Au pays des journalistes assassinés et des femmes qui se battent

La colère qui m’héberge est une maison dans la maison.

La première phrase n’est pas de moi. J’avoue. Ce sont les mots que lance Marie Huot au commencement d’un poème, dans Ma maison de Géronimo. La dernière phrase non plus n’est pas de moi. Je l’ai encore volée, deux pages plus loin dans le même livre.

En revenant d’Istanbul j’étais perdu dans ma ville, une petite ville au sud du pays des fausses paroles politiques, au nord de la Camargue devenue un refuge. Pour effacer la puanteur des mille paroles électorales, celles qui macèrent en pourrissant tous nos journaux-radios-écrans, j’avais besoin de marmonner des poèmes dans ma tête et d’aller voir s’envoler les oiseaux. Loin des mots contaminés, dans le silence des salines et des digues face à la mer. Parce que j’étais vraiment perdu. Dans ma ville je ne savais plus le nom des rues. Et dans les rues tous les visages d’avant m’étaient devenus ceux d’inconnus. Je ne savais plus comment faire pour échapper. Je pensais à Asli Erdoğan prisonnière d’Istanbul et je marchais au milieu d’Arles où on oublie que nous sommes libres.

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Istanbul, janvier 2017. © Tieri Briet

J’ai beaucoup marché dans les quartiers d’Istanbul, le long des quais et des avenues. C’est ma technique pour essayer de m’approcher du mystère. En marchant je peux comprendre, essayer de comprendre un peu mieux la géométrie des pierres et du béton, la trajectoire de tous ces corps humains qui s’y abritent, le double visage de l’islam et l’importance des chiens des rues et des oiseaux de mer.

Je peux essayer de raconter ce que j’ai compris du mystère. C’est un mystère intéressant et spécifique à Istanbul, qui est une ville-continent-monde-univers avec ses peuples, ses galaxies et ses milliers d’histoires. Un grand mystère habité de fantômes et de femmes à crinières. Les fantômes des journalistes assassinés et les femmes qui se battent comme des diables. Elles ne veulent pas d’enfants et elles le disent, ça m’a marqué, elles n’oublient pas qu’à Istanbul on assassine les journalistes, et qu’on appelle au meurtre dans les mosquées.

À quoi bon mettre au monde des enfants dans un État qui les menace de mort s’ils écrivent ce qu’ils pensent, ce qu’ils croient et ce à quoi ils peuvent rêver ? Depuis des années en Turquie, ceux qui agissent en hommes libres, en femmes libres sont jetés en prison. Et les enfants ne sont pas épargnés. Dans Istanbul, j’ai rencontré un comédien qui se battait pour sortir des enfants de douze ans des cachots. Par centaines, la police les avait mis sous les verrous. Cet homme se battait seul, et j’ai compris d’un seul coup que je parlais à un héros.

À cause de la terreur, j’ai hésité à écrire son nom. Et puis j’ai réfléchi, je me souviens ce qu’il m’a raconté. Au pays des femmes qui se battent, lui aussi refuse de vivre dans la peur. Le héros qui sauve les enfants de la prison s’appelle Mehmet Atak, et je suis fier d’être aujourd’hui devenu son ami.

Je me souviens de ses paroles. « Comment peut-on éduquer des enfants dans un pays qui a voté pour le mensonge et la terreur ? » Les lois électorales de la Turquie ont été écrites par des militaires. Et dans les rues ce sont les islamistes qui imposent maintenant une autre loi, la loi d’Allah. Un dieu guerrier, intolérant, incohérent, défiguré par l’amour de la mort. Un dieu de merde, un dieu de haine, un dieu de propagande qui a fait du malheur un destin national en Iran, en Afghanistan, au Turkmenistan, au Qatar, en Arabie saoudite et maintenant en Turquie.

Contre ce dieu j’écris pour les enfants. Par milliers, tous ces enfants que les femmes turques refusent de mettre au monde si la Turquie se transforme en prison. Elles ont raison, mille fois raison. Elles disent qu’en tuant les journalistes Hrant Dink, Naji Jarf, Ugur Mumcu, Ahmed Taner Keslali, Musa Anter, Cihan Hayirsevener, Ibrahim Abdel Qader, Rohat Aktaş, Mustafa Cambaz, l’État turc a condamné ses enfants par milliers à ne pas naître. Ce ne sont pas ce qu’on appelle des enfants morts-nés. Non, ils sont morts avant d’avoir pu être désirés et conçus.

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Rassemblement des Mères du samedi, Istanbul, place Galatasaray, mars 2017 © Tieri Briet

J’écris pour les enfants. Ceux des Mères du samedi, qui viennent à midi, chaque samedi et depuis tant d’années, demander qu’on leur dise où sont enterrés les corps de leurs enfants disparus, après que la police soit venue les chercher. Je n’arrive pas à oublier le visage de ces mères en larmes vingt ans après la perte de leur enfant. Leurs voix quand elles racontent le peu qu’elles ont appris. Quand je ferme les paupières dans le noir, leurs visages me reviennent et je partage leurs larmes.

Impossible d’effacer les paroles de celles qui refusent d’être mères. Celles qui se battent comme des diables. Leurs paroles, leurs crinières quand je ferme les yeux pour écrire. Je recopie leurs mots de femmes sans enfants. « Parce qu’ils ont tué la possibilité d’être mère. L’idée d’aimer son enfant dans la Turquie d’aujourd’hui est devenue une imposture.»

La dernière phrase, je l’ai volée à une poète. Peut-être qu’elle m’en voudra, je ne sais pas. Tant pis : je pense que les mots des poèmes doivent s’écrire sur les murs, à l’intérieur des villes tristes. Au pinceau de préférence, avec une couleur que les pluies n’effacent pas.

Car comment l’expliquer enfin
qu’écrire est devenu le seul lieu habitable.

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La première et la dernière phrase viennent de deux poèmes de Marie Huot, pages 41 & 43 de son dernier livre, Ma maison de Geronimo, aux éditions Al Manar. Et page 46, elle ajoute : « Les mots font maison ».

  • Ugur Mumcu, journaliste turc, a été tué en janvier 1993 à Ankara par l’explosion de sa voiture qui avait été piégée. Chroniqueur depuis vingt ans du quotidien «Cumhuriyet» et l’un des journalistes turcs les plus connus, Ugur Mumcu s’était rendu célèbre par son enquête sur Mehmet Ali Agça, ce membre de l’organisation fasciste «les Loups gris» qui avait tenté d’assassiner le pape en 1981. Il avait aussi critiqué sévèrement la décision d’Ankara d’autoriser la coalition anti-irakienne à utiliser le territoire turc pour les opérations militaires de la guerre du Golfe. L’assassinat a été revendiqué par un groupe se dénommant «Libération islamiste». Ugur Mumcu est le treizième journaliste tué en treize mois en Turquie.
  • Musa Anter  était un écrivain et un journaliste kurde de grande renommée qui n’avait rien d’un un extrémiste. Il était à Dyarbakir pour assister au Festival des trois cultures. On est venu le chercher à son hôtel sous prétexte d’un rendez-vous avec les acheteurs d’un terrain qu’il possédait dans la région et qu’il désirait vendre. Un ami, journaliste lui aussi, l’accompagnait. On les a emmenés en voiture dans le nord de la ville où ils ont été abattus. Musa Anter est mort et son ami, Orhan Miroglu, a été très grièvement blessé. Trois journalistes du journal local, «Dyarbakir aujourd’hui», alertés par téléphone par la police, se sont dirigés vers le lieu du crime. Ils ont croisé une ambulance, dont le chauffeur leur a conseillé de faire demi-tour, puis une voiture dont ils ont relevé le numéro et qui les a fait stopper. Il y avait à bord trois hommes en civil armés jusqu’aux dents. Ces hommes les ont braqués, puis deux d’entre eux sont montés dans leur voiture et les ont contraints, sous la menace de leurs armes, à suivre l’autre véhicule. Ils ont ainsi parcouru plus de 70 kilomètres en franchissant de multiples barrages de police qui laissaient passer les voitures sans problème. Les trois journalistes ont été tabassés et interrogés sans relâche; puis après avoir pris des consignes par talkie-walkie, leurs bourreaux les ont abandonnés sur le bord d’un chemin. Ils ont eu la vie sauve parce que le rédacteur en chef de leur journal est un ami très proche du super-préfet de la région. Autopsie d’un meurtre, L’Humanité du 29 septembre 1992.

  • Le 19 janvier 2007, Hrant Dink, le directeur de publication de l’hebdomadaire turco-arménien bilingue Agos, a été froidement abattu de trois balles dans la tête alors qu’il quittait son bureau à Istanbul. Cet assassinat a suscité la consternation et une vague de condamnations en Turquie, au sein de la communauté arménienne, et dans le monde. La photo du corps de Hrant Dink enveloppé d’un drap blanc maculé de sang est immédiatement apparue sur les premières pages des sites Internet, et a fait la une des journaux télévisés et des principaux quotidiens turcs. Le premier ministre Tayyip Erdogan a de son côté déclaré que c’était la « liberté d’expression en Turquie » qui était visée par ce crime. Plusieurs centaines de manifestants se sont spontanément rassemblés sur les lieux du meurtre et ont scandé : « Nous sommes tous Hrant Dink » et « Etat assassin ».
    Vicken Cheterian, Le Monde Diplomatique, janvier 2007

  • Naji Jarf, journaliste et activiste syrien, a été tué d’une balle dans la tête dans la ville turque de Gaziantep, frontalière de la Syrie. Il était l’une des nombreuses voix de l’opposition anti-Daech. Originaire de la ville de Salamyeh, il venait de réaliser un documentaire sur l’Etat islamique à Alep, diffusé sur la chaîne Al Arabyia. Il occupait également le poste de rédacteur en chef au sein du magazine syrien Hentah. «Il venait aussi de travailler sur un projet de magazine pour adolescents, afin de lutter contre le recrutement extrémiste», confie Nour Hemici, qui suit la question des médias syriens de près. Cette consultante qui connaissait bien Naji Jarf se souvient d’une «personne souriante, agréable et généreuse». «Il avait formé plusieurs fois les membres de «Raqqa se fait massacrer en silence» (…) Les activistes et jeunes journalistes le surnommaient «Khal» (tonton)», précise-t-elle.
    Delphine Minoui, Le Figaro du 28 décembre 2015.
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Istanbul, mars 2017 © Tieri Briet

Dans le visage de Lucie Aubrac

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Lucie Aubrac par Ernest Pignon Ernest

Dans son visage, dans ses écrits, Lucie Aubrac portait quelque chose qui maintenant a disparu du ciel d’Europe. Peut-être que les combattantes kurdes, les femmes de ménage grecques ou les Pussy Riot portent l’esprit de Lucie Aubrac et que nous ne le savons pas. Une rivière souterraine à l’intérieur du ventre des femmes. Peut-être qu’elles, elles en sont conscientes mais qu’elles gardent encore un peu le secret.

Dans la petite chambre d’Istanbul, j’essaie de lire les mots que Lucie Aubrac a écrits . Il y a ce livre, Ils partiront dans l’ivresse,  où elle raconte toute une vie. Sa naissance en 1912. Ses parents vignerons, l’agrégation d’histoire et le mariage avec Raymond Samuel en 1939. Et tout de suite l’occupation nazie et la nécessité de résister, dès 1940. Aubrac sera leur nom de guerre. Avec Jean Cavaillès et son mari, elle crée à Lyon le groupe Libération-sud.  Elle est enceinte, mais elle doit prendre la tête d’un commando de résistants et tendre, le 21 octobre 1943, une embuscade sur le chemin d’une fourgonnette convoyant des prisonniers. Quatre hommes ­ sont libérés, et parmi eux le mari de Lucie. Après la guerre, il y a le Mouvement de la paix, la vie au Maroc et à Rome, son engagement à la Ligue des Droits de l’Homme quand elle revient en France.

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Ali Erdogan par Ernest Pignon Ernest

 

Ils partiront dans l’ivresse, c’était le message codé pour annoncer leur départ à Londres. Hier, Marie Bardet m’envoie une photographie du dessin qu’Ernest Pignon Ernest a fait du visage de Lucie Aubrac. Pour moi c’est un cadeau. Je n’avais jamais vu ce dessin, ce regard noir au milieu de la feuille. Voici quelques jours à peine, Ernest Pignon Ernest avait dessiné le portrait d’Asli et elle n’en savait rien. Un autre cadeau au milieu des épreuves. Je pense au visage de Konstantina Kouneva, dont je n’ai pas le courage d’écrire l’histoire ici. Pas maintenant, au milieu de la nuit, quand les musiques des cafés remontent jusqu’à ma chambre d’insomnie. Qui voudra faire le portrait de cette femme, agressée dans les rues d’Athènes par un fasciste grec, le visage vitriolé, les yeux brûlés par l’acide. Je m’en voulais d’avoir pu oublier son nom. Louise Desrenards me l’a écrit, et je l’ai remerciée. Je recopie son nom à l’intérieur du cahier rouge, pour ne pas l’oublier à nouveau. Konstantina Kouneva. En grec, Κωνσταντίνα Κούνεβα, et j’ai appris que nous avions le même âge, elle et moi.

kouneva-1C’est son récit à elle que je reprends, parce qu’il raconte la barbarie qu’elle a trouvé sur son chemin. «À minuit passé, quand je rentrais du travail, j’ai vu un homme assis sur le pas de la porte, à l’entrée de mon immeuble. Il avait la tête baissée et le bras autour dans une position de souffrance. Je me suis naturellement baissée pour lui venir en aide. C’est sans doute ce qu’il attendait. L’individu s’est soudainement déployé et m’a aspergé le visage… la sensation de brûlure a été instantanée jusqu’au fond de la gorge et ma vue s’est brouillée. J’ai eu à peine le temps de reconnaître la silhouette qui me filait à moto de temps à autre quelques jours auparavant, puis tout est allé très vite…» Il faut lire le portrait qu’a fait d’elle Nadjib Touaibia dans le journal L’Humanité. L’histoire d’une femme de ménage devenue déléguée syndicale, agressée pour avoir tenu tête à ses employeurs en exigeant ses droits, hospitalisée pendant une année avant de devenir députée européenne pour Syriza.

Lucie Aubrac, Asli Erdogan, Marie Bardet, Louise Desrenards et Konstantina Kuneva. Cinq femmes dont j’ai croisé les pensées en marchant seul sous la pluie d’Istanbul, un vendredi d’avant le retour du printemps. Comme une longue tresse dans l’épaisseur des pensées qui sinon s’éparpillent dans les rues. Ce sont des liens précieux à l’intérieur d’une langue devenue étrangère, loin de l’Europe aux anciens parapets. De plus en plus étrangère maintenant que je suis seul dans les parages. En attendant de raconter à nouveau quand j’aurais retrouvé, tout à l’heure à midi, les Mères du samedi, place Galatasaray. Et d’écrire.

T.

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Le ciel de Turquie

n_94414_1Ouvre les yeux, a-t-elle demandé encore une fois. C’est là que l’écriture s’est recroquevillée, délavée par les pluies qui ne voulaient plus défaire le maléfice du hüzün, la tristesse d’Istanbul tenue à la gorge. Sans l’avoir décidé, elle t’a prévenu qu’elle n’était plus autant en vie qu’avant-hier, ou même l’année dernière quand elle pouvait marcher seule au bout des pentes de Beyoğlu. Avant qu’ils ne fassent d’elle une prisonnière, quand aucun de vos amis n’avait prononcé les mots guerre civile devant toi.

Dans l’ombre de ta voix et dans l’effroi des explosions, la nuit s’est répandue et l’hiver continue dans son ventre. Regarde mieux si tu peux, a-t’elle répété en te montrant, au sud-est, la direction de la guerre en Syrie. C’est loin mais le ciel de Turquie s’est rempli de nuages. Là-bas, de l’autre côté de la frontière, les premières villes s’appellent encore Idleb, Alep, Manbij et Racca. Plus au sud Homs et Palmyre. Des tas de gravats abandonnés aux mouches et aux mercenaires de Daesh. Qu’avons-nous fait pour empêcher les armes d’écrire de nouvelles lois ? Et j’ai vu ses yeux sévir, avant de se débattre dans le silence de la vie rassemblé en poèmes, obsessions noires à l’intérieur des tout derniers poèmes.

Ce n’est pas pour moi que j’ai peur, a-t-elle fini par t’annoncer. La chanson qui passait à la radio appartenait aux années de l’enfance, dans cette langue transfrontalière qui te servait à déchiffrer les journaux : l’amas des faux reflets à l’autre bout du fracas. L’existence d’un plomb presque noir, dans la réminiscence perpétuelle des prisons.

Plus personne n’aurait l’idée de défendre le droit d’être naïf longtemps après l’enfance. Elle et toi, vous avez tenu à témoigner d’une vie violente, abandonnée, une vie de plus en plus sale dans les colonnes de la presse. Et la presse est un fleuve qui t’emporte, toi aussi, enseveli dans les profondeurs des récits qu’elle t’apporte. Juste avant l’estuaire, un fleuve canalisé sous l’intenable mainmise du temps compté.

Regarde mieux si tu peux. Parce qu’après la fonte des icebergs, nous n’aurons plus jamais la même idée du bleu. Aucun journal n’en parlera, tu peux compter là-dessus. Penser encore à la clarté du bleu vivant, comme une utopie cristalline restée un peu vivante entre nos mains – si seulement elle et moi nous parvenons à en faire un poème.

T.

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La nuit à Istanbul, Papa Roncallli Sok © Tieri Briet