★ EVOLUTION REVOLUTION LOVE À BEYROUTH ET GAZA

★ À Beyrouth autant qu’à Gaza, à proximité des camps de réfugiés palestiniens, le rêve de révolution continue de s’écrire sur le béton abîmé des murailles.

REVOLUTION sur les murs de Beyrouth, 2023.

★ C’est Leila Shahid qui avait emmené Jean Genet avec elle à Beyrouth. En septembre 1982, le siège de Beyrouth venait de s’achever et tous les deux, alors qu’ils venaient d’arriver, ils avaient vu les blindés israéliens passer en trombe sous leurs yeux. Une fois la nuit tombée, ils avaient vu les bombes israéliennes s’abattre en rafale sur les camps de civils palestiniens. Trois jours de cauchemar pour aboutir à un massacre difficile à raconter.

Jean Genet

Cela fait plus d’un demi-siècle que l’armée israélienne massacre des civils palestiniens pris au piège de la misère et de l’exil. Qu’un État puisse ainsi programmer le malheur d’un autre peuple jeté dans la mort collective n’a fait qu’engendrer des générations de combattants obsédés par l’idée de vengeance. D’instinct, Genet s’était fait leur allié.

Première publication du texte de Jean Genet, en octobre 1982, dans la revue d’Études palestiniennes que publiaient les édition de Minuit : En septembre 1982, Genet avait accompagné son amie Leïla Shahid à Beyrouth, où eurent lieu les massacres des camps de réfugiés de Sabra et Chatila. Il sera l’un des premiers Européens à pouvoir pénétrer sur les lieux et écrira, bouleversé, Quatre heures à Chatila, témoignage d’une force politique inouïe remis en octobre 1982  à la Revue d´Études Palestiniennes et repris dans L’Ennemi déclaré, en 1991 aux éditions Gallimard.

Un allié indéfectible, comme plus tard Stéphane Hessel, qui n’a jamais cessé d’alerter nos consciences sur la tragédie palestinienne. L’un et l’autre demeurent ces deux fantômes hurlant dans la nuit, sans autres armes que les mots qu’ils écrivaient pour nous empêcher d’oublier.

Genet pour commencer : «Toutes les nouvelles que je lisais sur les Palestiniens m’étaient apportées par la presse occidentale ; depuis longtemps, le monde arabe était présenté comme l’ombre portée du monde chrétien ; et, dès mon arrivée en Jordanie, je me suis aperçu que les Palestiniens ne ressemblaient pas à l’image qu’on en donnait en France. Je me suis tout d’un coup trouvé dans la situation d’un aveugle à qui on vient de rendre la vue. Le monde arabe qui m’était familier, dès mon arrivée, me parut beaucoup plus proche qu’on ne l’écrivait.»

Stéphane Hessel en 2013, qui dénonçait les violences de l’armée israélienne à Gaza.

Et puis les mots de Hessel, qui continuent de résonner comme une prémonition de l’enfer qu’allait devenir la bande de Gaza en 2023 : «Tous responsables, tous coupables de n’avoir pas été suffisamment sévères à l’égard des violations graves qu’Israël apporte depuis 40 ans au droit international». Avant tout, il parlait de la «brutalité incroyable [de l’armée israélienne] qui rappelle Srebrenica ou la Tchétchénie…»

Et plus loin dans le même texte : «Je n’aurais jamais cru que cela serait possible, je suis scandalisé, indigné et très malheureux pour la bonne conscience éventuelle de nous autres juifs et de l’Etat d’Israël, bonne conscience qui ne peut pas subsister après les massacres qui ont été pratiqués entre le 27 décembre et le 19 janvier». Encore une fois, il finissait par rappeler une évidence qui reste incontournable aujourd’hui, en 2024 : «la sécurité à long terme d’Israël n’est  que s’il y a un véritable Etat palestinien… »

Marine Vlahovic en reportage.

Hessel & Genet : que leurs deux fantômes nous accompagnent dans la lutte contre le génocide que mène le gouvernement d’Israël sous nos yeux. Leurs deux visages qui sont rejoints, aujourd’hui, par celui de Marine Vlahovic. Elle fut correspondante à Ramallah pour les radios publiques en France et en Suisse. Elle a composé six épisodes d’une série de podcasts sur Arte radio, Carnets d’une correspondante, à écouter de toute urgence.

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Evolution Revolution Love est avant tout une chanson de Tricky. «This revolution has just begun
Now that I understand this right
Let me take it to the mic
This revolution has just begun…»

★ Jean Genet raconté par Béatrice Dalle, Quatre heures à Chatila de Jean Genet, la mémoire d’un massacre. France Culture, 24 octobre 2025, 6 minutes.

Marine Vlahovic, Carnets d’une correspondante, une série six podcasts sur Arteradio.

Stéphane Hessel, entretien vidéo du 19 janvier 2009, au lendemain d’un cessez-le-feu à Gaza.

Amnon Kapeliouk, Sabra et Chatila, Enquête sur un massacre. Éditions du Seuil, L’histoire immédiate, décembre 1982.

Ils tirent dans la tête, mais la révolution vient du cœur

Manifestation de rue à Yangon, Birmanie, février 2021

★ « Je ne veux pas être un héros, je ne veux pas être un martyr, je ne veux pas être un faible, je ne veux pas être un simple d’esprit, je ne veux pas être un poète rêveur. Je ne veux pas accepter l’injustice. S’il me reste une minute à vivre, alors je veux être en paix avec ma conscience », écrivait le poète Khet Thi quelques jours après le putsch de la Tatmadaw, le 1er février 2021 en Birmanie.

Nge Lay, Me and Another Process. 2008–2009. Photographie, Collection du musée d’art de Singapour.

Khet Thi n’est pas le seul poète à avoir été ciblé par la répression des militaires birmans. Arrêté avec sa femme, Chaw Su, il meurt sous la torture dans la nuit du 8 mai 2021. C’est l’auteur de ce vers qui servira de mot d’ordre sur les barricades qui se dressent à travers le pays : Auteur du vers « Ils tirent dans la tête, mais la révolution vient du cœur ». Le corps du poète a été rendu à son épouse avec un trou à la place du cœur.

K Za Win prenant la parole pendant une manifestation à Monywa, le 14 février 2021. Photo Min Theik Tun.

K Za Win sera tué lui aussi pendant une manifestation. Dans un poème écrit en prison, il s’adressait à son père : «Peut-être que tu ne le sais pas encore mais / ton fils est en prison, tombé dans un guet-apens / pour avoir demandé à ceux qui osent s’appeler « police » / de ne pas nuire aux honnêtes gens.»

Khet Thi prenant la parole lors d’une manifestation à Pale, le 8 mars 2021.
Photo Aung San Phyo.

Comme l’a écrit Wendy Law-Yone dans sa préface au livre Printemps birman. Poèmes et photographies témoins du coup d’État, «ce ne sont pas leurs idées ou leurs œuvres qui leur ont valu d’être traités comme des « menaces pour la sûreté publique ». S’ils ont subi la répression, c’est parce qu’ils comptaient parmi les fantassins des premières lignes de la révolte, parmi les manifestants qui sont descendus sans armes dans la rue, bravant les balles, tenant les barricades.»

Mayco Naing, Se libérer de la peur, photographie, éditions Héliotropismes.

D’autres poètes ont rejoint la Force de défense populaire, qui rassemble les insurgés ayant pris le maquis à l’abri de la jungle. Le recueil Printemps birman, publié aux éditions Héliotropismes, rassemble quatorze de ces écrivains-soldats qui n’ont pas hésité à affronter les soldats du nouveau régime.

« Ce printemps,/tandis que fleurissent les kapokiers rouges,/les chiens enragés s’agitent,/ grognent et montrent les crocs dans les rues,/ mordent tout ce qui bouge», a écrit Moe Nwe, tué à l’âge de 20 ans dans une ville de l’Etat Kachin, au nord de la Birmanie, le 25 mars 2021.

Certains des poèmes semblent avoir reçu la force de frappe des premiers surréalistes. Comme ces vers de Maung Day : « Pas de soleil dans le ciel, pas d’air dans nos poumons / La radio annonce que la paix a un cancer du poumon.»

Presque trois ans après le printemps birman, il semble que le camp des poètes et des émeutiers prenne le dessus sur la junte militaire. C’est un scénario qui fait chaud au cœur, et qui prend le contre-pied de ce qui s’était passé lors du printemps syrien, en 2011.

Birmanie, novembre 2023 : la junte annonce qu’environ 120 camions ont été incendiés par les forces rebelles.

Depuis le coup d’État de février 2021 et les manifestations qui l’ont suivi, les guérillas contre la junte au pouvoir ont pris beaucoup d’ampleur. Depuis fin octobre 2023, une alliance entre groupes rebelles issus des minorités ethniques a mené une action commune contre la junte – l’opération 1027 – qui a permis de gagner du terrain et de capturer de nombreuses bases de l’armée birmane.

Couverture du Printemps birman, éditions Héliotropismes, 2022.

Le 12 novembre 2023, par exemple, des membres de la guérilla de l’ethnie Kokang se sont emparés de deux ponts et d’une base militaire stratégiques dans l’Etat shan, près de la frontière avec la Chine. C’est une victoire historique, accomplie sans aucune aide de la communauté internationale, alors que la junte vient d’annoncer la prolongation de l’état d’urgence et que nombre de lycéens et d’étudiants rejoignent les révolutionnaires anti-junte.

10 mai 2021, funérailles du poète Khet
Thi à Pearl.

Dans les jours qui ont suivi le coup d’État, avant d’être abattu d’une balle dans la tête lors d’une manifestation, le poète K Za Win avait publié un poème intitulé Révolution, qui finissait sur ces vers : «L’aube viendra /C’est le devoir des audacieux /de conquérir l’ombre et de faire advenir la lumière.» C’est ce que les révolutionnaires anti-junte semblent sur le point de réaliser cet hiver. Ils conquièrent l’ombre en unissant les différents groupes armés de rebelles et feront advenir la lumière en renversant la junte militaire qui leur a volé le pouvoir en 2021.

Des membres du groupe ethnique rebelle Ta’ang National Liberation Army (TNLA) participent à un exercice d’entraînement dans leur camp de base dans la forêt du nord de l’État Shan au Myanmar. 8 mars 2023 ©AFP – 

★ À lire : La longue histoire des poètes et poétesses révolutionnaires au Myanmar

★ À écouter : Birmanie, deux ans après le coup d’État, la résistance au cœur de la forêt, France Culture, mars 2023.

★ Un citoyen sera productif ou lentement mis à mort

Edvard Munch, portrait de Friedrich Nietzsche, 1906

★ En 2001, Patrick Declerck avait écrit un livre qu’on ne peut pas oublier : Les Naufragés. Avec les clochards de Paris, publié dans la collection Terre humaine.

Il avait frappé encore plus fort avec un livre étrange en 2005 : Le sang nouveau est arrivé : L’horreur SDF. Un livre où il explique que laisser un homme à la rue est un crime ignoble. Un crime d’État pour édifier les travailleurs et leurs enfants : «un citoyen sera productif ou lentement, et sans bruit, mis à mort.»

À la radio, en décembre, Patrick Declerck est venu parler de Nietzsche au sujet de la mémoire et de l’oubli. Dans mon souvenir, il était plutôt une sorte de travailleur social mais pas du tout, il est d’abord psychanalyste et aujourd’hui écrivain. Dans l’émission il raconte un truc important auquel je n’avais pas d’abord prêté attention : «Héraclite, pour moi, a raison, au fond : on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. Le monde est une catastrophe. Nous ne contrôlons rien. Tout fout le camp, je veux dire, tout fout le camp. On peut gagner quelques instants, quelques minutes, quelques années, même. Mais fondamentalement, ontologiquement, nous n’existons pas.»

Denis Lavant dans le rôle d’Alex, pour Les Amants du Pont-Neuf de Leos Carax.

Declerk n’a pas perdu la vision noire qu’il s’était forgée au contact des SDF. Je me souviens que pour écrire les personnages d’Alex et Hans, dans Les Amants du Pont-Neuf, Leos Carax s’était appuyé sur le même centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre que Declerck pour son livre.

Klaus Michael Gruber dans le rôle de Hans, pour Les Amants du Pont-Neuf de Leos Carax

Dans une interview de 2016, Patrick Declerck expliquait pourquoi il parlait de clochards ou de clodos, et pas de SDF ou de sans-abri : «Certains vivent les murs comme quelque chose de terriblement angoissant, il est donc nécessaire de bouger sans cesse pour réduire l’angoisse. Entourés de murs, il ne reste plus que soi dans un face-à-face que l’on ne peut plus éviter. Les notions de SDF ou de sans-abri ne décrivent rien de la complexité psychique et ontologique d’une situation affreuse.»

Je crois qu’on n’a pas assez lu Patrick Declerck. Qu’il faut relire Les Naufragés, mais aussi ses livres plus récents : Socrate dans la nuit, Démons me turlupinant, Crâne, et le dernier qui raconte son apprentissage des armes à feu, Sniper en Arizona.

  • Patrick Declerck, Les naufragés : Avec les clochards de Paris, Paris, Plon, coll. « Terre Humaine », 2001, 468 p. 
  • Patrick Declerck, Garanti sans moraline, Paris, Flammarion, 2004, 272 p.
  • Patrick Declerck, Arthur, hippopotame de course et autres histoires, Paris, Plon, 2004, 183 p.
  • Patrick Declerck, Le sang nouveau est arrivé : L’horreur SDF, Paris, Gallimard, 2005, 96 p.
  • Patrick Declerck, Socrate dans la nuit, Paris, Gallimard, 2008, 256 p.
  • Patrick Declerck, Démons me turlupinant, Paris, Gallimard, 2012, 272 p.
  • Patrick Declerck, Crâne, Paris,Gallimard, 2016, 160 p. 
  • Patrick Declerck, Sniper en Arizona, Paris, Buchet-Chastel, 2022.

Interview de Patrick Declerck dans Philosophie magazine de mars 2016.

France Culture, Avec philosophie, Nietzsche et l’oubli, 27 décembre 2023.