :                      rue Paul Valéry à Sète.

Si la joie est terminée, c’est que les candidats et les élus du Rassemblement National ne portent rien d’autre qu’une lèpre enragée par la haine, par le langage de la haine et par ces écrivains qui la répandent. Ils sont nombreux mais leur lexique est vraiment minimal. Ceux qui mettront leurs bulletins dans les urnes éructent la même haine, c’est à dire le contraire de la joie. Ils veulent seulement la mise à mort d’une joie devenue si fragile. Menacée. Clandestine.

Et puis à Paris, ce 7 janvier à la Maison des Métallos, cinq femmes viendront parler  de joie au cœur des luttes. Elles sont militantes, autrices, femmes politiques et font bouger les lignes par leurs manières de mener leurs combats :

• Mathilde Caillard du collectif Planète Boum Boum.

• Rachel Keke du collectif des femmes de chambre de l’hôtel Ibis des Batignolles, ancienne députée du 94 qui se veut la porte-voix des classes populaires.

• Corinne Morel Darleux qui a publié Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce¹¹, un livre où on peut trouver ce genre de phrases : « J’observe avec bienveillance et espoir d’autres formes de mobilisation collectives et individuelles s’inventer. J’y contribue quand cela me semble sensé, et je suis de plus en plus persuadée que face à l’urgence des catastrophes en cours, il ne s’agit plus de froncer le nez : toutes les initiatives sont à encourager. Peut-être doivent-elles désormais être évaluées non plus uniquement à l’aune de leur efficacité future, mais aussi à celle de leur sincérité et de la dignité qu’elles apportent au présent.»


• Youlie Yamamoto, une militante et activiste féministe, porte-parole d’Attac et cofondatrice du collectif des Rosies.


• Juliette Rousseau, une autrice et militante française, à qui on doit notamment la traduction de Joie militante, pour des luttes en prise avec leurs mondes : un livre où on peut lire ces mots que je trouve importants : « À ceux et celles qui, dans les espaces exigus et les atmosphères étouffantes, laissent entrer de l’air frais et trouvent de l’espace pour se déhancher ; embrassent tout à la fois les erreurs et le désordre, apprennent à se mouvoir, entre amour féroce et incertitude, nous rendant capables de nouveauté.»

Belgrade, le 27 décembre 2025.

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  1. Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer, Gallimard, octobre 2020.
  2. Kerry James, Lettre à la République, 2012 : «
  3. Jean Giono, Les vraies richesses, Grasset, 1936.
  4. Jean Genet, Un Captif amoureux, Gallimard, mai 1986.
  5. Pierre Michon, Vie de Joseph Roulin, Verdier, 1988, et La grande Beune, Verdier, 1996.
  6. Pascal Quignard
    Les Ombres errantes (Dernier Royaume, tome I), Grasset, 2002.
    Sur le jadis (Dernier Royaume, tome II), Grasset, 2002.
    • Abîmes (Dernier Royaume, tome III), Grasset, 2002
    Les Paradisiaques (Dernier Royaume, tome IV), Grasset, 2005.
    Sordidissimes (Dernier Royaume, tome V), Grasset, 2005.
    La Barque silencieuse (Dernier Royaume, tome VI), Le Seuil, 2009.
    Les Désarçonnés (Dernier Royaume, tome VII), Grasset, 2012.
    Vie secrète (Dernier Royaume, tome VIII), Gallimard, 1997 ; réédition Folio, 1999.
    Mourir de penser (Dernier Royaume, tome IX), Grasset, 2014.
    L’Enfant d’Ingolstadt (Dernier Royaume, tome X), Grasset, 2018.
    L’Homme aux trois lettres, (Dernier Royaume, tome XI), Grasset, 2020.
    • Les Heures heureuses (Dernier Royaume, tome XII), Albin Michel, 2023.
  7. Angela Davis,                         • Autobiographie, traduction de Cathy Bernheim, Albin Michel, 1975 ; Livre de poche, 1977 ; réédition augmentée d’un entretien, Bruxelles, Éditions Aden, 2013.
    • La prison est-elle obsolète ?, traduction de Nathalie Peronny, Au diable vauvert, 2014.
    Sur la liberté : petite anthologie de l’émancipation, traduction de Cihan Gunes et Julie Paquette, Éditions Aden, 2016.
    Une lutte sans trêve, traduction de Fréderique Popet, Paris, La Fabrique Editions, 2016.
    Blues et féminisme noir, Gertrude « Ma » Rainey, Bessie Smith et Billie Holiday, Paris, Libertalia, 2017.
  8. Jean-Marie Apostolidès,      • L’Affaire Unabomber, Éditions du Rocher, 1996.
  9. Louise Michel,                       • Je vous écris de ma nuit, correspondance générale : édition établie par Xavière Gauthier, Édition de Paris-Max Chaleil, 1999.
    Histoire de ma vie : texte établi et présenté par Xavière Gauthier, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2000, 180 p.
    Lettres à Victor Hugo lues par Anouk Grinberg, cédérom, Frémeaux, 2008.
    Le Livre du bagne, précédé de Lueurs dans l’ombre, plus d’idiots, plus de fous et du livre d’Hermann, texte établi et présenté par Véronique Fau-Vincenti, Presses Universitaires de Lyon, 2001.
    • Lettres d’Auberive, préface et notes de Xavière Gauthier, Abbaye d’Auberive – L’Œuf sauvage, 2005.
    Légendes et chansons de gestes canaques (1875), suivi de Légendes et chants de gestes canaques (1885) et de Civilisation, texte établi et présenté par François Bogliolo, Presses Universitaires de Lyon, 2006.
    La Misère, roman de Louise Michel et Marguerite Tinayre, texte présenté par Xavière Gauthier et Daniel Armogathe, Presses Universitaires de Lyon, 2006.
    Souvenirs et aventures de ma vie, publié en feuilleton par La Vie populaire en 1905.
    Nadine, Le Coq rouge et La Grève, les trois pièces de théâtre de Louise Michel, in Au temps de l’anarchie, un théâtre de combat : 1880-1914, édité par Jonny Ebstein, Philippe Ivernel, Monique Surel-Tupin, t. 2.
    Souvenirs et aventures de ma vie : Louise Michel en Nouvelle-Calédonie, réédité en livre par Maïade éditions en 2010, texte établi et annoté par Josiane Garnotel.
    Contes et légendes, Éditions Noir et rouge, coll. Libertés enfantines, 2015.
    À travers la mort Mémoires inédits, 1886-1890, édition établie et présentée par Claude Rétat, Paris, La Découverte, 2015.
    • La Chasse aux loups, éd. de Claude Rétat, Paris, Éditions Classiques Garnier, Coll. Classiques Jaunes, 2018.       
  10. Emma Goldman,                 • La Tragédie de l’émancipation féminine. (suivi de) Du Mariage et de l’amour, Paris, Éditions Syros, 1980.
    • L’Épopée d’une anarchiste : New York 1886-Moscou 1920, Editions Complexe, mars 2002.
    • L’Agonie de la Révolution. Mes deux années en Russie (1920-1921), traduit de l’anglais par Etienne Lesourd, Les Nuits rouges, Paris, 2017.
    Vivre ma vie. Une anarchiste au temps des révolutions, trad. intégrale de Living my life, autobiographie d’Emma Goldman, L’Échappée, 2018.
    Un an au pénitencier de Blackwell’s Island,
    1921, l’orage éclate à Petrograd,
    Souvenirs sur Cronstadt, traduction dans Ni Dieu ni maître, Anthologie de l’anarchisme de Daniel Guérin, pages 55-74 du volume 4, Paris, Maspero, 1970.
  11. Corrine Morel Darleux, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, Libertalia, 2019.
  12. Juliette Rousseau,               • Lutter ensemble, Cambourakis, novembre 2018.                              •  Joie militante : Construire des luttes en prise avec leurs mondes,
    de Carla Bergman et Nick Montgomery, traduit par
    Juliette Rousseau,
    Éditions du commun, janvier 2021.             

★ Jean Ziegler : «Nous avons recréé des camps de concentration»

Je n’ai jamais été à Lesbos, alors j’ai voulu regarder sur une carte. L’île est si proche de la Turquie, quinze kilomètres à peine des côtes turques qui semblent l’encercler, en dessinant une demi-lune autour de l’île. Depuis huit jours que j’entends ce nom à la radio, Lesbos, Lesbos, je pense à une photo aperçue l’autre soir sur le site d’Info Migrants : une image noire et bleue prise par un photographe de Reuters.

Des migrants marchent devant le camp de Kara Tepe, sur l’île de Lesbos. Image d’illustration. Crédit : EPA

Lesbos, je sais seulement que c’est l’île de Sapho, mais c’est aussi celle d’Odysséas Elýtis et je ne le savais pas. Pourtant j’avais aimé son écriture de «buveur de soleil» quand j’avais plongé dans ses recueils de poèmes, des livres parus chez Fata Morgana, des livres dont il fallait couper les pages au couteau. Dans «Journal d’un avril invisible» ou dans «À l’ouest de la tristesse», Elýtis raconte un pays où j’ai souvent été me perdre à force d’y marcher au hasard :

La mer a mangé le rocher
l’île est restée seule et cachée

Les camps en Grèce sont entourés de murs et surveillés par des caméras depuis 2021 | Photo : Florian Schmitz / DW

Donc Lesbos est une île de poètes, cachée au large des côtes turques où, depuis qu’il y a la guerre en Syrie, des familles de réfugiés sont venus s’entasser par dizaines de milliers. Là, des passeurs font de l’argent en leur revendant des zodiacs, des gilets de sauvetage et assez de gasoil pour tenter de traverser jusqu’aux plages de Lesbos, qui appartiennent à l’Europe de Schengen.

Selon les ONG, les autorités grecques isolent les migrants dans pour décourager l’immigration clandestine vers la Grèce | Photo : A. Avramidis / Reuters

Sur l’île il y a des camps de réfugiés, des centres d’accueil devenus insalubres, de plus en plus surpeuplés. L’un d’eux a été incendié le 7 mars 2020. Plusieurs ONG d’aide aux migrants ont décidé d’évacuer leurs bénévoles, suite aux menaces et à l’hostilité des habitants de l’île et des néo-nazis venus d’Allemagne et d’Athènes. C’est le genre de choses qu’on apprend en écoutant la radio dans le noir, en pleine nuit, et le matin on sait que non, ce n’était pas un cauchemar. Juste l’enfer au sud-est de l’Europe, le continent où nous vivons vous et moi, harcelés par les chiffres des morts du virus et des cours de la Bourse qui dévisse.

À Mytilène, la capitale de Lesbos, quelqu’un a tagué un message en lettres noires par-dessus la chaux blanche : Les frontières sont des murs imaginaires qui enferment des personnes réelles. J’aime cette phrase et je l’avais notée, de peur de l’oublier. Je voulais en faire une pancarte, pour le rassemblement en faveur des mineurs exilés qui ont pu arriver jusqu’ici, sans argent dans les rues de Nantes où plusieurs collectifs tentent de leur trouver au moins un toit, pour commencer. Avant qu’ils ne puissent aller à l’école et obtenir un titre de séjour, dans le meilleur des cas.

Comme d’habitude, je n’ai pas pris le temps de peindre ma pancarte. Et pourtant j’y crois dur comme fer, à cette phrase. Les frontières sont des murs abstraits qui enferment des personnes réelles. Des murs de moins en moins abstraits, et qu’il faudra quand même abattre si on veut en finir avec le découpage géographique du malheur humain à Lesbos. Depuis des années, l’île est devenue pire qu’une prison pour des milliers d’exilés. Caroline Willemen l’a raconté aux journaux en décembre. Là-bas, elle a coordonné l’action de Médecins Sans Frontières pendant toute une année.

C’est le récit qu’elle fait du malheur des migrants en Europe : «Ça commence avec des enfants qui sont très agressifs par exemple, qui ne l’étaient pas mais qui le deviennent. Des enfants qui ne veulent plus manger, jouer, qui recommencent à faire pipi au lit à 10, 12 ou 14 ans. Des enfants qui se font mal, qui se mutilent.» Depuis trois mois, quand je pense à Lesbos, je pense d’abord à ces gamins, aux mots de Caroline Willemen quand elle raconte qu’à l’intérieur du camp de Moria, il y a chaque semaine des enfants qui vont tenter de se suicider.

Elle n’est pas seule à alerter sur ce que vivent ces enfants. Filippo Grandi dirige le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Lui parle de 1 200 mineurs isolés à l’intérieur du camp de Moria. Dans Le Seigneur des anneaux, Moria est une ville souterraine, une ancienne cité naine de la Terre du Milieu, située sous la chaîne des Montagnes de Brume. Mais dans l’Europe d’aujourd’hui, Moria est un camp où plus d’un millier d’enfants survivent dans des conditions «extrêmement préoccupantes et inadaptées» aux mineurs, pour reprendre les mots de Filippo Grandi.

Reuters, mars 2020

Bien sûr, c’est le langage d’un diplomate, mais qui l’écoute en Europe ? Durant l’été 2019, trois enfants suivis par MSF avaient tenté de se suicider. Dix-sept enfants s’étaient auto-mutilés. Que sont-ils devenus ? Je ne sais pas. Je veux savoir. Je pense à eux. Je pense à mes enfants et à ceux de Moria. Je ne sais pas comment faire, alors je cherche à travers les archives des journaux, parce que je ne peux pas m’empêcher d’enquêter.

C’est un journaliste italien qui raconte, Marco Mensurati dans la Reppublica. Je recopie ses mots, traduits dans Le Courrier International du 5 mars 2020 : «Sur cette île en plein naufrage, les premiers à se noyer sont les enfants. Ici, il n’y a rien pour eux, pas même un lit, des toilettes ou de la lumière. Ici, pour eux, il n’y a que la boue, le froid et l’attente. Un purgatoire humide et absurde à devenir fou. De sorte que, jour après jour, à mesure que l’Europe et ses promesses s’éloignent de l’horizon, il ne reste rien à faire aux plus fragiles que de tenter de se suicider.

Des migrants bloqués en Grèce, septembre 2021. Crédit : Picture alliance

Ils se tailladent les poignets quand ils trouvent une lame de rasoir ou un couteau, ils sautent d’un endroit un peu élevé, un petit mur ou un olivier ; les adolescents tentent de se pendre, les plus petits essaient de se fendre le crâne contre des rochers, mais comme ils ont peur, ils réussissent rarement à aller jusqu’au bout. De temps en temps, un adulte toque à la porte de la clinique de Médecins sans frontières, au bas de la colline, apportant dans ses bras un gamin avec sur le corps des marques éloquentes. Tout le monde sait ce qu’il vient de faire. Il recommencera dans quelques mois.»

Je n’arrive pas à imaginer l’enfant qui grimpe sur un rocher pour se jeter dans le vide et s’ouvrir le crâne en contrebas. Comment est-ce qu’un enfant, une enfant se suicide en 2020 sur les rochers d’une île transformée en enfer, au sud de l’Union Européenne où l’espérance de vie oscille entre 77,8 ans pour les hommes et 83,3 ans pour les femmes ? Je ne sais pas si j’ai le courage d’imaginer la scène avec la mer, les bâches plastiques sur les cabanes du camp un peu plus. Je ne sais pas si l’enfant crie juste avant de basculer dans le vide, ou s’il pleure en silence en pensant à ceux de sa famille qu’il a perdus dans le périple.

Je pense à d’autres chiffres que Firas Kontar vient de donner. En soixante dix jours, les avions russes et syriens ont bombardé vingt-deux écoles dans le nord de la Syrie. Où s’en vont les écoliers qui auront la chance de survivre ? Pourquoi ne construisons-nous pas des écoles à Lesbos ? À Athènes et à Nantes, pourquoi n’ouvrons-nous pas nos écoles aux enfants d’Idlib et de Kaboul ? L’Europe est le continent de la honte où des enfants du monde entier sautent des rochers pour s’exploser les os du crâne, plutôt que d’ouvrir un cahier et d’apprendre un par un les mots de la langue grecque, puis ceux des autres langues que nous parlons à travers les frontières. Je ne sais pas comment faire. À force, je vais trouver. Et continuer de raconter en attendant. Au moins ça.

T., le 10 mars 2020.
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♦️ Info Migrants du 3 mars 2020, «Attaques « fascistes » à Lesbos : plusieurs ONG suspendent leurs activités»

♦️ Courrier international du 5 mars 2020, «Dans le camp de réfugiés de Moria, les damnés de Lesbos», La Repubblica, Rome.

♦️ Tweet MSF du 5 septembre 2019.

♦️ L’Obs du 9 décembre 2019, «Des enfants réfugiés tentent de se suicider dans les camps en Grèce, alerte MSF»

♦️ France info du 7 mars 2020 : «Grèce : un centre d’accueil pour réfugiés incendié à Lesbos»

♦️ France Culture, à propos d’ailleurs, 8 mars 2020, «Lesbos : une tragédie européenne»

♦️ Dé-solation, de Marie-Christine Navarro

♦️ Jean Ziegler, Lesbos, la honte de l’Europe, 2019, entretien avec L’Illustré, 23 janvier 2020