Dans le journal de Maspero à Sarajevo, l’Europe a tort

François Maspero

François Maspero

Le mardi 7 mars 1995, François Maspero est à Sarajevo sous les tirs de mortier. Dans son journal, il raconte que ce jour-là, au volant d’un véhicule blindé de la FORPRONU, un militaire français avait percuté par accident deux miliciens bosniaques qui étaient morts de leurs blessures. Le soldat avait pris la fuite et ses compagnons du 11e régiment d’artillerie de marine avaient gardé le silence pour couvrir le chauffard. «Toute la ville parle des deux miliciens bosniaques qui ont été tués», écrit Maspero, en colère lui aussi contre la hiérarchie militaire qui refusait de donner la moindre information au sujet du fuyard. «Le chauffard assassin est et restera inconnu.» Pas trace non plus de cette histoire dans les journaux français.

Une semaine plus tard, neuf soldats français d’un autre régiment trouvaient la mort dans un autre accident. Cette fois, Le Monde rapporte l’information : «Huit «casques bleus » français ont été tués, mardi 14 mars, dans un accident de la route sur les hauteurs du mont Igman, près de Sarajevo. On compte trois blessés, dont l’un dans un état grave. Tous ces soldats appartenaient à un bataillon de chasseurs alpins de la 27 division d’infanterie de montagne, stationnée à Grenoble. Ils se trouvaient à bord d’une chenillette achetée aux Suédois pour dégager les itinéraires enneigés. Le véhicule a glissé sur une plaque de verglas et est tombé dans un précipice de 50 mètres. Les armées françaises n’ont pas publié l’identité des victimes, les familles n’ayant pas encore été prévenues.»

On peut lire le journal que Maspero a tenu à Sarajevo dans le quatrième chapitre de Balkans Transit. Toujours à la date du 7 mars, il y écrit qu’il s’obstine à sortir chaque jour dans les rues, malgré la menace des snipers et des bombardements serbes. Il travaille alors à la traduction du premier roman d’Augusto Roa Bastos, Fils d’homme, qui raconte d’autres violences, au sud d’un autre continent : la guerre du Chacos entre la Bolivie et le Paraguay. Roa Bastos y a pris part quand il avait à peine 15 ans, en 1932. Une expérience de la guerre à la fin de l’enfance qu’il partage avec Maspero, qui n’avait que huit ans quand Philippe Pétain a décidé de signer l’armistice avec le IIIe Reich, et douze ans quand son grand frère a été tué au combat et que ses parents, résistants tous les deux, furent déportés à Buchenwald et Ravensbrück. Dans Sarajevo assiégée, Maspero traduit donc les mots que Roa Bastos avait fait écrire au lieutenant Vera Miguel dans son journal de temps de guerre : « Il doit bien y avoir une issue à ce monstrueux contre-sens de l’homme crucifié par l’homme, conclut le maire, parce que sinon il faudrait penser que la race humaine est maudite à jamais, que ceci c’est l’enfer et que nous ne pouvons pas espérer le salut.»

Le lendemain, Maspero écrit dans son propre journal, le cahier de Sarajevo : « L’emploi du mot «tchetnik» ; volonté de ne pas employer le nom d’un peuple qui fut concitoyen pendant au moins cinquante ans. Dire «les tchetniks» évite de dire «les Serbes». À l’origine, le mouvement tchetnik, c’était la résistance royaliste, nationaliste, anticommuniste. Ensuite, une partie s’est ralliée aux occupants allemands. Dans la phraséologie officielle de la Yougoslavie titiste, le mot était synonyme de bandits, souvenir de la guerre civile qui a suivi la libération. Il l’est toujours dans celle du gouvernement bosniaque. Beaucoup d’étrangers, qui reprennent ce mot à leur compte ne savent pas qu’ils perpétuent le vocabulaire de ce qu’ils dénomment par ailleurs le totalitarisme.»

François Maspero, Les abeilles & la guêpe

François Maspero, Les abeilles & la guêpe

Au milieu d’un autre livre, Les abeilles & la guêpe, écrit cinq ans après Balkans Transit, Maspero s’interroge sur le sens de ce qui a eu lieu à Sarajevo. Ce questionnement reste d’une actualité brutale, quinze ans après la parution du livre : «Depuis ma naissance, l’histoire du monde n’a été qu’une longue suite de purifications ethniques. Si j’avais à définir le XXe siècle, je le définirais ainsi. Ethnique : autre adjectif pour identitaire. Je ne sais pas pourquoi, en France, tant de gens me disent, ou écrivent : «C’est trop compliqué les Balkans.» Ça doit les rassurer, de penser qu’il y a une malédiction balkanique. De se masquer ainsi que la purification identitaire rôde dans le monde entier, dans l’Europe entière.»

Deux pages plus loin, la pensée de Maspero se fait plus désespérée encore. Lucide et sombre, prenant la forme d’une condamnation de l’Europe telle qu’elle continue de fonctionner aujourd’hui. Ce sont des pages essentielles, qui peuvent nous servir à comprendre ce qui continue de surgir aujourd’hui. «Après 1945, j’ai vu l’Europe en ruine. C’était la dernière guerre, au sens de la der des der. L’Europe serait civilisée ou ne serait pas. Et l’Union européenne, aujourd’hui, s’adresse à elle-même des félicitations pour avoir tenu cette promesse. Elle a tort. Si, comme le veulent la géographie, la politique, la culture et le simple bon sens, la Bosnie, la Croatie, la Serbie, le Kosovo sont bien en Europe, territoires habités par des gens tels que vous et moi, juste avec les différences habituelles au sein du genre humain, alors cette guerre n’a été la dernière guerre qu’au sens où elle précédait la suivante, comme on dit :«l’année dernière».

Ce que j’ai traversé il y a cinquante ans, c’étaient des paysages après la bataille. Tandis que les paysages dévastés que je traversais désormais étaient des paysages après purification ethnique. Sans bataille. Ces villages ont été rasés maison par maison pour que les habitants n’y reviennent jamais. Méticuleusement vidés de leurs occupants, pillés, dynamités, brûlés. Comme l’était un village kabyle par l’armée française, il y a quarante ans, au cours des grandes opérations pour créer les «zones interdites».

Ici, la dévastation, comme les souffrances de la population civile n’ont pas été une conséquence de la guerre, mais son but même. Avec ses armes spécifiques, contre ceux qui échappaient au massacre : le camp de concentration, la torture généralisée, le viol systématique. Nettoyage, purification, élimination des poux, langage connu.

L’intervention de l’Europe et de la «communauté internationale» a consisté à mettre en place une forme de cordon sanitaire, de mur de la honte. Telle a été la mission majeure des forces expéditionnaires étrangères. Les héros européens de Bosnie ne furent pas les militaires surarmés qui ont occupé et sillonné la Bosnie, mais les jeunes civils désarmés venus apporter leur solidarité. Prenant tous les risques au volant de leurs camions. Que pouvaient-ils, eux, faire de plus ? Je les ai vus et je les ai aimés. J’ai vu aussi l’agréable mess des officiers français de Sarajevo, baptisé «La Médina» et décoré d’une grande fresque nostalgique du port d’Alger au temps où l’Algérie était française et le musulman un fellagha à abattre.

Depuis il y a eu le Kosovo, une intervention qui, après dix ans de vains cris d’alarme, d’invocations à la raison et d’appels au secours d’un côté, et d’incompréhension, de surdité obstinée de l’autre, a lancé sur les routes de l’exode, par la stupidité de la stratégie choisie, un million d’habitants terrorisés par la peur des bombardements de l’OTAN autant que par celle des représailles serbes. Et ensuite ? Le champ reste vaste pour le gâchis.»

« Ce qui flotte sur un désert comme celui-là, c’est la poussière de milliers de rêves de bonheur anéantis. Des générations ont vécu ici. La vie apportait chaque jour son lot de joies et de peines, chacun pouvait rêver – ou se plaindre – à sa manière, sur cette terre qu’il croyait sienne, où il avait construit sa maison (ou allait un jour la construire) pour la léguer à ses enfants, qui connaîtraient, pensait-il, une vie meilleure : ils étudieraient, la médecine, l’architecture, ils seraient ou ils étaient déjà ingénieurs, fonctionnaires, professeurs.

Quand je dis que des générations heureuses ont vécu ici, je parle des dernières. Celles des habitants qui ont survécu à la Deuxième Guerre mondiale ou qui se sont installés à la fin de celle-ci. Auparavant, quatre ans de guerre avaient transformé la Bosnie-Herzégovine et la Croatie en un véritable abattoir humain : les oustachis croates catholiques massacrant les Serbes orthodoxes, les tchetniks serbes massacrant des populations croates catholiques et bosniaques musulmanes, les nazis exterminant les Juifs et les Tziganes, tout en multipliant les atrocités contre la population des villages, sans faire de distinctions, qu’ils considéraient comme suspects.

Mais enfin, depuis quarante-cinq ans, cela semblait relever d’un passé révolu. Un passé dont les leçons avaient bien été retenues et qui ne pouvait revenir. Question désespérée cent fois entendue : «Mes voisins étaient croates (ou serbes, ou musulmans), et nous nous entendions. Que nous est-il arrivé ?»

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François Maspero, Klavdij Sluban, Balkans-Transit, Points Poche

François Maspero, Klavdij Sluban, Balkans-Transit, Points Poche

★ François Maspero, Balkans-Transit, Photographies de Klavdij Sluban, janvier 1997, Seuil, Paris. Réédition en Points Seuil.
Ce récit de cinq voyages accomplis dans les Balkans avec son complice, le photographe Klavdij Sluban, s’ouvre sur un « portrait de l’auteur » : « Conjonction de la grande et de la petite histoire ». Mêlant scènes du quotidien et pages d’histoire, Maspero fait de ce livre une « chronique sensible » du « cœur de l’Europe » « qui a toujours eu tendance à s’amputer elle-même de ce qui la gêne ». Il s’enfonce dans un fouillis de frontières et de peuples à la mémoire déchirée et oublieux de ce qui les unit. « Dans la solitude du touriste de fond », il s’interroge sur la nécessité du voyage, traverse le chaos architectural des villes et la littérature de ces pays, trouve, parfois, en l’autre sa famille. C’est dans ce livre, au début du quatrième chapitre, consacré à la Macédoine, que Maspero a intercalé le cahier de Sarajevo.

François Maspero, Les abeilles & la guêpe, Seuil, Fiction & Cie, 2002

★ Une exposition sur François Maspero, «légère et peu coûteuse», peut circuler en Bretagne, réalisée par l’asso Rhizomes. Contacter Caroline Troin au 06 66 22 38 96.
Mail : rhizomes.dz@gmail.com

★ Un très bon dossier Maspero est consultable sur le site de La Femelle du Requin

★ En remerciant Vasvija BAŠIĆ, de l’Institut culturel français à Sarajevo, d’avoir bien voulu me prêter le livre de Maspero, Balkans-Transit, ainsi que les poèmes d’Izet Sarajlic, Nés en vingt-trois, morts en quarante-deux, traduits du bosniaque par Mireille Robin, pendant mon séjour à Sarajevo.

Maspero, libre citoyen de la libre Europe dans une capitale libre d’Europe

Gilles Peress, Bosnie-Herzégovine, 1993

Gilles Peress, Bosnie-Herzégovine, 1993

En mars 1995, François Maspero était à Sarajevo où il écrivait son journal. Depuis cinq ou six jours que je marche dans les rues de cette ville, je regrettais de n’avoir pas emporté Balkans-Transit, où Maspero racontait la vie des habitants pris au piège d’une guerre qui n’en finissait pas. Ce n’est qu’une parenthèse à l’intérieur du livre, qui raconte plusieurs voyages avec le photographe Klavdij Sluban, de l’Albanie à la Roumanie, en passant par la Macédoine et la Bulgarie. Par chance, j’ai pu emprunter le livre à la bibliothèque de l’Institut Français de Sarajevo. Relire ces pages vingt-et-un ans après la fin du siège, à l’intérieur d’une capitale qui semble encore déchirée par les accords de Dayton, c’est une plongée où l’on perd vite l’équilibre. Mieux vaut s’accrocher, et bénir François Maspero d’être le mémorialiste d’une guerre qui n’en a pas fini d’accuser notre Europe, celle de 2017 et pas seulement celle des années 90.

Cahier de Sarajevo, dimanche 5 mars 1995.

C’est Romain qui m’a dit qu’il fallait absolument prendre des notes, sinon «on s’habitue très vite et on oublie.» C’est lui, aussi, qui a employé l’expression : « des morts vivants».
Difficile de me forcer à noter – à écrire. La réalité envahit, elle déborde, elle refuse de passer par les mots, les doigts, le stylo, le cahier. Elle s’abat sur le corps et l’esprit, les pénètre, y pèse de son poids de plomb, s’y installe, inhibe et paralyse.

Abbas, Sarajevo, 1993. Au cimetière musulman, un soldat bosniaque en uniforme prie sur la tombe de sa jeune femme, tuée par les tirs serbes.

Abbas, Sarajevo, 1993. Au cimetière musulman, un soldat bosniaque en uniforme prie sur la tombe de sa jeune femme, tuée par les tirs serbes.

On cherche des analogies et toutes sont fausses. La seule chose qui se rapproche de ce que je vois (qui n’est qu’une partie de ce que je sens), c’est un film de propagande nazie tourné je ne sais plus où, à Bergen-Belsen ou à Terezin. On y voyait chacun vaquer à ses occupations quotidiennes, des musiciens donner un concert, etc.
C’est un cas sans précédent dans l’histoire, une perversion pathologique de tous les sièges d’une ville connus. Le siège prolongé indéfiniment grâce à une aide humanitaire orchestrée par une armée – les Casques bleus – qui occupe militairement le terrain et, au lieu de se battre, fait de la bienfaisance.
C’est un camp de concentration dont les gardiens nazis seraient tenus à l’extérieur des barbelés. À l’intérieur, il y a des bons gardiens, compatissants. Mais qui font bien attention de ne pas laisser sortir les détenus, ou alors au compte-gouttes. Les nazis, du dehors, tirent sur le camp quand ça leur plaît et où ça leur chante, et les bons gardiens ramassent parfois les blessés et les morts. Puis ils vont prendre un café ou une slivovic avec les nazis.
Je sais que tout le monde répète ces lieux communs-là. Mais ce sont quand même des lieux communs qui tuent.

Gilles Peress, Sarajevo, 1993. Départ des Juifs à Skanderia.

Gilles Peress, Sarajevo, 1993. Départ des Juifs à Skanderia.

Ce dimanche matin, moins angoissé par ma solitude que les jours précédents. Le léger printemps du début de la semaine a disparu. Il pleut et Sarajevo a pris l’habit de boue et d’ordure, de noir et de gris qui lui convient. Le ciel bleu et doux était choquant. On voyait chaque détail des lignes serbes sur les hauteurs, au bout des rues. Maintenant, le voile de brume et la couche de nuages bas suivent à peu près leur contour. On se sent presque à l’abri.

Trois sortes de tirs. Coups, lourds, de mortier (ou de canon). Rafales de mitrailleuse lourde. Ordinairement, ces dernières se répondent de camp à camp. Et aboiements secs, jamais plus de trois ou quatre de suite (pour des raisons évidentes) d’armes individuelles. Les détonations de mortier et de mitrailleuse viennent pour la plupart des hauteurs qui surplombent la ville au sud – ou, plus à l’ouest, de la ligne de front de l’aéroport.
Seuls les tirs isolés – des snipers – expriment le but unique, nu : tuer.

Gilles Peress, Bosnie-Herzégovine, 1993.

Gilles Peress, Bosnie-Herzégovine, 1993.

« Qu’est-ce que vous faites ici ? Vous travaillez pour quelle organisation (projet, programme, etc.) ? Dans quel cadre?»
Peut-être ai-je eu tort de me situer, pour avoir l’air d’être comme tout le monde, «dans le cadre» du «projet» de Francis Bueb – puisqu’il s’avère que ledit projet (centre, librairie, bibliothèque) n’est pas suffisamment avancé pour que je puisse, pour cette fois, être utile à quelque chose. Comme si j’avais honte, comme si c’était impossible de dire : maintenant que je suis venu, je reste par mes propres moyens, pour mon propre compte, libre citoyen de la libre Europe dans une capitale libre d’Europe.
Côté bosniaque, la méfiance est justifiée. Je ne suis qu’un étranger de plus à Sarajevo qui en compte déjà trop.

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François Maspero, Klavdij Sluban, Balkans-Transit, Points Poche

François Maspero, Klavdij Sluban, Balkans-Transit, Points Poche

★ François Maspero, Balkans-Transit, Photographies de Klavdij Sluban, janvier 1997, Seuil, Paris. Réédition en Points Seuil. Ce récit de cinq voyages accomplis dans les Balkans avec son complice, le photographe Klavdij Sluban, s’ouvre sur un « portrait de l’auteur » : « Conjonction de la grande et de la petite histoire ». Mêlant scènes du quotidien et pages d’histoire, Maspero fait de ce livre une « chronique sensible » du « cœur de l’Europe » « qui a toujours eu tendance à s’amputer elle-même de ce qui la gêne ». Il s’enfonce dans un fouillis de frontières et de peuples à la mémoire déchirée et oublieux de ce qui les unit. « Dans la solitude du touriste de fond », il s’interroge sur la nécessité du voyage, traverse le chaos architectural des villes et la littérature de ces pays, trouve, parfois, en l’autre sa famille.

★ En remerciant Vasvija BAŠIĆ d’avoir bien voulu me prêter le livre de Maspero, Balkans-Transit, ainsi que les poèmes d’Izet Sarajlic, Nés en vingt-trois, morts en quarante-deux, traduits du bosniaque par Mireille Robin, n&b éditions, 1999.

★ Une exposition sur François Maspero, légère et peu coûteuse, peut circuler en Bretagne, réalisée par l’asso Rhizomes. Contacter Caroline Troin au 06 66 22 38 96.
Mail : rhizomes.dz@gmail.com

★ Un dossier Maspero est consultable sur le site de La Femelle du Requin