★ Pour ne pas oublier Ahmet Altan, condamné à mourir en prison

Ahmet Altan

Ahmet Altan

L’eau du puits a gelé dans la nuit et Ahmet Altan a été condamné à mourir en prison. La nuit peut continuer maintenant, le gel peut rendre l’eau presque aussi dure que la pierre mais Ahmet Altan est écrivain avant tout, un écrivain acharné et il continuera d’écrire du fond de sa cellule, dans la prison de Silivri jusqu’au jour de sa mort. Obstinément. Aux juges et aux procureurs qui l’accusent, il a répondu par écrit en les accusant à son tour d’appartenir à un appareil judiciaire déjà mort en Turquie, et que l’odeur de ce cadavre empestait l’air que respirait le peuple turc. Ahmet Altan n’a pas peur quand il écrit. De quoi aurait-il peur quand le reis turc, dans son palais présidentiel, a exigé que l’écrivain et son jeune frère soient condamnés à perpétuité tous les deux ?

Dans la prison de Silivri où les deux frères sont enfermés depuis des mois, au milieu de milliers d’autres innocents qui sont professeurs, écrivains, journalistes ou militants pacifistes, Ahmet Altan continue d’écrire et dans sa main, c’est aussi la main de Shakespeare qui revient pour mieux nous mettre en garde. La guerre civile est pour demain et le chaos se prépare en Turquie.

« Erdoğan, prends garde au silence.
Les yeux des enfants affamés habitent à l’intérieur de ce silence.
[…] Comment étoufferez-vous ce silence.
Une société toute entière vit dans le malheur.»

Erdoğan est venu porter la mort jusqu’en France, en janvier, et si nous laissons mourir un seul écrivain en prison, c’est que la mort aura fait sa besogne jusqu’au bout. Les mots de l’écriture sont puissants. Ils portent le pouvoir d’empêcher la mort de régner. Sur quoi pourrions-nous écrire d’autre, quand un seul romancier est condamné à mourir en prison ? La littérature a forgé ce pouvoir de réveiller nos consciences, de nous tenir en alerte, en colère, en guerre contre la mort.

Alors écrivons contre Erdoğan, contre la maladie de la mort qui règne à Ankara, contre la mort des romanciers à l’intérieur des prisons turques.

Sète, le 28 février 2018

★ Quand Aslı Erdoğan dénonce le silence de l’Europe face au fascisme qui gouverne en Turquie

22853116_404362596648949_6808151755382735965_n« Qu’attend l’Europe pour dénoncer le fascisme en Turquie ? » C’est la question que pose Aslı Erdoğan dans les pages sombres d’un journal dévalué. C’est même le titre d’un court entretien que Le Point a publié ce samedi 18 novembre. L’article est réservé aux abonnés et bien sûr, hors de question de donner un seul centime à un journal qui s’est vendu à une holding – Artémis – pour collaborer avec les pires ordures – BHL, VGE -, payées très cher pour diffuser encore de cette soupe à mensonges qui ne sert plus qu’à perpétuer l’immense résignation des plus pauvres.
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Pourtant Aslı a raison, et si personne n’a répondu à sa question, c’est que l’Europe des peuples n’existe pas et que le fascisme de l’AKP, seul parti au pouvoir en Turquie, c’est des promesses de vente pour les holdings européennes qui construisent ces prisons hi-tech où Erdogan fait enfermer les écrivains, les journalistes et les universitaires qui contredisent encore sa propagande.
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La loi n’existe plus en Turquie, a expliqué Aslı dans un autre entretien – publié par L’Humanité et réservé lui aussi aux abonnés. La parole politique d’Aslı Erdoğan est souvent tronquée par la presse, rendue presque inaudible face à l’actualité de la guerre en Syrie, de la terreur militaire au Kurdistan turc, de chaque côté d’une même frontière au milieu du désert. Pour retrouver la parole d’Aslı Erdoğan, il faut prendre le temps de lire attentivement un troisième entretien, paru dans la presse grecque et traduit par Antigone Longelin Trogadis.
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Aslı y explique que la terreur règne en Turquie. Une terreur absolue qui laisse le fascisme s’insinuer jusqu’à l’intérieur de nos âmes. Se taire, c’est laisser le poison se répandre et maintenant qu’elle a pu fuir son pays de malheur, Aslı essaie de nous alerter sur les «les actes sauvages» que l’armée et la police turques ne cessent de pratiquer contre des minorités désarmées : civils kurdes, militants des droits humains, porte-paroles arméniens, activistes LGBT, journalistes irréductibles, profs d’université aux opinions divergentes, députés de l’opposition, fonctionnaires limogés, et il faudrait des pages et des pages pour recenser les persécutions d’un «Etat fasciste» contre sa population civile encore insoumise, forte d’un courage qui devrait nous tenir lieu d’enseignement.
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Que veut dire Aslı quand elle s’adresse à nous, utilisant encore une fois l’aubaine médiatique de ces micros que nos journaux lui tendent pour de longs entretiens ? Qu’en Turquie «le système judiciaire est détruit», que «ce pays ne cesse de commettre des crimes et de les cacher». En décembre 2016, dans une lettre qu’elle avait écrite du fond de sa prison, Asli nous mettait d’ores et déjà en garde contre ce fascisme turc qui avait le pouvoir de traverser les frontières de l’Europe. L’avons-nous entendue ? Ou bien sommes-nous définitivement amnésiques, nos cerveaux lessivés par la soupe que nous servent les radios et journaux des holdings ?
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Libérée de prison, loin des tribunaux turcs, Aslı peut maintenant préciser le sens de son appel :  «J’attends de l’Europe l’honnêteté : face à la loi d’un seul homme, doit-on encore faire des affaires avec la Turquie ? Ce régime est la banale caricature de ce que l’Allemagne a vécu dans les années 30, cela ne sera pas pareil en Turquie, qui reste dans la caricature, mais est-ce que l’Europe ne peut pas faire face en disant que ce régime n’a rien à voir avec la démocratie ? Décider que tant qu’il en sera ainsi, que l’état d’urgence ne sera pas levé, on ne négocie pas avec la Turquie. C’est très simple de dire : tant que le système judiciaire n’aura pas retrouvé son indépendance, on ne vendra plus d’armes à la Turquie. J’attends de l’Europe ce genre de choses, ce qui n’est pas si difficile…»
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Par où commencer ? Il existe, en Turquie, une armée résolument engagée à combattre l’Etat islamo-fasciste qui fait régner la terreur à l’intérieur de ses frontières. J’ai nommé le PKK, le Parti des Travailleurs du Kurdistan, dont les brigades armées résistent à l’armée turque dans les montagnes au sud-est du pays. Pour des raisons diplomatiques et commerciales, l’Europe continue de maintenir le PKK sur cette fameuse liste des «Organisations considérées comme terroristes par le Conseil de l’Union Européénne». Ce maintien indique très clairement que l’Europe a choisi son camp, en s’engageant aux côtés d’un Etat fasciste contre l’armée de libération de tout un peuple. Aslı Erdoğan peut continuer de crier dans le désert, aucun dirigeant européen n’aura le courage de lui répondre qu’ils ont choisi le camp de ceux qui tuent les journalistes et emprisonnent les députés.