Le dernier poème de Primo Levi

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Chacun de nous héberge au fond de son cœur le désir infantile de se faire raconter une histoire.
Primo Levi

J’ai bu le café de Mona sur les trois marches de ciment qui sont au seuil de ma maison. Maria s’époumonait au téléphone, sa voix de matrone partait résonner loin d’ici, dans une baraque perdue au nord de Bucarest et je riais en imaginant Vasile ou Dumitru, deux de ses fils encore mal réveillés tout là-bas, obligés de tenir le téléphone à bout de bras, à presque un mètre de leur oreille pour atténuer au moins un peu toute la puissance de la voix maternelle.

Le ciel ce matin donnait envie de Camargue et c’était le grand jour pour Nico, ce rituel tsigane où on lui couperait ses cheveux de naissance, tard dans la nuit et au milieu des chants, si bien que l’enfant de quatre ans perdrait d’un coup ses tresses, le crâne rasé comme ceux des nageurs la veille d’un championnat.

IMG_0363Ici, le dos appuyé contre la porte d’entrée, je ne viens jamais boire le tout premier café du matin sans un livre avec moi. Je sais que les femmes  cuisineront toute la journée à l’étage et ça sentira bon à travers la maison, jusqu’au creux des chambres où dorment encore les enfants, et dans la ruelle où mon café est déjà presque froid mais tant pis, je veux finir ce récit de Primo Levi, écrit pour raconter le camp d’Auschwitz dans La Stampa de Turin avant de faire partie d’un livre de nouvelles, Lilith, que Tibishane hier a ramassé dans une poubelle de la cité où il va pour mendier, plusieurs jours par semaine.

C’est l’histoire d’un Gitan, la sixième du recueil. Primo Levi y parle « d’un avis affiché à la porte de la baraque, et tout le monde se pressait pour le lire ». Je découvre son écriture, il a 55 ans et a choisi pour raconter les mots d’une langue commune à tous. Trente ans après la libération des camps de la mort en Europe orientale, Primo Levi demeure un survivant inquiet et vigilant, celui qui cherche avant tout la clarté d’un témoignage aussi simple que possible. « L’avis annonçait qu’à titre exceptionnel tous les prisonniers étaient autorisés à écrire à leur famille ». Il n’a pas non plus oublié les questions irrespirables qui venaient épaissir encore un peu l’angoisse des déportés. « Et à qui aurions-nous pu écrire, si tous nos parents étaient comme nous prisonniers dans un camp, ou morts, ou terrés quelque part en Europe, dans la hantise de subir le même sort que nous ? »

IMG_0481L’histoire du Gitan est racontée par un homme qui refuse la possibilité d’oublier. En choisissant de publier ses récits dans la presse quotidienne, dans l’Italie des années de plomb, il veut rappeler à ses concitoyens que « la solitude, au camp, est plus précieuse et plus rare que le pain».  Qui s’en soucie autour de lui ? Qu’en pensent Moravia, Pasolini ou Morante ? Je ne sais pas. Le personnage du Gitan vient à peine d’arriver à Auschwitz. « Non seulement il ne savait pas écrire en allemand, mais il ne savait pas écrire du tout. C’était un gitan, né en Espagne, qui avait ensuite voyagé à travers l’Allemagne, l’Autriche et les Balkans, pour tomber en Hongrie entre les mains des nazis. Il se présenta dans les règles : Grigo, il se nommait Grigo, il avait dix-neuf ans, et il me priait d’écrire une lettre à sa fiancée.»

Avant ce matin de mai, j’avoue, je n’avais encore jamais ouvert un seul livre de Primo Levi. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Il y a des auteurs dont on ajourne l’approche et pourtant, le cadeau de Tibishane m’a fait d’autant plus plaisir que je savais depuis longtemps à quel point les livres de Levi recelaient quelque chose d’important, une connaissance de l’inhumanité qu’il avait apprise dans le monde des Läger et essayé de raconter tout au long de sa vie. Peut-être cette vérité, précisément, qui l’avait amené au suicide le 11 avril 1987, quand il s’était jeté dans le vide de l’escalier de son immeuble, à Turin

Entre mes mains, le livre offert par Tibishane était très abimé et en partie déchiqueté, mais le texte n’avait pas été amputé. Edité par Liana Levi en 1987, l’ouvrage avait appartenu dans les années 90 à la bibliothèque municipale de Port Saint-Louis du Rhône. En dernière page, une fiche à moitié décollée indique encore qu’on l’avait emprunté à cinq reprises, entre le 17 janvier 1990 et le 11 janvier 2000.

Bien sûr, Primo Levi a accepté d’écrire une lettre à la fiancée du gitan. Il n’était pas encore écrivain, et n’avait composé qu’un seul poème, en février 1943 à Crescenzago, peu de temps avant d’entrer en résistance et de rallier  Giustizia e Libertà, un réseau de résistance antifasciste. Son engagement lui a valu d’être arrêté en décembre 1943, placé en détention au camp de transit de Fossoli di Carpi, au nord de Modène, avant d’être déporté à Auschwitz en février 1944, un an après avoir écrit son premier poème.

Et dans la lettre à sa fiancée, le Gitan raconte qu’il va lui fabriquer une petite poupée, una muñeca de madera viva. Une poupée qu’il veut tailler au couteau dans une branche de bois vert. Il ne sait pas qu’il n’y a pas d’arbre à Auschwitz. La nouvelle ne dit rien d’autre. « Il me remercia, et je ne le revis jamais plus. Inutile de dire qu’aucune des lettres que nous écrivîmes ce jour-là n’arriva jamais à destination. » Et moi j’ai remercié Tibishane, Multsumia tuké mo prahal. Merci mon frère parce que Lilith m’a l’air d’un livre écrit à hauteur d’homme. Les 33 histoires qu’y rassemble le survivant d’Auschwitz dessinent des portraits humains qui continuent longtemps de résonner en profondeur : présences humaines rescapées de l’oubli, comme la jeune femme ou bien les cantonniers du tout premier poème.

À Crescenzago il y a une fenêtre,
Et derrière une jeune fille qui s’étiole.
Toujours, de la main droite, elle tire l’aiguille.
Elle coud, elle ravaude et regarde la montre,

Et lorsque siffle enfin l’heure de la sortie,
Elle soupire et pleure, c’est là toute sa vie.

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Philip Roth & Primo Levi à Turin

Pour son coup d’essai, Primo Levi a-t-il conscience qu’il va passer une grande partie de son existence à restituer par écrit des vies humaines, fidèle portraitiste de ceux qu’il va croiser un an plus tard dans les camps de la mort ? Le poème enchaîne par un portrait collectif sans concessions, celui des cantonniers de Crescenzago.

Quand la sirène retentit à l’aube, ils se traînent
Hors du lit, les cheveux en désordre.
Ils sortent dans la rue la bouche pleine,
Les yeux battus et l’air abasourdi;
Ils regonflent les pneus du vélo, ils n’allument
Que la moitié d’une cigarette.

Du matin jusqu’au soir, ils font se promener
Le rouleau compresseur haletant, noir et torve,
Où passent la journée à surveiller
Sur le cadran l’aiguille qui tremblote.
Ils font l’amour le samedi soir
Dans le fossé de la maison cantonnière.

Primo Levi ne se considérait pas comme un poète. Il croyait  davantage aux puissances du roman. « Le roman est vivant, expliquait-il à un journaliste de La Gazetta del Popolo. Il peut l’être encore aujourd’hui. Le roman informe sur un mode imperceptible, sans que le lecteur le sache. Chacun de nous héberge au fond de son cœur le désir infantile de se faire raconter une histoire. »

Et pourtant, tout au long de sa vie, Primo Levi a écrit des poèmes. Au jour de sa mort, on en comptait seulement soixante, dont certains n’ont que cinq ou dix vers. Tous se terminent par une date, si bien qu’on sait qu’il pouvait se passer plusieurs années sans qu’un seul vers ne soit écrit. D’un seul coup, une résurgence survenait et pendant plusieurs jours, le romancier composait plusieurs poèmes l’un après l’autre, guidé par une impulsion qu’il ne savait pas comment expliquer. Dans La Fugitive, une autre nouvelle de Lilith, il raconte ce processus avec toute la clarté qu’il imposait à sa prose.

« Pascal aussi n’en avait fait que rarement l’expérience, et à chaque fois le sentiment d’avoir une poésie au corps, prête à se laisser attraper au vol et épingler sur une feuille comme un papillon, s’était accompagné en lui d’une sensation curieuse, d’une aura comparable à celles qui précèdent les attaques d’épilepsie : à chaque fois, il avait senti ses oreilles siffler, et un frisson le parcourir de la tête aux pieds.
Sifflements et frissons disparaissaient en quelques instants, et il se retrouvait lucide, le nœud de la poésie clair et distinct devant lui; il ne lui restait qu’à l’écrire, et voilà que les autres vers se pressaient à sa suite, dociles et vigoureux. En un quart d’heure le travail était fait : mais cette fulguration, ce processus foudroyant qui voyait se succéder la conception et l’accouchement à peu près comme l’éclair et le tonnerre, Pascal n’avait eu l’heur de le connaître que cinq ou six fois dans sa vie. Heureusement, il n’était pas poète de métier : il exerçait une profession tranquille et ennuyeuse dans un bureau. »

002bis_copertinalevi740Certains des poèmes de Primo Levi ont d’abord été publiés dans la troisième page de La Stampa, avant d’être assemblés dans un premier recueil paru chez Garzanti, en 1984, sous le titre Ad Ora Incerta. À une heure incertaine ne sera traduit qu’en 1997 dans notre langue, chez Gallimard, avec une préface assez rude de Jorge Semprun, où il reproche à Primo Levi ce dont Giorgio Manganelli s’était déjà indigné dans le Corriere della Sera, en janvier 1977 : qu’à force de répéter qu’« on ne devrait pas écrire de façon obscure », l’auteur de Si c’est un homme n’avait jamais rien compris aux poèmes de Paul Celan. 

Dans un entretien avec Giulio Nascimbeni, paru en 1984, Primo Levi avait le courage d’avouer toute son ignorance : « … car je suis ignorant en matière de poésie : je connais mal les théories de la poétique, je lis peu la poésie des autres, et je ne crois pas que mes vers soient parfaits. » Plus loin dans l’entretien, il va jusqu’à affirmer une croyance inattendue : « J’ai l’impression que la poésie, dans son ensemble, est devenue un prodigieux instrument de contact humain. »

Aux derniers mois de sa vie, Primo Levi écrit à Ruth Feldman, la traductrice de ses poèmes aux Etats-Unis. Ils se connaissent depuis dix ans et elle sait, pour avoir ciselé dans sa langue le matériau de chaque poème,  qu’ils sont maintenant le principal réceptacle pour la désespérance du survivant. Dans une revue américaine, elle a publié elle aussi un poème, où elle essaie de raconter la dernière lettre que Primo Levi avait pu lui écrire :

Je me souviens de la dernière lettre de Primo Levi,
qui me parvint un mois avant sa mort.
Il m’écrivait qu’il traversait une période
pire que celle d’Auscwitz, en partie parce qu’il
n’était plus jeune et capable de réagir.
Il la signa « De profundis ».
En dépit de nos illusions
les survivants n’ont survécu qu’en apparence. »

Le 2 janvier 1987, Primo Lévi avait écrit son dernier poème pour La Stampa, un texte sombre qu’il avait conçu à la manière d’une prophétie d’apocalypse. Nous les hommes, « nous détruirons et corromprons ». Rien d’autre à raconter qu’une destruction de plus en plus hâtive. Quarante deux ans après la capitulation du IIIe Reich, nous n’avons fait qu’amplifier le désert jusqu’aux forêts d’Amazonie, et pire encore, à l’intérieur des cœurs humains. Exactement comme si rien n’avait pu empêcher la machinerie nazie de continuer son œuvre sur terre.

Les fleuves impassibles
Continueront de couler vers la mer,
Ou de déborder en dévastant les berges,
Ouvrages antiques d’hommes tenaces.
Les glaciers continueront
De meuler le roc en crissant,
Ou de s’effondrer tout à coup,
En tronquant la vie des sapins.
La mer continuera de battre,
Captive, entre les continents,
De plus en plus avare de richesses.
Etoiles, planètes et comètes
Continueront seules leur cours.
La terre aussi redoutera les lois
Immuables de la création.
Pas nous. Nous, espèce rebelle,
Riche en génie, pauvre en bon sens,
Nous détruirons et corromprons
De plus en plus hâtivement ;
Vite, vite amplifions le désert
Dans les forêts d’Amazonie,
Dans le cœur vivant de nos villes,
Dans nos propres cœurs.

Ce sont les derniers mots que Primo Levi a voulu partager, à l’occasion des vœux du nouvel an. Chacun des poèmes publiés par La Stampa lui valaient un courrier important, auquel il répondait scrupuleusement en archivant, dans des classeurs de plastique gris, les lettres reçues et les réponses qu’il rédigeait. C’est dans l’une d’elles, adressée à un lecteur de Zurich, qu’il s’expliquait à nouveau. « Nos propres profondeurs nous sont inconnues. Il se peut que la poésie soit le fruit de deux mains gauches. »

Les survivants n’ont survécu qu’en apparence, a écrit Ruth Feldman. Et pour survivre ils laissaient naître parfois des poèmes, qu’il leur fallait écrire avec deux mains gauches.

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La lettre au lecteur de Zurich est citée par Gabriela Poli et Giorgio Calcagno, dans Echi di una voce perduta, Mursia, 1992.

Primo Levi, Lilith et autres nouvelles, traduit de l’italien par Martine Schruoffeneger, Editions Liana Levi, Paris, 1987.

Primo Levi, À une heure incertaine, traduit de l’italien par Louis Bonalumi, préface de Jorge Semprun, Gallimard, Arcades, Paris, 1997.

Myriam Anissimov, Primo Levi ou la tragédie d’un optimiste, JC Lattès, Paris, 1996.

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A3- affiche Primo LeviUne exposition sur l’œuvre et la vie de Primo Levi est visible à Liège.

L’exposition a été conçue et d’abord présentée à Turin, la ville où Primo Levi est né et a vécu une grande partie de son existence.

Jean-Michel Heusquin : « Par le biais de cette exposition, on fait un tour du monde et un tour des mots. On peut dire qu’on découvre le 20ème siècle à travers les yeux de Primo Levi et ses écritures. On n’oublie pas ses œuvres artistiques car, au-delà de l’écrivain connu, c’est également quelqu’un qui a touché à l’art plastique et qui a créé des sculptures. L’exposition est aussi ponctuée de témoignages, des vidéos et d’interviews ».

Jusqu’au 30 juin à la Cité Miroir, place Xavier Neujean 4000 Liège

Ceija Stojka ne repose toujours pas en paix

Peinture de Ceija stojka

Peinture de Ceija stojka, 2011

Neuf mois déjà que Ceija Stojka nous a quittés. N’oublions pas, c’était fin janvier 2013 qu’elle a cessé de peindre, d’écrire et de prendre soin des siens, tous les enfants du peuple tsigane en Autriche et au-delà des frontières. Ceija Stojka était l’une des consciences de la nation Rom, peuple sans terre et sans refuge en Europe, persécuté par les nazis du IIIe Reich et persécuté, aujourd’hui encore, par nombre d’États membres de l’Union Européenne, à commencer par la France et l’Italie mais aussi, la liste est de plus en plus longue, l’Albanie et la Serbie, la Slovaquie, la Hongrie et depuis peu, le Royaume Uni… 

En effet, la liste est bien trop longue de ces pays qui pratiquent une discrimination illégale envers le peuple rom. Cette politique anti-rom désigne l’une des faillites de cette Europe qui cherche à se construire sans veiller aux Droits de l’homme. Une Europe inhumaine, menaçante puisqu’elle consent à humilier et à entraver l’une des cultures les plus vivantes, les plus profondes d’un continent qui défait de plus en plus les cultures populaires au profit d’une culture marchande et uniforme. Face à cette menace, la parole de Ceija Stojka est d’autant plus nécessaire. Nous reprenons ici l’une de ses paroles qu’il serait dangereux d’oublier. Une seule phrase, mais on peut la répéter chaque jour jusqu’à l’apprendre par cœur. Ne serait-ce que pour la dire à nos enfants : « Si le monde ne change pas maintenant, si le monde n’ouvre pas ses portes et fenêtres, s’il ne construit pas la paix – une paix véritable – de sorte que mes arrière-petits-enfants aient une chance de vivre dans ce monde, alors je suis incapable d’expliquer pourquoi j’ai survécu à Auschwitz, Bergen-Belsen, et Ravensbrück.»

Ceija Stojka, photo de Robert Newald

Ceija Stojka, photo de Robert Newald

Ceija Stojka était un être à part. Sa pensée était aussi féconde que ses peintures pouvaient sembler douloureuses. Sa mort nous empêchera désormais d’écouter son histoire, mais pas de regarder encore une fois ses dessins remplis de barbelés à l’encre noire, de roulottes saccagées et de matricules tatoués à même la peau des déportés. Nous savons qu’aujourd’hui, Claudette Krink a entrepris de traduire son livre de Mémoires en français. Ceija Stojka était Rom et elle a survécu à l’Holocauste. Mais son expérience de la déportation, impossible à oublier, est devenue le thème central de son œuvre peinte, ainsi que des deux livres qu’elle a fait paraître à Vienne, dans l’Autriche d’Elfriede Jelinek et de Thomas Bernhard. Le fait même qu’elle écrivait en allemand, dans le pays qui a donné naissance à Jörg Haider et à Adolf Hitler, est en soi une victoire symbolique sur le nazisme. Une victoire de la vitalité tsigane face à la mort industrialisée. Et cette victoire, l’écriture de Ceija Stojka parvient à en faire un enseignement, une leçon d’humanité joyeuse et d’autant plus nécessaire que l’histoire est à nouveau niée, escamotée en France par des hommes politiques qui font de cette négation un argument électoral. L’enseignement de Ceija Stojka est incontournable si nous voulons que l’Europe à venir puisse demeurer humaine.

Ceija Stojka, sans titre, 2009

Ceija Stojka, sans titre, 2009

« Hélas, c’est ainsi écrit-elle, la plupart des nôtres sont aujourd’hui de vieilles gens, séniles. La peur d’autrefois, ils ne l’ont jamais oubliée, même s’ils n’en parlent pas. Il y en a encore beaucoup qui ne peuvent pas en parler. Comment le feraient-ils ? Pour moi, c’est comme si c’était toujours derrière moi. Je me retourne, et de nouveau je suis là-bas. En réalité, rien n’a changé. Ce que je peux dire, je suis libre et je peux maintenant fleurir mon balcon, ça, c’est beau, c’est bien, mais pourquoi m’ont-ils fait ça ? Pourquoi m’ont-ils volé mon enfance ? Pourquoi ont-ils exterminé mon père et mon frère ? Pourquoi m’ont-ils traitée de « porc asocial » ? »

Comment répondre à ses questions, quand nos préfets et nos ministres de l’Intérieur se vantent des milliers d’abris de fortune qu’ils détruisent après avoir jeté à la rue leurs habitants, les plus déshérités que l’Europe ait connus depuis la capitulation du IIIe Reich ? Quand en Hongrie et en République Tchèque, des milices nazies défilent en direction des quartiers roms, dans l’intention de terroriser leurs résidents déjà frappés par le chômage et la ségrégation. Ceija Stojka est née en 1933, cinquième d’une fratrie de six enfants dans une famille Lovari, une ethnie Rom d’Europe centrale. Deux de ses frères, Karl et Mongo Stojka, sont devenus eux aussi écrivains et musiciens. Et si leur père a été déporté dès 1941 à Dachau, où il trouva la mort, le reste de la famille Stojka ne fut déporté qu’en 1943, à destination d’Auschwitz II (Birkenau), ce camp d’abord destiné aux prisonniers de guerre soviétiques où périrent plus d’un million de victimes, pour la plupart juives et tsiganes. Parmi ces morts, le plus jeune frère de Ceija, mort du typhus. Mais le miracle est que Ceija soit revenue d’Auschwitz, comme sa mère et deux de ses frères. Une famille de survivants au Samudaripen, l’Holocauste tsigane. Une survivante revenue construire sa vie dans une Autriche qui n’avait pourtant pas renoncé, malgré la défaite et les procès, à traiter les Roms comme des citoyens de seconde zone.

Ceija Stojka, Maman à Auschwitz

Ceija Stojka, Maman à Auschwitz

Jusqu’au jour de sa mort, à 79 ans, À mesure qu’elle approchait de la mort, Ceija Stojka a eu peur, de plus en plus peur que l’Europe puisse oublier son passé et qu’un jour prochain, les fours crématoires d’Auschwitz puissent y reprendre leur activité dans une indifférence à peu près générale. Ce n’était pas une peur irrationnelle, ni un cauchemar post-traumatique. C’était la peur d’une citoyenne informée, qui suivait attentivement l’évolution des lois et des discours anti-tsiganes à travers les assemblées et les cabinets ministériels du vieux continent. Elle savait parfaitement qu’en République Tchèque, en Hongrie, en Roumanie, des manifestations étaient régulièrement organisées pour appeler à «l’élimination du problème tsigane».

Ceija Stojka savait aussi qu’en France, des députés et des maires de plus en plus nombreux, soutenus par quelques ministres et deux présidents de la République, pouvaient envoyer leurs forces de police fracasser les portes des baraquements, ces abris de fortune où des Roms exilés venaient de trouver un refuge pour échapper au froid et à la rue. C’est pour cela qu’elle continuait à peindre, à l’encre noire, des femmes hurlant tandis que des hommes en armes les tiraient par les cheveux, pendant qu’une foule haineuse mettait le feu à leurs maisons de planches et de cartons.

Dans la culture Tsigane, une place importante est faite aux femmes qui ont ce don de raconter de quoi demain sera fait. Ces « Purya rasai » sont particulièrement écoutées, et l’avenir leur donne souvent raison. Ce que peignait Ceija Stojka continue d’avoir lieu sous l’œil des journalistes venus filmer, photographier, interviewer sans qu’aucune de ces images, de ces paroles ne réveille les consciences de citoyens qui semblent anesthésiés. Est-ce bien l’avenir du peuple Rom en Europe qui nous est annoncé dans ses toiles ?

Très tôt le matin, dans les bidonvilles des capitales européennes, des policiers hurlent des ordres à des familles apeurées, réduites à rassembler quelques objets pour parvenir à nourrir leurs enfants, à pouvoir les laver, les habiller demain pour aller à l’école. Les photos de ces expulsions opérées sous escorte policière sont publiées dans nos journaux, à la place des peintures douloureuses de Ceija Stojka. On ne peut pas l’oublier. Et même si ces photographies nous ont paru odieuses ou douloureuses, nous avons laissé faire. C’est pourquoi, tant que ses arrière-petits-enfants n’auront pas la chance de vivre dans une Europe où ils n’auraient plus peur, Ceija Stojka ne pourra pas reposer pas en paix

Tieri Briet, 9 septembre 2013

Le livre de Mémoires de Ceija Stojka, Je suis vivante, est-ce un rêve? Libérée de Bergen-Belsen (Traüme ich, dass ich lebe ? Befreit aus Bergen-Belsen), traduit par Claudette Krink, paraîtra en 2014.