★ Peretz Markish dans les poubelles de l’Europe

 

À Gaëlle Fernandez Bravo

Peretz Markish street, Pollonye, Ukraine

Rue Peretz Markish à Pollonoye, en Ukraine

Quelqu’un avait jeté l’anthologie de la poésie yiddish à la poubelle, à Sète. Je trouve ça nul. Qu’un abruti puisse condamner d’un seul geste «Le Miroir d’un peuple» – c’est l’autre titre que l’éditeur avait donné à cette anthologie de plus de 600 pages – à la poubelle et à la destruction par le feu, c’est monstrueux et banal à la fois. Mais quand même j’avais eu de la chance. J’avais trouvé le livre alors qu’il faisait nuit, une nuit sans lune et sans la moindre étoile. Je l’avais emporté avec moi malgré les salissures, et oublié sur ma table, dans la maison abandonnée. Plus tard, j’avais nettoyé la couverture du livre avec un peu d’eau tiède, puis je l’avais rangé dans une caisse à vin qui me sert d’étagère, juste à côté de ces poèmes qu’Uri Orlev avait écrits dans son enfance, enfermé derrière les barbelés de Bergen-Belsen. Un livre un peu sacré dans ma bibliothèque, et pour plusieurs raisons que je ne sais pas toutes expliquer. L’une des raisons, la plus ancienne, c’est que les poèmes aient été traduits par Sabine Huynh, qui est poète et vit sa vie de mère et d’écrivain à Tel Aviv, pendant qu’Uri Orlev écrit des livres pour les enfants à Jerusalem.

Peretz Markish par Marc Chagall

Portrait de Peretz Markish par Marc Chagall, 1923

J’ai pensé à cet exemplaire d’Anne Frank que Tibishane m’avait ramené d’une poubelle d’Arles. Ça m’avait mis en colère qu’on puisse jeter ce livre-là, précisément ce livre-là qu’avait écrit une enfant juive avant d’être arrachée à son enfance. Ce journal a toujours eu quelque chose de sacré à mes yeux. Le balancer aux ordures était un geste sacrilège et Tibishane, en l’extirpant des sacs de déchets, avait endossé le rôle d’un sauveur imprévu. Et Tibishane est d’abord ferrailleur : il fouille le soir dans les poubelles pour y trouver de l’or. Et s’il n’y a pas d’or au moins un peu de cuivre. Et s’il n’y a pas de cuivre au moins des livres qu’il me ramène comme un cadeau de tous les soirs.

Peretz Markish

Peretz Markish

Dans les poubelles des villes du sud, il y a des poèmes écrits par des Juifs, des romans écrits par des Russes encore en vie, des Antillais en exil ou des Arabes en colère, des autobiographies venues d’Inde et d’Afrique ou des chroniques écrites à Istanbul, le monde est devenu littérature jetée à la poubelle et la littérature coule dans mes veines. L’immense bibliothèque des répudiés du monde entier se trouve dans ces tas d’épluchures et d’emballages déchirés que les éboueurs emportent dans leurs camions jusqu’aux incinérateurs de déchets.

Peretz Markish lisant son appel, en 1941, au sein du Comité juif antifasciste

Peretz Markish lisant son appel, en 1941, au sein du Comité juif antifasciste

Hier matin, j’ai décidé d’ouvrir l’Anthologie de la poésie yiddish. Et de commencer à lire des poèmes, ceux de Peretz Markish que je ne connaissais pas. Parce qu’il y a des cigognes dans deux de ses poèmes, et j’ai pris ça pour un signal, une sorte de seuil par où j’allais pouvoir entrer dans les poèmes d’un inconnu.

Premier poème, un fragment de Chutes de neige :

Tempête aux milliers d’ailes
Agrippe en tes griffes mon ventre
— À l’altitude des cigognes
Dans l’éblouissement s’embrase ma tour blanche —
Ni l’argile, ni la brique,
Et ni les mains, ni les chaînes
— De blanches filles écumantes,
Des plumes extirpées des ventres
Et vers les bas s’agenouillent les hauts
— Je suis de nouveau
Je suis de nouveau !…
Tempête aux milliers d’haleines
Sur ma gorge un entrelacs blanc
— Tourbillonnez blancs incendies
Plus vite, vents, toujours plus vite
Cils de l’orage en rage, émiettez-moi,
Vent, allume les lunes blanches
— Versez par les bouches, versez par les outres,
Répandez par-devant, répandez par-derrière
Blanc soufflet et blanc forgeron,
Je suis de nouveau,
Je suis de nouveau !…

Peretz Markish

Peretz Markish

Choisis et traduits par Charles Dobzynski, qui est poète lui aussi, j’ai l’impression que chaque poème de Markish a gardé une grande part de sa puissance en français. C’est la magie des grands passeurs. Dans l’anthologie, il y a une vingtaine de poèmes de Markish, juste assez pour commencer à fasciner. Par exemple Les Amants du ghetto, qui commence par deux vers en coup de poing :

Frénésie pour le sang et le vin. La nuit tombe
Soudain sur le ghetto : C’est la nuit du bourreau —

Esther Markish, l'épouse de Peretz

Esther Markish, l’épouse de Peretz

Chaque poème a ses flammèches à l’intérieur des mots, petite lumière à partager. Et puis il y a des incendies, ils habitent eux aussi dans sa langue. Ne serait-ce que sa devise, que j’ai trouvée sur le site d’Esprits nomades.  le site de Gil Pressnitzer : «Par des sentiers ardus jusqu’aux étoiles.» Comment ne pas faire le lien avec la langue stellaire de Khlebnikov, celle qu’il cherchait dans les méandres de la Volga et jusqu’au Kazakhstan. Ils sont nés à dix ans d’intervalle. Khlebnikov en 1885 dans la steppe, pas très loin d’Astrakhan. Markish en 1895 à Pollonoye, une petite ville d’Ukraine où aujourd’hui, on peut trouver une rue Peretz Markish. Ils ont pu se connaître tous les deux. Ils étaient à Moscou à peu près aux mêmes dates. J’ai cherché dans les photos, si je tombais sur leurs visages côte à côte. Rien trouvé. Je chercherai encore.

Peretz Markish lors de l'enterrement de son ami, le comédien Solomon Mikhoels, en janvier 1948

Peretz Markish lors de l’enterrement de son ami, le comédien Solomon Mikhoels, en janvier 1948

En 1952, Markish a été tué d’une balle dans la nuque dans les caves de la Loubianka. C’est le portail de ce haut-lieu de la terreur que Piotr Pavlenski avait incendié, dans la nuit du dimanche 8  novembre 2015. Markish avait croupi trois années en prison, avant d’être condamné à mort et aujourd’hui, c’est Pavlenski qui est enfermé dans une cellule de Fleury-Mérogis, pour avoir mis le feu à un bâtiment de la Banque de France. Comme tous les poètes yiddish du Comité juif antifasciste, Markish était accusé de nationalisme juif dans un pays malade de la paranoïa du Kremlin. «Le groupe yiddish au sein de l’Union des écrivains était de proportion modeste, écrit Myriam Anissimov dans sa biographie de Vassili Grossman : quarante-cinq écrivains à Moscou, vingt-six à Kiev et six à Minsk. Cinquante-deux d’entre eux allaient payer de leur vie le fait d’être juifs, d’écrire dans une langue juive et d’avoir été membres du Comité juif antifasciste.»

Mais à mesure que je lis les poèmes de Markish, je sais que leur beauté aura plus d’importance à l’avenir que la pauvre folie de Staline. Sinon pourquoi est-ce qu’on écrit des poèmes ?

Je recopie encore un fragment de l’anthologie, pris à Tombée de la nuit.

Une cigogne de bois, le bec longiligne
Se tient, tube aspirant, au bord du puits du soir,
Sur un long pied décharné
Picorant, d’un chant craquetant
La lune toute nue, sur un plateau bleu…
Écorchés tout entiers les cieux,
Tailladés et troués
Par la douleur au loin de l’aboiement des chiens
Et par le pas des mots martèlement ténu
Mais les rues se divisent — leur tension se brise en silence
Et les maisons — par-dessus les toits aux yeux de nuées
Jouent timides, plus bas, plus bas.

Regard de Peretz Markish

Regard de Peretz Markish

Et enlisant Gil Pressnitzer, j’apprends que Markish a été l’ami de Chagall, et ça me fait plaisir d’imaginer ces deux-là discutant, à Paris, pendant que Chagall dessinait le très beau visage de Markish à trente ans. Les poèmes de Peretz ne forment pas encore ce continent d’Eurasie qu’ils deviendront plus tard, avec ses fleuves et ses mers intérieures, mais Markish écrit déjà beaucoup, des poèmes avant tout mais aussi un scénario, des romans et des articles. Un seul roman a été traduit en français, toujours par Dobzynski, mais il est aujourd’hui épuisé. Je vais continuer de chercher ses poèmes, les recopier à l’intérieur d’Un cahier rouge.  Je crois qu’il y a des traductions en anglais, des textes aussi en russe, mais la plupart des grands poèmes des années trente ont été écrits en yiddish.

Il ne faut pas laisser Markish dans l’ombre que notre oubli dessine au fil des jours. Et empêcher qu’on puisse jeter  ses poèmes à la poubelle. Comme un autodafé en douce. Qu’on fasse au moins une loi, en Europe, pour interdire que les poèmes yiddish des poètes assassinés par Staline puissent finir dans un incinérateur de déchets.

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Anthologie de la poésie yiddish, Le Miroir d’un peuple. Présentation, choix et traduction de Charles Dobzynski, Poésie Gallimard, 2000.

Luis Sepulveda, raconter c’est résister

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C’est une histoire que Luis Sepulveda racontait tout à l’heure, dans un entretien à la radio. Je ne la connaissais pas mais je la trouve frappante, et même inoubliable quand on l’écoute attentivement. Je crois qu’elle s’est gravée en moi, en profondeur, comme un tatouage à l’intérieur de ma bouche. Et maintenant, vois-tu, je ne peux pas m’empêcher de la raconter à mon tour, en espérant que toi aussi ça s’inscrira en toi, aussi profond que possible, avec l’envie de raconter toi aussi.

Luis Sepulveda s’est rendu au camp de Bergen Belsen, sur les traces d’Anne Franck. Sur une pierre, il lit une inscription qu’il ne pourra pas oublier : «J’étais ici et personne ne racontera mon histoire». Pour sauver de l’oubli l’auteur de l’inscription,  l’écrivain décide de raconter la vie de ceux dont on ne parle pas dans les journaux, qui n’ont pour seule biographie qu’un souvenir en train de s’effacer dans la mémoire des proches. En cherchant, j’ai découvert qu’il racontait cette histoire à l’intérieur d’un autre livre, Ingrédients pour une vie de passions formidables : «Dans un coin de Bergen-Belsen, près des fours crématoires, quelqu’un, je ne sais qui ni quand, a écrit des mots qui sont la pierre angulaire de mon moi d’écrivain, l’origine de tout ce que j’écris. Ces mots disaient, disent et diront tant qu’existeront ceux qui s’obstinent à bafouer la mémoire : «J’étais ici et personne ne racontera mon histoire.»

Je me suis agenouillé devant ces mots et j’ai juré à celui ou celle qui les avait écrits que je raconterais son histoire, que je lui donnerais ma voix pour que son silence ne soit plus une lourde pierre tombale, celle du plus infâme des oublis. Voilà pourquoi j’écris.»

Ces récits de vies anonymes deviendront un livre, tenant la promesse qui avait été faite devant l’inscription de Bergen Belsen et relevant d’un même geste le défi de Walter Benjamin : «Honorer la mémoire des anonymes est une tâche plus ardue qu’honorer celles des gens célèbres. L’idée de construction historique se consacre à cette mémoire des anonymes.» Ce livre s’appelle Les Roses d’Atacama. Sepulveda l’a écrit il y a une quinzaine d’années, et c’est un livre de lui que je n’ai pas encore lu. Mais j’ai recopié cet extrait, trouvé dans un ancien article de La Dépêche du Midi : «Bergen Belsen n’est certes pas un lieu de promenade, car le poids de l’infamie y est oppressant, et à l’angoissante question « Qu’est- ce que je peux faire moi, pour que cela ne se reproduise pas? » répond le désir de connaître et de raconter l’histoire de chacune des victimes, de s’accrocher à la parole comme unique conjuration contre l’oubli (…), de faire de la vie une méthode de résistance contre l’oubli car comme le soulignait le poète Guimaraes Rosa, raconter c’est résister.»

Les Roses d’Atacama racontent trente-quatre vies. Celle de Mali Losinj, la Croate, de la russe Vlaska et de  l’allemand Friedrich Niemand, Lucas d’Argentine et Rolo Duarte d’Uruguay, Avron Sützeker, le vieux poète juif lituanien et Francisco Coloane, un écrivain chilien. Il y a aussi la vie de Rosella, du Piémont italien. Beaucoup d’autres encore.
Ces vies je veux les lire.

Ceija Stojka ne repose toujours pas en paix

Peinture de Ceija stojka

Peinture de Ceija stojka, 2011

Neuf mois déjà que Ceija Stojka nous a quittés. N’oublions pas, c’était fin janvier 2013 qu’elle a cessé de peindre, d’écrire et de prendre soin des siens, tous les enfants du peuple tsigane en Autriche et au-delà des frontières. Ceija Stojka était l’une des consciences de la nation Rom, peuple sans terre et sans refuge en Europe, persécuté par les nazis du IIIe Reich et persécuté, aujourd’hui encore, par nombre d’États membres de l’Union Européenne, à commencer par la France et l’Italie mais aussi, la liste est de plus en plus longue, l’Albanie et la Serbie, la Slovaquie, la Hongrie et depuis peu, le Royaume Uni… 

En effet, la liste est bien trop longue de ces pays qui pratiquent une discrimination illégale envers le peuple rom. Cette politique anti-rom désigne l’une des faillites de cette Europe qui cherche à se construire sans veiller aux Droits de l’homme. Une Europe inhumaine, menaçante puisqu’elle consent à humilier et à entraver l’une des cultures les plus vivantes, les plus profondes d’un continent qui défait de plus en plus les cultures populaires au profit d’une culture marchande et uniforme. Face à cette menace, la parole de Ceija Stojka est d’autant plus nécessaire. Nous reprenons ici l’une de ses paroles qu’il serait dangereux d’oublier. Une seule phrase, mais on peut la répéter chaque jour jusqu’à l’apprendre par cœur. Ne serait-ce que pour la dire à nos enfants : « Si le monde ne change pas maintenant, si le monde n’ouvre pas ses portes et fenêtres, s’il ne construit pas la paix – une paix véritable – de sorte que mes arrière-petits-enfants aient une chance de vivre dans ce monde, alors je suis incapable d’expliquer pourquoi j’ai survécu à Auschwitz, Bergen-Belsen, et Ravensbrück.»

Ceija Stojka, photo de Robert Newald

Ceija Stojka, photo de Robert Newald

Ceija Stojka était un être à part. Sa pensée était aussi féconde que ses peintures pouvaient sembler douloureuses. Sa mort nous empêchera désormais d’écouter son histoire, mais pas de regarder encore une fois ses dessins remplis de barbelés à l’encre noire, de roulottes saccagées et de matricules tatoués à même la peau des déportés. Nous savons qu’aujourd’hui, Claudette Krink a entrepris de traduire son livre de Mémoires en français. Ceija Stojka était Rom et elle a survécu à l’Holocauste. Mais son expérience de la déportation, impossible à oublier, est devenue le thème central de son œuvre peinte, ainsi que des deux livres qu’elle a fait paraître à Vienne, dans l’Autriche d’Elfriede Jelinek et de Thomas Bernhard. Le fait même qu’elle écrivait en allemand, dans le pays qui a donné naissance à Jörg Haider et à Adolf Hitler, est en soi une victoire symbolique sur le nazisme. Une victoire de la vitalité tsigane face à la mort industrialisée. Et cette victoire, l’écriture de Ceija Stojka parvient à en faire un enseignement, une leçon d’humanité joyeuse et d’autant plus nécessaire que l’histoire est à nouveau niée, escamotée en France par des hommes politiques qui font de cette négation un argument électoral. L’enseignement de Ceija Stojka est incontournable si nous voulons que l’Europe à venir puisse demeurer humaine.

Ceija Stojka, sans titre, 2009

Ceija Stojka, sans titre, 2009

« Hélas, c’est ainsi écrit-elle, la plupart des nôtres sont aujourd’hui de vieilles gens, séniles. La peur d’autrefois, ils ne l’ont jamais oubliée, même s’ils n’en parlent pas. Il y en a encore beaucoup qui ne peuvent pas en parler. Comment le feraient-ils ? Pour moi, c’est comme si c’était toujours derrière moi. Je me retourne, et de nouveau je suis là-bas. En réalité, rien n’a changé. Ce que je peux dire, je suis libre et je peux maintenant fleurir mon balcon, ça, c’est beau, c’est bien, mais pourquoi m’ont-ils fait ça ? Pourquoi m’ont-ils volé mon enfance ? Pourquoi ont-ils exterminé mon père et mon frère ? Pourquoi m’ont-ils traitée de « porc asocial » ? »

Comment répondre à ses questions, quand nos préfets et nos ministres de l’Intérieur se vantent des milliers d’abris de fortune qu’ils détruisent après avoir jeté à la rue leurs habitants, les plus déshérités que l’Europe ait connus depuis la capitulation du IIIe Reich ? Quand en Hongrie et en République Tchèque, des milices nazies défilent en direction des quartiers roms, dans l’intention de terroriser leurs résidents déjà frappés par le chômage et la ségrégation. Ceija Stojka est née en 1933, cinquième d’une fratrie de six enfants dans une famille Lovari, une ethnie Rom d’Europe centrale. Deux de ses frères, Karl et Mongo Stojka, sont devenus eux aussi écrivains et musiciens. Et si leur père a été déporté dès 1941 à Dachau, où il trouva la mort, le reste de la famille Stojka ne fut déporté qu’en 1943, à destination d’Auschwitz II (Birkenau), ce camp d’abord destiné aux prisonniers de guerre soviétiques où périrent plus d’un million de victimes, pour la plupart juives et tsiganes. Parmi ces morts, le plus jeune frère de Ceija, mort du typhus. Mais le miracle est que Ceija soit revenue d’Auschwitz, comme sa mère et deux de ses frères. Une famille de survivants au Samudaripen, l’Holocauste tsigane. Une survivante revenue construire sa vie dans une Autriche qui n’avait pourtant pas renoncé, malgré la défaite et les procès, à traiter les Roms comme des citoyens de seconde zone.

Ceija Stojka, Maman à Auschwitz

Ceija Stojka, Maman à Auschwitz

Jusqu’au jour de sa mort, à 79 ans, À mesure qu’elle approchait de la mort, Ceija Stojka a eu peur, de plus en plus peur que l’Europe puisse oublier son passé et qu’un jour prochain, les fours crématoires d’Auschwitz puissent y reprendre leur activité dans une indifférence à peu près générale. Ce n’était pas une peur irrationnelle, ni un cauchemar post-traumatique. C’était la peur d’une citoyenne informée, qui suivait attentivement l’évolution des lois et des discours anti-tsiganes à travers les assemblées et les cabinets ministériels du vieux continent. Elle savait parfaitement qu’en République Tchèque, en Hongrie, en Roumanie, des manifestations étaient régulièrement organisées pour appeler à «l’élimination du problème tsigane».

Ceija Stojka savait aussi qu’en France, des députés et des maires de plus en plus nombreux, soutenus par quelques ministres et deux présidents de la République, pouvaient envoyer leurs forces de police fracasser les portes des baraquements, ces abris de fortune où des Roms exilés venaient de trouver un refuge pour échapper au froid et à la rue. C’est pour cela qu’elle continuait à peindre, à l’encre noire, des femmes hurlant tandis que des hommes en armes les tiraient par les cheveux, pendant qu’une foule haineuse mettait le feu à leurs maisons de planches et de cartons.

Dans la culture Tsigane, une place importante est faite aux femmes qui ont ce don de raconter de quoi demain sera fait. Ces « Purya rasai » sont particulièrement écoutées, et l’avenir leur donne souvent raison. Ce que peignait Ceija Stojka continue d’avoir lieu sous l’œil des journalistes venus filmer, photographier, interviewer sans qu’aucune de ces images, de ces paroles ne réveille les consciences de citoyens qui semblent anesthésiés. Est-ce bien l’avenir du peuple Rom en Europe qui nous est annoncé dans ses toiles ?

Très tôt le matin, dans les bidonvilles des capitales européennes, des policiers hurlent des ordres à des familles apeurées, réduites à rassembler quelques objets pour parvenir à nourrir leurs enfants, à pouvoir les laver, les habiller demain pour aller à l’école. Les photos de ces expulsions opérées sous escorte policière sont publiées dans nos journaux, à la place des peintures douloureuses de Ceija Stojka. On ne peut pas l’oublier. Et même si ces photographies nous ont paru odieuses ou douloureuses, nous avons laissé faire. C’est pourquoi, tant que ses arrière-petits-enfants n’auront pas la chance de vivre dans une Europe où ils n’auraient plus peur, Ceija Stojka ne pourra pas reposer pas en paix

Tieri Briet, 9 septembre 2013

Le livre de Mémoires de Ceija Stojka, Je suis vivante, est-ce un rêve? Libérée de Bergen-Belsen (Traüme ich, dass ich lebe ? Befreit aus Bergen-Belsen), traduit par Claudette Krink, paraîtra en 2014.