En partageant l’humaine passion de Charles Juliet

Foto van de KunstenaarDans ma vie, les deux premiers princes portaient des patronymes venus des mers du nord. Van Velde & Beckett, le peintre et l’écrivain. Ensemble, ils avaient conversé et un témoin avait pu noter leurs paroles : elles appartenaient à deux livres de Charles Juliet, qu’à seize ans je lisais comme d’autres vont arpenter les Psaumes de l’ancien testament. A la recherche du seul secret qui m’importait alors : par quels chemins s’approcher du cœur isolé de la peinture, à l’intérieur d’une écriture qui serait connaissance ? Juliet était déjà le grand passeur. Pour moi l’irremplaçable initiateur.

L’humaine passion de Charles Juliet partagée hier avec Anne, dans la petite chambre où j’écris. Et dans son écriture, l’approche émerveillée des gouaches de Bram Van Velde dont il recueillait chaque parole, debout dans l’atelier du peintre déjà octogénaire : « La toile guide l’aveugle que je suis »,  répétait le viel homme à l’écrivain débutant. Ils se retrouvaient aussi au soleil d’Arles : « Il est là, assis sous l’olivier à la place qu’il affectionne, et je peux voir ses beaux cheveux blancs au-dessus du dossier de son fauteuil.» L’incroyable entrelacs de couleurs par-dessus les coulures que raconte l’écrivain, avec si peu de mots qu’il semble désemparé. Pas un verbe de trop, et encore moins d’adjectifs. Anne regardait les phrases, les peintures sans rien dire. Alors j’ai pensé à lui faire entendre l’écriture si souvent silencieuse de Charles Juliet. Lui qui avait su tracer au fil des ans le portrait du vieux peintre, de son effarement face à l’épreuve de la peinture.

$_35Je cherche dans le Journal de l’écrivain, choisissant l’année 1981 pour tomber sur le portrait de sa cousine Rolande. En une seule page, Charles Juliet montre à quel degré l’art du portrait peut raconter toute une vie demeurée silencieuse. Je recopie ici ce qu’il avait écrit en juillet 1981. Je ne fais pas de coupure. De quel droit amputer la présence d’une femme qui « n’est pas quelqu’un à aimer parler de soi ». Mais sa douceur appartient à ce refuge d’une littérature qui accueille ses personnages comme autrefois on accueillait une sainte en exil.

« Ma cousine Rolande. Quelques années de plus que moi. Fille aînée de petits paysans d’un village du Jura, qui ont eu trois autres filles. Enfance sans grandes joies et d’où la tendresse, vu les conditions de vie, ne pouvait être qu’absente. Mariage avec un paysan du village (pour lequel j’aurais d’ailleurs beaucoup d’affection) qui après la guerre, entre dans la police et devient agent de ville à Marseille. Elle sait coudre et s’établit comme couturière. Naissance d’une fille. Une existence apparemment toute lisse, sans réels problèmes. Mais il y a une douzaine d’années, elle et son mari se sont séparés, et depuis, elle vit seule.

Quand j’étais enfant de troupe, j’ai dû leur rendre visite, ou passer exceptionnellement deux jours chez eux, une dizaine de fois. Mais à cette époque, j’étais jeune et à ce point empêtré dans ma timidité que je ne me souviens pas avoir eu une véritable conversation avec elle. Et au cours de ces quinze dernières années, je ne l’ai guère revue qu’à trois ou quatre reprises, et toujours en présence de plusieurs autres personnes, de sorte que nous n’avons jamais eu l’occasion de parler longuement et à cœur ouvert. A peine ai-je pu parfois, alors que nous nous trouvions seuls pour un bref instant, lui glisser en toute hâte quelques mots propres à intensifier le courant qui circulait entre nous. Mais je n’ai pas tellement à déplorer que nous n’ayons jamais pu avoir un véritable échange, car j’ai envie de dire qu’en sa présence les mots deviennent inutiles.

Il y a en elle un tel silence, une telle ouverture à l’autre, elle crée une telle atmosphère de paix, de bien-être, qu’à ses côtés, je puis me taire, ou ne débiter que des banalités, et pourtant sentir que le contact s’est noué au plus profond. Je suppose même que si la circonstance s’y prêtait, je n’éprouverais peut-être pas le besoin de lui parler d’une manière un peu intime. En revanche, je l’écouterais volontiers. Mais elle n’est pas quelqu’un à aimer parler de soi.

Sa gravité. Sa bonté. Sa douceur. Son intuition. Son côté secret. Et cette lourde, cette indéracinable souffrance qu’elle cache mais qui maintient ce fragment de nuit dans ses yeux…

Elle est pour moi comme l’incarnation de la détresse humaine. Les déceptions passées, le quotidien asservissant, le temps qui fuit, une existence qui n’offre jamais ce dont on a faim, l’impossibilité d’être reconnu(e), aimé(e), donc l’inévitable solitude, le fardeau à porter jour après jour, et cet effroi qui vous vient la nuit quand le sommeil se refuse… Mais pourquoi la vie se montre-t-elle si pingre à l’égard d’une femme d’une telle qualité ? Pourquoi l’a-t-elle à ce point meurtrie, blessée, déçue ?

Je ne saurais aborder de vive voix tout cela avec elle, mais un jour, il faudra que je trouve le courage de lui écrire. Il importe qu’elle apprenne combien elle m’émeut, quelle douce et claire et ardente affection je lui porte, et cette tendresse désemparée qui me saisit quand mon regard se prend dans le sien, se charge de sa douleur, dialogue avec cette contrée en elle où nul n’a jamais su ni la rejoindre ni l’aimer.»

Je ne sais pas si Charles Juliet a pu un jour poster cette lettre qu’il se promettait d’écrire à Rolande. S’il en a trouvé le courage, et si sa cousine a voulu lui répondre ou demeurer silencieuse, comme elle semble en avoir pris l’habitude. Je crois qu’à partir d’aujourd’hui, je vais partir à la recherche de la lettre promise, car dans son Journal l’écrivain très souvent recopie les lettres importantes qu’il a écrites.

Il va me falloir parcourir les tomes ultérieurs de son Journal, ceux que je n’avais jamais lus : 

Accueils – Journal IV (1982-1988),
L’Autre faim – Journal V (1989-1992),
Lumières d’automnes – Journal VI (1993-1996),
Apaisement – Journal VII (1997-2003), paru en 2013.

Je les lirai avec l’amitié calme qu’ont les lecteurs fidèles au fil des ans, sans impatience. Et si, par chance ou par miracle, je ne sais pas, la lettre à Rolande a été recopiée quelque part, il faudra qu’à mon tour j’écrive à Charles Juliet. Pour remercier l’écrivain si particulier qu’il a pu devenir à mes yeux, depuis sa découverte quand j’étais au lycée. Parce qu’il a tenté ce miracle d’incarner une femme triste et esseulée dans la littérature française du XXe siècle. Et la présence de sa douceur, son intuition, son côté secret dans la chambre où j’écris est devenue un totem silencieux, intense à mes côtés : ce fragment de nuit dans ses yeux.

Anne, j’aime lui lire des pages et des chapitres dans les livres que j’emporte pour marcher à travers la Camargue, jusqu’à la mer quand j’en ai le courage et la force : il y a le portrait de Joseph Roulin par Pierre Michon, celui d’Alexeï Féodossiévitch Vangengheim par Olivier Rolin ou de Guy Debord dans les rues d’Arles, dans l’amitié et les souvenirs de Bessompierre. Il y a le portrait de Walter Benjamin par Hannah Arendt. D’autres fois ce sont simplement des poèmes, ceux du Requiem d’Akhmatova et du Va Où de Valérie Rouzeau, ceux de Mandelstam ou Bukowski. Et le dernier, hier après-midi, que Charles Juliet avait écrit pour la femme qu’il aimait. 

« …
révèle-moi
le secret
dépose en moi
ce que tu sais
de l’énigme
et accompagne
mes pas
… »

Je retrouve le plaisir perdu de ces albums que je lisais à mes enfants, le soir, juste avant leur sommeil. Crin-Blanc et Chien bleu. Plaisir promis d’un rituel partagé. Et au réveil du lendemain, je reprends le Journal III, 1968 – 1981 pour lire à Anne, avant qu’elle n’ouvre les yeux, le portrait d’une autre femme écrit la même année: « Elle vit en s’interdisant d’exister et parle si bas qu’il faut se tenir tout près d’elle pour percevoir ce qu’elle balbutie. Trente-cinq ans, mère d’une petite fille de six ans. Un visage fin, sensible. Sans famille, sans amis, sans travail, sans argent. 

N’a reçu aucune affection de ses parents. Alors qu’elle avait dix ans, sa mère lui a révélé que, atteinte de leucémie, elle se savait condamnée depuis deux ans quand elle l’a mise au monde, et qu’elle avait cherché en vain à plusieurs reprises à se faire avorter au début de sa grossesse. Lourd traumatisme.

Dix ans plus tard, elle se trouve un jour dans une voiture aux côtés de son père. Celui-ci, désireux d’en finir et de l’entraîner avec lui dans la mort, jette la voiture contre un arbre. Il meurt, mais elle, elle en réchappe, après une trentaine de jours de coma.

– Mais, me confie-t-elle avec un visage extatique, j’ai une grande chance, j’ai un soleil dans ma vie.
– …
– Oui, un soleil qui ne se couche jamais.
– Un homme vous aime, vous donne son affection ?
– Non. Mon soleil, c’est la psychiatrie. C’est la psychiatrie qui m’a permis de devenir une femme. C’est la psychiatrie qui m’a permis de devenir une mère… Je vais voir mon psychiatre quatre fois par semaine. C’est un homme formidable. Je lui dois tout. »

Deux portraits qui creusent un nid profond à l’intérieur de la mémoire.

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En lisant la nuit Akhmatova

En lisant Akhmatova

En lisant Akhmatova

Lydia Tchoukovskaïa,

Lydia Tchoukovskaïa,

« Devant nous, la Neva. Ses eaux sont bleu clair, mais elles écument légèrement.
– Ce fleuve va toujours à rebours. Toujours, dit Anna Andreevna. »

Anna Akhmatova et Lydia Tchoukovskaïa sont à Leningrad, au tout début des années soixante. Elles continuent ce long dialogue que Lydia T., la fille de Korneï Tchoukovski, mène avec Anna Akhmatova et retranscrit depuis ce jour de novembre 1938 où elles se retrouvèrent. Lev, le fils d’Akhmatova venait d’être arrêté pour la seconde fois.  « Il est habitué à dormir par terre, à manger peu », explique la poète à la fille de son ami. Le mari de Lydia T. venait d’être fusillé mais personne ne le savait, chacun croyant encore aux mensonges de l’administration du goulag qui annonçait simplement une peine de « dix ans avec interdiction de correspondre ».

En France, les Entretiens avec Anna Akhmatova n’ont été publiés qu’en 1980, alors qu’ils n’avaient pas encore paru en URSS. Et c’est un livre majeur, pour peu qu’on s’intéresse à la manière dont Akhmatova, Pasternak ou Zochtchenko ont pu continuer à écrire sous la menace d’un pouvoir qui s’obstinait à refuser la moindre liberté aux écrivains. Un livre majeur parce qu’on y ressent physiquement la terreur et l’épuisement dans lesquels pouvaient s’écrire Le Docteur Jivago ou Un Poème sans Héros. Un livre qui ébranle.

Première édition en russe des Entretiens avec Anna Akhmatova, YMCA Press, Paris

Première édition en russe des Entretiens avec Anna Akhmatova, YMCA Press, Paris

Mais à la fin des Entretiens, quand je lis la phrase d’Akhmatova au sujet de la Neva, je ne comprends pas de quoi elle parle. J’ai pourtant habité Leningrad plusieurs semaines, c’était il y a longtemps, puis j’ai habité Saint-Petersbourg plus récemment. Comme un idiot, je pense à une phrase de Duras, la phrase d’un petit livre que j’ai si souvent lu à voix haute : « Je vois que la couleur violette arrive, qu’elle atteint l’embouchure du fleuve, que le ciel s’est couvert, qu’il est arrêté dans sa lente course vers l’immensité.  » C’est dans L’Homme assis dans le couloir, une phrase que j’ai toujours aimée. Mais la phrase d’Akhmatova, non, je la recopie sans la comprendre. « Ce fleuve va toujours à rebours. Toujours, dit Anna Andreevna. »

C’est le peintre Thierry Bertheault qui m’a mis sur la voie : « Saint-Pétersbourg a connu plus de 300 crues, m’écrit-il. La plus importante et la plus meurtrière est celle de novembre 1824. La seconde en importance date de septembre 1924. Ces inondations ont toujours lieu en automne et non au printemps avec la fonte des neiges, comme on pourrait le croire. En effet ce sont les vents marins d’automne qui les provoquent, car ils sont si puissants qu’ils refoulent les eaux du fleuve vers l’amont (donc dans le sens contraire de son écoulement naturel, vers le golfe). Et comme la région traversée par la Néva est pratiquement au même niveau que la mer et n’a aucun relief, les eaux, qui ont déjà naturellement tendance à s’étaler dans le delta se gonflent et se répandent vite sur les terres voisines qu’elles inondent.  »

Le même jour, Marie-laure Dupré m’écrit que c’est « un point commun avec le petit fleuve Aude.  » Ce que j’ignorais et qui m’intrigue d’autant plus. Deux jours plus tard, c’est Adèle Nègre qui m’apprend que « le Doubs fait ça aussi, le contresens, certains jours, c’est incompréhensible et fascinant… ». Et sa fascination, je peux la partager. L’Aude, le Doubs et la Néva dessinent une cartographie incompréhensible.

Mais c’est en lisant Tatiana Tolstoï que j’ai vraiment compris l’ampleur du phénomène dont parle Akhmatova. Dans Je suis née à Leningrad, un petit livre déniché au marché d’Arles et publié chez Actes Sud, elle raconte le lien ancien qui unit la famille Tolstoï à la ville de Saint-Pétersbourg : l’une et l’autre furent maudites par le tsarévitch Alexis, au moment de succomber sous la torture et de la main de son père, le tsar Pierre. « Personne, il est vrai, ne connaît les termes de la malédiction qui pèse sur la famille. Mais la ville, elle, a répondu dès les premiers jours aux appels que lança le tsarévitch avant de mourir : tous les ans, vers la fin de l’automne, de la mer monte une vague qui inonde la ville et menace de tout emporter sur son passage. Une fois par siècle, la vague s’échappe des quais de granit qui la contiennent et s’étale dans les rues, s’élève jusqu’au deuxième étage des maisons, emporte les arbres, tue des habitants – la nuit le plus souvent, quand souffle la tempête – une vague toujours subite, toujours inattendue. La grande vague s’est manifestée en 1724, en 1824, en 1924.  »

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Isidore Glikine et le manuscrit de Sophia Petrovna

Isidore Glikin

Isidore Glikine et sa fille, Tatyana

Isidore Glikine n’est pas seulement le personnage d’un livre un peu ancien, venu des profondeurs d’un pays maintenant disparu, l’URSS des années sombres. Simple figurant plutôt qu’un personnage, une apparition de quelques lignes à peine dans un ouvrage de plus de cinq cent pages, un livre d’entretiens avec Anna Akhmatova, écrit par Lydia Tchoukovskaïa de 1938 à 1962, toutes ces années d’amitié où ensemble, elles affrontèrent la censure et une surveillance policière incessante. Isidore Glikine a existé, ingénieur à Leningrad, il a protégé un livre impossible à publier du vivant de Staline, il a eu une petite fille qui s’appelait Tatyana et a accompli cet exploit d’abriter le manuscrit d’une dissidente, écrit par une amie qui lui rendra hommage à l’intérieur d’un autre livre.

Page 493 des Entretiens avec Anna Akhmatova, les deux femmes parlent de Soljenitsyne puis de Sofia Petrovna, un roman écrit par Lydia Tchoukovskaïa en 1939, traduit en français en 1975 alors qu’il circulait depuis presque vingt ans sous forme de samizdat en Russie.

La couverture de Sophia Petrovna, paru en 2007 aux éditions Interférences, dans une traduction de Sophie Benech

La couverture de Sophia Petrovna, paru en 2007 aux éditions Interférences, dans une traduction de Sophie Benech

Dans le livre des entretiens, c’est Anna Akhmatova qui aborde le sujet la première, s’adressant à Lydia Tchoukovskaïa : « – Je n’ai pas le courage de relire Sofia Petrovna, de me replonger dans cette époque maudite. Maria Petrovykh m’a dit exactement la même chose. Vous avez accompli un exploit. Si, si. Ne niez pas. Nous pensions tous la même chose, nous écrivions des poèmes, nous les gardions dans nos mémoires, ou nous les inscrivions pour un instant, brûlant le papier presque aussitôt, mais vous, vous avez écrit un livre. Sachant ce qui pourrait vous arriver, à vous et à votre fille. Vous l’avez écrit sous la menace du couperet.

Je ne nie rien, je ne cherche pas à discuter, je me sens confuse et fière, mais j’essaie d’expliquer mon acte, tel que je le revois dans mon souvenir. Il m’était impossible de ne pas écrire ce que j’avais écrit. Il aurait été plus pénible et plus affreux de ne pas écrire. Ecrire était un soulagement. Cela m’était nécessaire. Je le faisais pour moi, pas pour les autres. Je couchais tout par écrit, parce qu’ainsi je comprenais mieux ce que je décrivais.  C’était peut-être même la seule façon de comprendre. Je voulais à tout prix découvrir pourquoi notre société était inconsciente et aveugle, pourquoi je voyais, moi, des choses que les autres n’apercevaient pas. Cette inconscience de toute une société, je lui donnais le nom très ordinaire de Sofia Petrovna, dont l’aveuglement était celui de millions de gens. Je ne trouvais pas, à l’époque, qu’écrire fût un exploit. Ecrire était aussi naturel que respirer ou se laver. »

Première édition en russe des Entretiens avec Anna Akhmatova, YMCA Press, Paris

Première édition en russe des Entretiens avec Anna Akhmatova, YMCA Press, Paris

C’est à ce moment-là que Tchoukovskaïa évoque le courage de son ami Glikine, celui qui a sauvé son livre à deux reprises : « C’est Isidore Glikine qui a accompli un exploit en acceptant de garder mon manuscrit à un moment pareil. Je partais pour Moscou, avec Lioucha, me faire opérer. Garder un manuscrit, ça c’était l’exploit par excellence. Pendant le siège de Leningrad, Glikine est mort de faim et dans l’épuisement de l’agonie, il a traversé la ville entière pour confier mon manuscrit à sa sœur : un autre exploit. »

J’ai cherché à savoir qui était Isidore Glikine.  Исидор Гликин, si on écrit son nom en cyrillique. Je n’ai trouvé qu’une seule photo de son visage, avec sa fille encore bébé qu’il montre au photographe. J’ai appris qu’il était né à Sumy, en Ukraine, la même année que Lydia Tchoukovskaïa, en 1907. Il était devenu ingénieur en électromécanique à Leningrad, après avoir étudié à l’Institut d’Histoire de l’art puis à l’Institut Polytechnique. Il habitait au 5, rue Sovetskaya et souffrait, au début de la guerre, d’une forme aigüe de scarlatine qui lui évita d’être envoyé sur le front. Se sachant condamné par les médecins, il confia le manuscrit de Sophia Petrovna à sa sœur, deux jours avant sa mort, le 22 janvier 1942.

Soljenitsyne évoque lui aussi la figure de Glikine dans L’Archipel du Goulag. « En ces temps terribles, écrit-il, quand dans les affres de la solitude on brûlait les journaux intimes, les photos et les lettres les plus chères, quand chaque papier jauni dans l’armoire familiale se déployait soudain en une  flamboyante fougère de mort et ne demandait qu’à se jeter de lui-même dans le poêle, quel courage ne fallait-il pas pour conserver, pour ne pas brûler durant des milliers et des milliers de nuits les manuscrits d’un condamné (comme Florenski) ou d’un réprouvé notoire (comme le philosophe Fiodorov) ! Comme devait apparaître comme anti-soviétique, clandestin, dangereusement subversif le récit de Lidia Tchoukovskaïa, Sofia Petrovna ! Il fut conservé par Isidore Glikine. Dans Leningrad assiégé, pressentant sa mort, il se traîna à travers toute la ville pour le remettre à sa sœur, et le récit fut sauvé.  »

Alexandre Soljenitsyne en 1974

Alexandre Soljenitsyne en 1974

Soljenitsyne développera à son tour des techniques de plus en plus complexes pour préserver ses manuscrits. Pour lui, l’histoire d’Isidore Glikine est d’autant plus frappante qu’Élisabeth Voronianskaïa, l’une de ses complices qui avait dactylographié le manuscrit de L’Archipel du Goulag, se suicidera après avoir avoué sous la torture où se cachait le tapuscrit tant recherché, qu’elle avait enterré au fond de son jardin. Soljenitsyne s’en voudra longtemps, car son amie ignorait qu’il existait d’autres copies, cachées chez d’autres complices. En 1973, en apprenant la pendaison d’Élisabeth Voronianskaïa, il se décide à divulguer la nouvelle et à faire publier l’Archipel du Goulag à Paris.

Lydia Tchoukovskaïa,

Lydia Tchoukovskaïa,

J’ai cherché à savoir qui était la sœur d’Isidore Glikine, qui continua de cacher le manuscrit de Lydia Tchoukovskaïa après la guerre, pendant plus d’une dizaine d’années. Par fidélité à son frère, j’imagine. J’ignore encore si elle connaissait l’auteur du texte, mais j’ai appris qu’elle s’appelait Rosalia Glikina, et qu’elle vécut à Leningrad jusqu’au milieu des années cinquante. Quand Lydia Tchoukovskaïa apprit la mort de Rosalia, en 1956, elle prit le train de Moscou à Leningrad, et se présenta à son appartement, boulevard des syndicats. Les nouveaux occupants lui indiquèrent un tas de paperasses qui prenaient la poussière au fond d’un réduit. C’est là qu’elle retrouva le manuscrit de Sophia Petrovna, qu’elle n’osa pas relire dans le train du retour, et qu’elle dissimula encore plusieurs mois avant qu’il ne paraisse en samizdat, en 1957.

« Je ne voulais qu’une seule chose, a écrit Lydia Tchoukovskaïa dans la postface de  Sophia Petrovna, c’était de voir mon livre publié en Union soviétique. Dans mon propre pays. Dans le pays de Sophia Petrovna. J’ai attendu patiemment pendant trente-quatre ans. »

En 1987, elle refuse la publication des Entretiens avec Anna Akhmatova tant que
Sophia Petrovna n’a pas le droit d’être publié.

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Sofia Petrovna, de Lydia Tchoukovskaïa, a d’abord paru en 1975 aux éditions Calman-Lévy, sous le titre La Maison déserte.
En 2003, une nouvelle édition traduite du russe par Sophie Benech a paru aux éditions Interférences.
Il existe une étude intéressante de Sofia Petrovna en anglais :
A Path of Healing and Resistance : Lydia Chukovskaya’s Sofia Petrovna and Going Under, Amber Marie Aragon, Washington University in St. Louis