S’affranchir de la peur

316077616Jeune philosophe rêvant de révolution au pays des révolutions mortes, Nadejda Tolokonnikova fonde les Pussy Riot à 21 ans pour défendre, par une stratégie arrachée aux Sex Pistols et aux manifestes situationnistes, l’égalité des sexes et la liberté absolue d’exprimer sa pensée. Très vite, les Pussy Riot subissent une répression politique habituelle en Russie, et c’est pour les défendre que Piotr Pavlenski se coud les lèvres de fil noir, face au tribunal de justice qui allait condamner les trois jeunes femmes aux travaux forcés, revenant aux logiques périmées du Goulag soviétique.

Jour après jour, nous publions dans Un cahier rouge les écrits de Nadejda Tolokonnikova, qui en appellent à une insurrection de la pensée contre tous les pouvoirs. Si les équipes dirigeantes du Kremlin et de la Maison blanche prétendent nous asservir, si les €urocrates et les ministres de l’Intérieur européens pensent nous endormir à coups d’état d’urgence, pendant qu’à Ankara et à Damas l’AKP et le clan el-Assad continuent de massacrer leurs populations prises au piège, nous appelons à incendier les vestiges d’un pouvoir qui n’est plus qu’une nuisance dans nos vies partageuses, comme Piotr Pavlenski avait pu mettre le feu aux portes du FSB, seul dans la nuit moscovite.

T.

6. Être fort, ce n’est pas disposer de postes de police et de paniers à salade, mais savoir s’affranchir de la peur. Alors c’est simple : n’aie pas peur.

Au moment où l’État a décidé de notre arrestation, nous n’étions nullement des professionnels de la politique, des révolutionnaires ou bien des membres d’une cellule clandestine. Nous étions des militants et des artistes. Sincères et un peu naïfs.

Au moment de notre arrestation, nous étions plus proches de héros de Woody Allen que de Lara Croft ou d’Evelyn Salt. Et nous avions plutôt tendance à plaisanter sur nos persécuteurs qu’à les craindre. Nous étions mortes de rire en pensant au ridicule de la situation : une énorme équipe d’enquêteurs bien entraînés et payés par l’État lancée sur la piste d’un groupe de farceurs et de freaks porteurs d’affreuses cagoules aux couleurs criardes.

Nous, les cinq participantes à la prière punk, étions assises, enlacées, sac au dos. Nous buvions du café en essayant de nous accoutumer peu à peu à l’idée qu’à présent chaque gorgée de ce café risquait d’être la dernière de notre vie en liberté.

Nadejda Tolokonnikova, How to start a revolution, 2015, traduit du russe par Paul Lequesne

Pussy Riot & Nadejda Tolokonnikova, ébranler ce foutu système politique

nadejda-t-1Jeune philosophe rêvant de révolution au pays des révolutions mortes, Nadejda Tolokonnikova fonde les Pussy Riot à 21 ans pour défendre, avec une stratégie arrachée aux Sex Pistols et aux manifestes situationnistes, l’égalité des sexes et la liberté absolue d’exprimer sa pensée. Très vite, les Pussy Riot subissent une répression politique habituelle en Russie, et c’est pour les défendre que Piotr Pavlenski se coud les lèvres de fil noir, face au tribunal de justice qui allait condamner les trois jeunes femmes aux travaux forcés, revenant aux vieilles logiques du goulag soviétique.

Jour après jour, nous publions les écrits de Nadejda Tolokonnikova, qui en appellent à une insurrection de la pensée contre tous les pouvoirs. Si les équipes dirigeantes du Kremlin et de la Maison blanche prétendent nous asservir, si les €urocrates et les ministres de l’Intérieur européens pensent nous endormir à coups d’état d’urgence, pendant qu’à Ankara et à Damas l’AKP et le clan d’el-Assad continuent de massacrer leurs peuples en révolte, nous appelons à incendier les vieux symboles d’un pouvoir périmé, comme Piotr Pavlensky avait pu mettre le feu aux portes du FSB, dans la nuit moscovite.

T.

Si je dois vendre mon âme pour que Poutine s’en aille et qu’une politique alternative voie le jour en Russie, je le ferai.
Ne brade pas ton âme.

Développe la culture de la rébellion. Il existe une culture de l’alimentation, du cinéma, de la lecture, et il existe une culture de la révolte. Elle consiste à savoir poser les questions qui fâchent, à savoir mettre en doute et à apporter des changements.

Le 24 septembre 2011, Poutine a annoncé qu’il briguait un troisième mandat. Un troisième mandat, c’est grave. Au terme des deux premiers, Poutine a installé à sa place le pseudo-libéral Medvedev. Mais maintenant, il revient. Et le 24 septembre 2011, il est clair à présent que notre vie va changer. Clair que nous allons au devant de temps difficiles, où vivre sans mensonge deviendra une gageure. Où vivre sans mensonge deviendra pour de bon difficile.

Je tremble à la perspective de grands changements. Jamais je n’ai éprouvé un tel vertige devant des événements politiques qu’à cet automne-là.

Laisser passer cette saison politique – élections législatives et élection présidentielle -, c’est impossible. La laisser passer, ce serait commettre la plus grosse erreur de ma vie.

Alors je prends une résolution : puisse cette saison électorale devenir décisive dans mon existence. Je ferai tout pour ébranler ce foutu système politique où tout est joué d’avance.

Nadejda Tolokonnikova, How to start a revolution, 2015,
traduit du russe par Paul Lequesne