★ NOUS

Il voulait écrire un livre qui devienne une fresque, un monument de témoignages rassemblés par milliers pour la fin du mensonge : « L’Archipel du Goulag ne contient ni personnages ni événements inventés. Hommes et lieux y sont désignés sous leurs vrais noms ». À l’époque, il n’y avait pas d’archives accessibles en Russie. Il fallait écrire à partir des témoignages de rescapés. Le livre a ébranlé l’URSS et l’empire s’est très vite écroulé : l’État russe qui s’est reconstruit à partir des décombres est devenu le pire cauchemar des écrivains.

Le pays de Soljenitsyne aujourd’hui, séparé de l’Ukraine, bâti sur un mensonge d’État permanent, a tout oublié de l’Archipel ou des Récits de la Kolyma. L’amnésie est imposée de force par le Kremlin, les dissidents sont montrés comme des traîtres et aujourd’hui, l’opposition est emprisonnée ou forcée à l’exil. Le visage du vieil écrivain est devenu le symbole d’une littérature clandestine qui s’écrit en langue russe mais qui n’a plus de lecteurs. Et pourtant, quand j’ouvre à nouveau l’Archipel, je pense aux Gilets Jaunes qui sont devenus les nouveaux zeks, les forçats d’un capitalisme tyrannique qui est prêt à tout sacrifier, tout ce qu’il reste de vivant sur cette terre si nous ne réussissons pas à l’abattre.

On peut penser que la littérature n’a plus assez de forces pour venir à bout du grand saccage capitaliste qui se déploie maintenant de manière monstrueuse. Pourtant, il suffit de continuer à aller puiser dans les textes. Dans L’Archipel du Goulag il y a cette phrase que j’avais recopiée : « Maintenant, pour la première fois, vous allez voir des gens qui ne sont pas des ennemis. Maintenant, pour la première fois, vous allez voir d’autres êtres vivants qui parcourent le même chemin que vous et que vous pouvez englober, avec vous, dans ce mot joyeux : NOUS. ».

Nous, c’est un mot important. Dans Monologue du Nous, Bernard Noël parle de la dissolution du Nous. « Le Nous me paraît impraticable dans l’état actuel du monde », disait-il dans un entretien, paru en 2010. Peut-être qu’il y a dix ans c’était encore vrai. Aujourd’hui non, je ne crois pas. Dans la violence actuelle du capitalisme absolu, un nouveau Nous s’est reconstitué, qui occupe aujourd’hui les théâtres. Et c’est un Nous dont nous avons besoin, un Nous révolté, joyeux et inventif, incapable de capituler, un Nous qui nous extirpe de la dépression sanitaire pour nous ramener à la joie d’être ensemble. Unis et solidaires face aux monstres froids qui gouvernent le pays mal en point de ce pauvre Voltaire : «Maintenant, pour la première fois, vous allez voir des gens qui ne sont pas des ennemis. Maintenant, pour la première fois, vous allez voir d’autres êtres vivants qui parcourent le même chemin que vous et que vous pouvez englober, avec vous, dans ce mot joyeux : NOUS. ».

Annie Ernaux, Littérature et politique

C’est un texte qu’Annie Ernaux a écrit durant l’été 1989, LITTÉRATURE ET POLITIQUE. Il a d’abord été publié dans Nouvelles nouvelles n°15, avant d’être intégré dans le Quarto Gallimard, Écrire la vie, paru en 2011. Un texte important, écrit après la parution d’Une femme, alors qu’elle travaillait à Passion simple et Journal du dehors. Annie Ernaux y précisait, aussi clairement que possible, ses convictions sur la façon dont la littérature peut « engager » son auteur.  

Plus de vingt ans après, c’est encore Annie Ernaux qui monte au créneau face à Richard Millet et son hagiographie d’Anders Breivik , en publiant « Le pamphlet fasciste de Richard Millet déshonore la littérature » dans Le Monde, en septembre 2012. Son texte est sans appel, aussitôt contresigné par des écrivains aussi divers qu’Eric Pessan et Arno Bertina, Geneviève Brisac, Valérie Zenatti ou Boualem Sansal, et même par des poètes comme Bernard Noël ou Franck Venaille.

A l’inverse, c’est un écrivain aussi intégré à l’industrie du spectacle que Frédéric Beigbeder qui s’en prend à Annie Ernaux, jalousant une reconnaissance et une stature d’écrivain officiel qu’elle n’a pourtant jamais cherché à endosser : « Seul Maxime Gorki, accuse-t-il, a connu une gloire comparable, dans l’URSS des années 30. Il est permis de se méfier d’une telle sanctification collective. » Seule, Annie Ernaux suit patiemment un chemin d’écriture qui l’oblige au courage. Dans Mémoire de fille, une demi-phrase suffit à rabrouer l’histrion des plateaux­ télévisés  : « Peut-être aussi mettre en jeu la figure d’écrivain qu’on me renvoie, la ravager, m’acharner à dénoncer une imposture…». J’avais aussi noté une de ses réponses, dans un entretien paru en 2011. Rien qu’une phrase en passant, mais revenant à la position de Jean Genet qui écrivait dans la langue de l’ennemi :  « C’est comme si écrire devait être quelque chose de dangereux, qui suppose qu’on me réclame des comptes. »

LITTÉRATURE ET POLITIQUE  

640_ernaux-gallimardL’une des idées les plus répandues en ces années quatre-vingt – et rien n’annonce son extinction, tant elle a  force d’évidence pour la majorité des écrivains et du public – est celle-ci : la littérature n’a rien à voir avec la politique. Elle doit s’en préserver comme de la peste pour mériter d’être de la « vraie littérature ». Elle n’a pas à renvoyer à un sens politique, non plus que social, au réel en général, seulement à l’imagination de son auteur (qui – c’est devenu un cliché – n’écrit que pour lui), un imaginaire curieusement vide de représentations politico-sociales. Ce qui a été longtemps un sujet de débat, le rôle de l’écrivain dans la société, est devenu impensable, voire incongru. La frontière entre la politique et la littérature est plus solide qu’elle l’a jamais été dans les siècles précédents. Le livre que Claude Simon a écrit après son voyage en URSS, L’Invitation, et la plupart des commentaires qu’il a suscités, sont assez significatifs des relations de la littérature au politique. Voici un texte qui évoque visiblement (encore faut-il au lecteur certaines informations «extérieures» pour se repérer, comprendre de quel pays il s’agit) l’Union soviétique et Gorbatchev, mais en des termes tellement allusifs, une vision si «artiste» que le seul sens politique qu’on puisse en tirer, est justement que la politique est dérision, farce cruelle, ne concernant pas le narrateur. Les critiques ont vu là une manifestation de l’univers et du style de Claude Simon : le déni de rôle politique, de participation du livre à une interrogation sur la vie des gens en URSS, est égal des deux côtés, celui de l’écrivain et celui de ceux qui rendent compte de l’œuvre. Tout se passe – il y a certes de bonnes raisons historiques à cela – comme si on ne pouvait concevoir la relation de l’écriture à la politique que sous la forme d’une subordination : « être au service d’une cause ou d’un parti ». L’esthétisme, avec le livre ne débouchant sur rien de réel, apparaît alors comme une valeur éthique : il serait la liberté, l’indépendance.

Rien n’est moins sûr. L’écriture, quoi qu’on fasse, « engage », véhiculant, de manière très complexe, au travers de la fiction, une vision consentant plutôt à l’ordre social ou au contraire le dénonçant. Si l’écrivain et ses lecteurs n’en ont pas conscience, la postérité ne s’y trompe pas. Il n’y a pas d’apolitisme au regard de l’histoire littéraire. Roland Barthes a eu un jour cette formule sur l’écriture : « c’est le choix de l’aire sociale au sein de laquelle l’écrivain décide de situer la Nature de son langage ». Elle est sans doute plus juste que toutes les affirmations sur l’innocence de l’art et de l’artiste.

La conception d’une littérature miroir d’elle-même, s’écartant des phénomènes historiques et sociaux qui constituent « le politique », ou les déréalisant, si bien qu’ils ne peuvent plus toucher ou déranger, je ne la comprends pas, elle m’est presque douloureuse. Sans doute parce que, à l’adolescence, si la littérature a contribué à me séparer de mon milieu social d’origine, où on ne lisait pas, elle a été aussi prise de conscience, ouverture sur des problèmes insoupçonnés. C’était Les Raisins de la colère, La Peste, La Condition humaine, bien d’autres  livres encore. Des choses difficiles à vivre, sans nom, pas seulement dans le domaine social, devenaient moins lourdes d’être décrites et nommées. La littérature me changeait. Quand j’ai commencé de vouloir écrire, à vingt ans, j’espérais, certes, comme on dit « faire œuvre d’art » (comment aurais-je pu penser autrement quand j’étais nourrie de ce dogme à l’université ?), mais ce n’est pas cela que j’ai noté spontanément, naïvement – c’est à dire naturellement – sur une page de cahier. C’est « J’écrirai pour venger ma race » (la substitution de «race» à «classe» n’étant pas un hasard, une étourderie). Ce lien entre l’exercice de l’écriture et l’injustice du monde, je n’ai jamais cessé de le ressentir et je crois que la littérature peut contribuer à modifier la société, comme l’action politique, bien que différemment. Elle ne peut arrêter une guerre, donner du travail aux chômeurs, faire que les enfants de La Courneuve aient un avenir aussi ouvert que ceux de Neuilly, elle n’a jamais d’efficacité immédiate. Elle peut, sur le long terme, imprégnait l’imaginaire du lecteur, rendre celui-ci sensible à des réalités qu’il ignorait, ou l’amener à voir autrement ce qu’il considérait toujours sous le même angle. Lui permettre de dire (et d’abord de se dire) ce qu’il n’avait jamais dit. Elle est révolution lente et silencieuse dans un premier temps, celui de la lecture, secrète : qui verrait, du dehors qu’on est «habité» par un livre qu’on vient de lire ? Parfois, elle devient révolution effectivement réalisée, mais ne se confondant pas avec elle, la dépassant : « L’homme est né libre, et partout il vit dans les fers », la phrase de Rousseau continue de brûler, pour un certain nombre. Phrase dont l’extrême beauté est inséparable du sens. Qui n’apparaît pas comme de la littérature et qui en est, toutefois, dans sa visée la plus haute : mettre toutes les ressources de l’art dans le désir de dire et transformer le monde.

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Verdict, un poème de Blaga Dimitrova

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Blaga Dimitrova

 Je ne crains pas qu’on me piétine.
Une fois piétinée, l’herbe devient sentier.

Blaga Dimitrova

Quelques jours avant noël, un livre m’est arrivé par la poste.
C’est un livre précieux, où sont recensés plus de quarante poètes bulgares, un ouvrage édité par Seghers en 1968.
Qui peut s’intéresser sérieusement aux poètes bulgares ? Le livre m’a été envoyé comme un clin d’oeil, un signe d’amitié aussi de la rédactrice du blog du petit carré jaune, où l’on recense aussi bien les livres d’Emmanuelle Pagano que ceux de Yôko Ogawa, et où on peut tout autant venir lire un poème d’Ivan Peïtchev traduit du bulgare, justement, qu’un extrait d’Eva Kristina Mindszenti, dont j’ai envie de lire le premier roman, Les Inattendus, paru chez Stock en 2007.

IMG_9933C’est dans ce livre que j’ai rencontré les poèmes de Blaga Dimitrova, dont je connaissais l’histoire sans avoir jamais rien lu de ses écrits. Ses poèmes sont aussi simples que directs, et leur force élémentaire a quelque chose d’irréparable. Bien sûr, ses livres ont été censurés et interdits dans la Bulgarie communiste, et ses poèmes ont été adaptés par Guillevic en français, présentés par Tzvetan Todorov et préfacés par Bernard Noël pour La Mer interdite, le premier recueil de Blaga Dimitrova traduit en français aux éditions Est-Ouest, en 1994. « Le plus étonnant, écrivait Bernard Noël, – et par la bien sûr résonne l’autre langue – c’est que le travail poétique aboutit à créer ici un espace en proie à des agitations comme en ont les forces naturelles, de telle sorte que de simples tropismes verbaux provoquent de grandes précipitations mentales. La discrétion, la justesse, la précision, l’acuité, la vigilance, réuississent ainsi à donner une ampleur considérable à une expression brève. »

VERDICT

Tu es condamné
à toujours débuter
jusqu’à ta fin.

Pour toi l’amour
est la soudaine découverte
d’une autre vie.

Et chaque nouveau printemps
est pour toi création sans précédent
d’un monde.

Et la route est dès lors
départ hardi sans expérience
et sans bagage.

Et chaque feuille blanche
est écriture douloureuse
de ton premier vers.

Pour toi la mort aussi
sera un commencement.
Mais de quoi ?

Traduction de V. Ionova

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Détail de la page de présentation de Blaga Dimitrova Poésie bulgare, Edt Seghers, Paris, 1968