Leyla Zana, pasionaria kurde

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Leyla Zana

En Turquie, la violence d’État semble devenue une plaie impossible à soigner. Et l’Europe a depuis longtemps détourné son regard, comme à son habitude. Alors comment lutter contre l’inhumanité d’un régime politique qui refuse à ce point de laisser entendre d’autres voix, d’autres visions que la sienne ? Les assassinats, les tortures et les menaces de mort n’ont jamais empêché Leyla Zana de mener cette lutte coûte que coûte, par ses écrits, ses discours et ses grèves de la faim. En 1994, alors qu’elle vient d’être élue députée, l’Etat turc l’emprisonne pour quinze ans, sans parvenir à la faire taire. Son crime était d’être devenue l’avocate du peuple kurde auprès des institutions et des médias européens, puisque la presse turque n’a pas cessé de censurer ses articles.

Pour reprendre les mots d’Aline Pailler, Leyla Zana a acquis la carrure politique d’un Nelson Mandela ou d’une Louise Michel. Ses textes ont souvent la même force que leurs écrits. Sa vie a subi le même acharnement, les mêmes persécutions pour avoir porté à son plus haut degré d’incandescence la parole d’un peuple en lutte. « D’Algérie au Bangladesh en passant par le Kurdistan et l’Iran, la lutte des femmes sera la principale force de résistance démocratique contre la barbarie intégriste », a-t-elle écrit en 1994, dans un texte où elle exprimait son admiration pour le combat de Taslima Nasreen.

layla-zanaPeu à peu, Leyla Zana est devenue la pasionaria du peuple kurde. En 1995, les éditions des Femmes ont rassemblé ses écrits de prison dans un ouvrage qui donne la mesure de son courage : « Du fond de ma prison, j’ai continué d’écrire, d’envoyer des lettres à des responsables politiques occidentaux, de rédiger des notes et des articles aux journaux, des messages de remerciement et de solidarité à tous ceux qui soutiennent le combat de mon peuple pour le respect de sa dignité et de son identité. Telles des bouteilles jetées à la mer, certaines de ces missives se sont perdues en cours de route, saisies par les geôliers et censeurs turcs. D’autres ont pu parvenir à leurs destinataires et forment la trame de ces écrits de prison. » (Parler, 25 mai 1995).

En 2002, la réalisatrice kurde Kudret Günes a réalisé un documentaire, Leyla Zana, l’espoir d’un peuple, alors que celle-ci continuait d’être emprisonnée à Ankara. C’est un document important pour qui voudrait comprendre mieux l’importance des écrits et des engagements de Leyla Zana dans la Turquie d’aujourd’hui. Libérée en 2004 par la Cour d’appel suprême de Turquie, elle est réélue aux élections législatives de 2011 et 2015, cette fois sans le soutien d’aucun parti. En juin 2012, elle fait le choix de rencontrer Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre de l’Etat turc. « C’est quand la situation est difficile qu’il faut tout tenter pour rouvrir les portes », avait-elle expliqué, après avoir reconnu publiquement que le choix des armes était devenu une impasse. « Si la stratégie de lutte pour un Kurdistan uni et indépendant a bien cédé la place depuis 1999 à une stratégie du vivre-ensemble, si le but est bien aujourd’hui la démocratisation et la décentralisation administrative, personne, alors, ne peut en conscience vouloir la mort de jeunes pour cela», expliquait-elle dans une interview au quotidien Hürriyet.

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Leyla Zana

En janvier 2013, à Paris, trois militantes kurdes – Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Soylemez – étaient assassinées dans les locaux du Centre d’Information du Kurdistan. Sakine Cansiz, réfugiée politique en France et fondatrice du PKK, était proche de Leyla Zana qui ne renonce pourtant pas au dialogue ni au processus de paix. « Cette nouvelle a provoqué un choc terrible et une immense tristesse. On ne s’attendait pas à cela, d’autant plus que les négociations qui viennent de commencer avec le gouvernement turc ont fait naître l’espoir d’en finir avec plus de trente ans de guerre et de répression », répondait-elle à un journaliste de L’Humanité, plus que jamais déterminée à ne pas rompre le dialogue.

En septembre 2015, elle continue de défendre l’idée que Kurdes et Turcs puissent coexister en paix. Elle entame une nouvelle grève de la faim : « J’adresse une prière à tous ceux qui ont pris les armes », déclare-t-elle. « Il y a cent ans que nous mourons en nous battant. Depuis plus de cent ans, vous avez voulu notre mort et nous avons survécu.
.Maintenant ça suffit.
.Nous n’allons pas grandir avec la mort. Nous allons pourrir la société à force de tuer et de mourir. Nous allons pourrir les consciences. Nous allons pourrir le futur. Nous allons pourrir nos sentiments.
 Peu importe ce qu’il y a dans la tête de chacun, il faut retourner autour de la table des négociations. Personne n’a rien à perdre en négociant. Pourquoi a-ton peur des négociations ? J’ai beaucoup de mal à comprendre.
 ».

« Je préfère mourir plutôt que d’envoyer des jeunes à la mort. Avec sérénité, je m’adresse à toutes les parties, après avoir interrogé ma conscience durant un mois : Si on n’arrête pas les morts, croyez-moi, je vais entamer une grève de la faim.
.Et en disant cela, ceux qui me connaissent le savent, je tiendrai parole, même si on doit me décapiter.
.Il est possible que mes forces ne suffisent pas, mais je reste maître de moi-même. Je préfère mourir que d’assister au spectacle de la mort. »

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Leyla Zana

« Tous, je vous salue avec respect, avec amour. Je serre dans mes bras tous les jeunes qui ont l’âge d’être mes enfants, j’embrasse les mains de mes ainés dont je respecte la sueur infiniment. Je dis tout cela en m’inclinant avec respect devant le témoignage de cette mère dont on garde le cadavre dans un frigo pour empêcher qu’il ne pourrisse. Mon âme est déjà morte depuis que j’ai appris qu’à Cizre, un bébé de 35 jours est mort sous des balles..Nos peuples ne méritent pas ça.
 »

Au fil des ans, Leyla Zana est devenue la conscience du peuple kurde en Turquie. Une conscience indépendante et maintenant impossible à faire taire. Alors écoutons-la, quand elle s’adresse aux dirigeants européens : « Les politiciens européens seraient bien avisés d’ouvrir les yeux sur ce que l’OTAN soutient dans la région grâce à leurs signatures. La France, membre du Conseil de sécurité de l’ONU, porte encore plus le poids de l’infamie d’un soutien renouvelé à Erdoğan. »

« Il est plus que tant que s’expriment des soutiens forts, sans ambiguïtés ni circonvolutions politiciennes, à ceux qui luttent pour l’unité des peuples débarrassés des fanatiques qui sèment la guerre si près de Daesh. La paix en Turquie, et un soutien armé et humanitaire à ceux qui combattent l’immonde au Rojava. Il n’y a rien de contradictoire à cela », a-t-elle déclaré en entamant sa grève de la faim. Pourtant, nos journaux ont cessé de rapporter ses déclarations. Ses textes continuent d’être censurés par la presse turque, mais plus aucun éditeur en Europe ne songe à les donner à lire, comme ce fut le cas en 1995, avec le recueil de ses écrits de prison parus aux éditions des Femmes.

Leyla Zana a besoin d’une tribune en Europe et au Moyen Orient. À Paris comme à Londres, à Berlin ou à Athènes, sa parole est celle d’une Turquie débarrassée de l’islamisme et de l’autoritarisme d’un parti unique. Elle continue de batailler pour sauver la possibilité d’un dialogue avec l’Etat turc, au lieu de ce « plan directeur de lutte contre le terrorisme » qui vise seulement à asservir les populations civiles kurdes.

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zana-leyla-ecrits-de-prisonLeyla Zana, Ecrits de prison, textes traduits du kurde et du turc par Kendal Nezan. Préface de Claudia Roth, députée au Parlement européen. Editions des femmes Antoinette Fouque, Paris, décembre 1995.

Pour Taslima Nasreen, un texte de Leyla Zana dans Un Cahier rouge.

Leyla Zana, l’espoir d’un peuple. Un documentaire de Kudret Günes, 2002, 52 mn. Arte Films, TV 10 Angers.

Demain, je reviendrai

Illustration de l'album Demain, je reviendrai Karine Epenoy, Séverine Blondel Salomon

Illustration de l’album
Demain, je reviendrai
Karine Epenoy,
Séverine Blondel Salomon

En mémoire de Mohammad Aref Assanzada, réfugié afghan expulsé de Belgique, assassiné deux jours après son expulsion.
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C’est une phrase d’Henri Grouès qui ouvre l’album : « Il faut que la voix des hommes sans voix empêche les puissants de dormir. » J’ai cherché qui était Henri Grouès, et j’ai appris que c’était le nom d’état civil de l’abbé Pierre.

Il faut raconter toute l’histoire de ce livre qui aura mis cinq ans à voir le jour. En 2008, le jury du concours « Litterature jeunesse », organisé par le conseil général du Doubs, a choisi à l’unanimité Demain, je reviendrai pour livre lauréat.

Ce concours ayant pour but de favoriser et de soutenir les ouvrages de littérature jeunesse, il permettait la publication du gagnant, et sa présence au salon du livre « Les Mots Doubs ».

Cependant, le prix n’a pas été remis cette année-là, le conseil général désavouant le jury par crainte d’un procès d’intention et d’accusations de tentative d’instrumentalisation de la jeunesse par son institution. RESF 25 s’est élevé contre cette censure, au motif ahurissant dans un pays démocratique qu’il serait « trop engagé » et qu’il pourrait déplaire à la Préfecture.
Le concours a été annulé et n’a pas été reconduit.

Aujourd’hui pourtant, le livre paraît grâce à la volonté d’un éditeur, l’atelier du poisson soluble, et de RESF 25, qui organise régulièrement des parrainages républicains d’enfants scolarisés et de jeunes adultes isolés, issus de familles réfugiées en France et sans papiers. Depuis 2006, une cinquantaine de ces parrainages ont eu lieu. Ils permettent de suivre et d’accompagner tous les membres de la famille, de les soutenir dans leurs démarches pour défendre leurs droits et de rompre l’isolement dont souffrent ces personnes en situation de grande détresse.

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Demain, je reviendrai

En tournant la page, on lit encore une autre phrase : « J’aimerais avoir un avenir, et pour cela je dois fuir… »

Et ces phrases, nous les connaissons. Elles font partie de ces suppliques que recueillent les interprètes des Centres de rétention, là où sont enfermés ceux qu’on appelle des clandestins. Ces phrases ne varient pas. Elles appartiennent à tous ceux qui ont tenté de fuir la misère ou la guerre, de passer les frontières de l’Europe de Schengen, à Lampedusa ou à Gibraltar, à la frontière turque ou slovène.

Ce sont des phrases importantes. Parce qu’elles appartiennent au peuple éparpillé de ceux qui fuient. Parce qu’elles sont sûrement aussi anciennes que les premières famines, les premières guerres. Parce qu’ensemble elles construisent un tabou politique. Le délire d’une surdité contagieuse. Parce que les ministres de nos gouvernements ont décidé d’ignorer ces paroles, de nier l’existence même de ces argumentaires.

Karine Epenoy a décidé d’apporter ces phrases aux enfants. Elle est institutrice, et le mensonge par omission des ministres de l’Intérieur, leur lâcheté systématique face aux suppliques de ceux qui fuient, elles a décidé de les court-circuiter avec un livre. La littérature jeunesse peut servir parfois à ça, à parler aux enfants dans une langue élémentaire et internationale, avec des mots que leurs parents sont incapables d’entendre. L’institutrice parle en direct aux enfants, c’est son métier. L’inverse du mensonge.

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Après Grand c’est comment ?
Mise en scène de Muriel Coadou
© : Pierre Grange

En refermant son livre je pensais à Titus, l’enfant d’Après Grand c’est comment ?, une pièce de théâtre de Claudine Galéa. En parlant des adultes qui l’entourent de paroles, Titus explique : « Leur bouche a mangé leurs oreilles Et leurs yeux Et leurs mains Et leur cœur Et leur temps. » Le genre d’adultes qui a besoin de lire Demain, je reviendrai aux enfants autour d’eux. Et que les phrases puissent résonner dans leurs journées.

En 2008, quand l’album Demain, je reviendrai a été conçu et écrit, Brice Hortefeux était ministre de l’Intérieur. En mai 2013, quand le livre paraît à L’atelier du poisson soluble, c’est Manuel Valls qui a pris sa place et rien d’important n’a changé. La surdité officielle continue de régner, comme si les réfugiés n’avaient jamais trouvé les mots pour dire le malheur, la fatalité de l’exil.

IMGP7098Page 18, sur une autre feuille déchirée quelqu’un a écrit : « Tentatives périlleuses… Passant par la mendicité et les échauffourées, dans des camps de fortune à rester caché, dormant à même le sol dans le vent froid et l’humidité, risquant ma vie sur de vieilles pirogues ou de frêles radeaux pour échapper à la misère et au manque d’avenir, je suis un miraculé. »

Ce sont des mots difficiles à comprendre pour un ministre de l’Intérieur. En France, en Italie ou en Espagne, il faut être sourd et aveugle pour accéder à ce poste. Par contre, les enfants ne sont pas obligés de faire semblant d’être sourds eux aussi. Ces mots, ils sauront les entendre. Les éditeurs du poisson soluble auront fait leur métier de passeurs.
Tieri Briet