Retour en Turquie carcérale

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Sur la table, à l’heure du crépuscule, je déplie une carte à moitié déchirée d’Istanbul. Lors de précédents voyages, j’avais marqué d’un K rouge les cafés où j’avais passé des soirées avec Nilay, Asli ou Ayse. K comme kahve, café en turc. K comme kalp, le mot qui veut dire cœur dans la langue de Hikmet. Comme si les salles enfumées des vieux cafés d’Istanbul redessinaient le véritable système nerveux central de la ville, et qu’il fallait continuer d’en vénérer l’étrange litanie, celle des embarquements et des errances entre Europe et Asie, capitale des rencontres sous la pluie et des chiens endormis au milieu des ruelles inondées. C’est là que le peuple des serveurs, des buveurs de thé et des marchandes de fleurs se mêle aux réfugiés et aux voleurs des rues pour inventer une société de haute intensité, sorte de grand bazar des prophéties politiques et des poèmes humanitaires. C’est là aussi que j’aime cette ville, malgré l’extrême violence politique et l’assassinat, mardi dernier, d’İnanç Özkeskin, abattu lors d’un raid policier dans le quartier de Kadikoy, à l’intérieur de la maison familiale qu’il habitait avec sa mère et son grand-père.

inancİnanç Özkeskin était un homme engagé, actif dans le soutien aux prisonniers politiques et son frère, militant du Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple (DHKP-C), était mort lors d’une grève de la faim en prison, en 1996. İnanç était un membre fondateur de l’association Solidarité avec les familles de prisonniers (TAYAD), au sein de laquelle il menait un travail considérable, étant donné la liste interminable de personnes emprisonnées sans jugement depuis dix mois.

En défonçant à minuit la porte de la maison familiale des Özkeskin, en tenant en joue un vieil homme de 90 ans, malade d’Alzheimer, avant de tuer son petit fils sous ses yeux, la police turque a de nouveau donné la preuve qu’après l’échec du référendum, le temps de la terreur politique était revenu en Turquie.

Dans les jours qui viennent, le procès des frères Altan et celui d’Aslı Erdoğan seront une nouvelle étape du processus de terreur générale. Si le 14 juin, la Cour européenne des droits de l’homme a déclaré qu’elle avait commencé à examiner les demandes des écrivains et journalistes Ahmet Altan et Mehmet Altan, les gouvernements et les journaux européens ne veulent pas voir la tragédie que vivent les opposants en Turquie. Ceux qui continuent de défendre les droits des minorités connaissent le risque qu’on défonce leur porte en pleine nuit, qu’on en finisse avec une vie de lutte par une balle dans la tête et une autopsie vite classée. Kalp, le mot qui veut dire cœur dans la langue de Nazim Hikmet, je me demande s’il a encore un sens dans la langue d’Antonin Artaud, dans celle de Paul Celan.

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Campus pénitentiaire de Maltepe

Istanbul est aussi un brasier, un brasier permanent dont les prisons redessinent, à l’envers, la véritable cartographie de la répression politique en Turquie. Les longs discours de Bekir Bozdag, le ministre de la Justice turc, ont tenté de changer l’image des prisons turques, en vantant ces nouvelles architectures carcérales où les détenus organisent des spectacles auxquels diplomates et haut-fonctionnaires sont régulièrement invités. Dans le quartier de Maltepe par exemple, sur la rive asiatique d’Istanbul et face aux îles des Princes, on parle d’un campus pénitentiaire où trois immenses prisons de type L enferment plus de trois mille détenus. La prison Ln°3 a la particularité de n’abriter que des étrangers, 1582 détenus en tout de 97 nationalités différentes. C’est dans cette prison qu’en 2015, des prisonniers transsexuels espagnols avaient mené une grève de la faim pour protester contre un changement de cellule. L’année d’avant, ce même ministre de la Justice avait envisagé de construire des prisons réservées aux homosexuels, une idée un peu inquiétante dans un pays où règne l’homophobie. Un peu plus loin, à l’intérieur de la même enceinte, une autre prison est dédiée à l’enfermement des mineurs. A l’intérieur, au moins 950 enfants et adolescents apprennent à vivre sous le regard et les ordres des gardiens.

Comment expliquer alors qu’un récent article du journal Hurriyet puisse rapporter l’histoire d’Onur, 15 ans, battu à mort dans une section pour adultes de la prison de Maltepe, à l’étage précisément réservé aux condamnés pour viols. Un autre article, publié par Cumhuriyet, accuse les gardiens de prison qui auraient refusé de secourir la victime. Les prisons de l’ère Erdogan ne sont peut-être pas aussi évoluées que voudraient le faire croire les beaux discours de Bekir Bozdag. Celles d’Istanbul, où dorment quantité de journalistes et d’écrivains, indiquent surtout que le travail d’investigation et l’indépendance de la pensée ne peuvent pas continuer. La liberté de parole est une chose morte en Turquie et les prisonniers politiques se comptent par dizaines de milliers, faisant des prisons les haut-lieux d’une pensée restée libre.

Je veux essayer de dessiner la carte des prisons d’Istanbul, une constellation où İnanç Özkeskin venait parler de droits humains. Il faut commencer par esquisser à grands traits les deux immenses prisons d’Istanbul-Metris, dans le quartier de Bakirköy. C’est là que le journaliste Ömer Çelik a été torturé à l’eau froide cet hiver. C’est là que le 12 mai de cette année, Oghuz Güven, l’éditeur du site de Cumhuriyet, a été enfermé pendant trente jours sans jugement, à cause d’un reportage sur la mort d’un procureur. C’est aussi dans les prisons de Metris, toujours au mois de mai, que la délégation du Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants (CPT) du Conseil de l’Europe s’est rendue, dans le cadre d’une visite périodique. Malheureusement, aucun de ses rapports n’est accessible. Pourtant, c’est devant la prison de Metris que de nombreuses associations turques et internationales se sont retrouvées le 24 juin 2016, pour manifester leur soutien à Erol Önderoglu, représentant de RSF en Turquie, à Sebnem Korur Fincanci, présidente de la Fondation pour les Droits humains de Turquie, et à l’écrivain Ahmet Nesin. Tous les trois avaient été incarcérés à Metris. Parmi les associations solidaires, le syndicat de journalistes Türkiye Gazeteciler Sendikası, la plateforme turque pour le journalisme indépendant P24, Reporters sans frontières, la Fédération Internationale des Droits de l’Homme, Ethical Journalism Network, International Freedom of Expression Exchange, International Press Institute, European Judicial Network, Amnesty International et International and European Federations of Journalists. Beaucoup de monde au total, comme un réflexe de survie face à la criminalisation du journalisme en Turquie.

Unknown-5On compte pas moins de dix prisons dans le quartier de Silivri, à la périphérie d’Istanbul, dont une prison de haute-sécurité. Achevées en 2008, elles rassemblent 6000 détenus parmi lesquels l’auteur et journaliste Barış Pehlivan et les onze journalistes de Cumhuriyet. C’est aussi là que fut détenu Can Dündar, l’ancien rédacteur en chef du quotidien qui s’est exilé en Allemagne, et Erdem Gül, son chef de bureau à Ankara. Prisons ultra-modernes, on y expérimente la culture de champignons de couche par les prisonniers, ainsi qu’une boulangerie industrielle capable de cuire 17 000 pains par jour et des tonnes de gâteaux secs.

La plupart des journaux étant basés à Istanbul, on comprend que la construction de nouveaux campus pénitentiaires dans les parages soit une priorité du gouvernement Erdogan. Il va falloir enfermer les derniers journalistes dignes de ce nom en Turquie, organiser des convois spéciaux comme pour les onze employés de Cumhuriyet arrêtés le même jour.

Il existe beaucoup d’autres prisons disséminées à travers Istanbul. À Bakirköy se trouve la prison pour femmes d’Istanbul, capable d’accueillir un millier de détenues. C’est là que Necmiye Alpay et Aslı Erdoğan ont été enfermées pendant plus de quatre mois en 2016. Ebru Firat, une jeune étudiante franco-turque partie combattre au Rojava syrien, y est toujours détenue, ainsi que l’essayiste et journaliste Nazlı Ilıcak, détenue depuis juillet 2016. Certaines journalistes y sont enfermées pour des peines bien plus lourdes, comme Hatice Duman, directrice de la rédaction d’Atılım, condamnée à la perpétuité en 2003.

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Centre de rétention administrative de Kumpaki

Côté asiatique, il y a aussi les grandes prisons ultra-modernes d’Ümraniye, trois prisons de type T capables d’accueillir chacune mille détenus, et à Kartal une prison de type H, prévue pour 610 personnes. La logique d’extension carcérale est de toute façon sans limites en Turquie et l’inventaire ne serait pas complet si on ne racontait pas aussi les centres de rétention administrative pour étrangers en situation irrégulière. J’en connais au moins trois. Celui de l’aéroport d’Atatürk, situé à l’intérieur de la zone de transit. De nouveaux locaux viennent d’y être construits pour les demandeurs d’asile, de plus en plus nombreux à arriver d’Iran, d’Afghanistan ou d’Egypte par avion. Un autre centre de rétention existe dans le quartier de Binkılıç. Mais le plus célèbre reste celui de Kumkapi, où a séjourné Elisa Couvert, une étudiante de Paris 8 qui avait pris part aux manifestations du parc Gezi. Kumkapi est un quartier délabré d’Istanbul qui emploie des centaines de réfugiés dans un dédale d’ateliers clandestins. Dans les environs, le centre de rétention a été rebaptisé Misafirhane, ce qui se traduit littéralement par l’« auberge des invités ». Inauguré en 2009, le centre de rétention peut enfermer jusqu’à 560 personnes, selon les chiffres publiés par le Global Detention Project. Les deux premiers étages sont pour les hommes, le troisième pour les femmes et leurs enfants. Tous ou presque sont en attente d’expulsion vers leurs pays d’origine.

Au total, 15 910 personnes dorment dans les prisons d’Istanbul. Une majorité d’entre elles n’ont pas commis le moindre délit, étant seulement opposées à un gouvernement qui a rompu depuis longtemps avec la démocratie, empêchant la justice de fonctionner. Rappelons-nous : au mois d’août 2016, les prisonniers de droit commun ont été amnistiés et libérés pour laisser les prisons aux opposants. Ce qu’on appelle des prisonniers politiques, en somme, confrontés depuis dix mois à des accusations paranoïaques et sans fondement.

 

L’appel de Mine Kirikkanat

Mine Kirikkanat est romancière et journaliste en Turquie. Face à l’emprisonnement d’Asli Erdoğan, romancière elle aussi, et de Necmiye Alpay, linguiste et universitaire, elle a décidé de donner l’alerte. Son texte nous décrit une situation d’une violence inacceptable, niant la liberté de penser et d’écrire à ceux qui ne reprennent pas le discours officiel de l’AKP, le parti au pouvoir et aux ordres de Recep Tayyip Erdogan. Nous reproduisons ici son appel. 

Elles sont deux femmes de lettres à partager la même cellule au centre pénitencier de Bakırköy, à Istanbul.

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Asli Erdogan

Née en 1967 et physicienne de formation, Aslı Erdoğan était destinée à une belle carrière scientifique. Mais elle s’est consacrée à la littérature. Plusieurs de ses nouvelles et romans sont traduits en français. Elle écrivait aussi des chroniques pour le quotidien kurde ÖzgürGündem.

Aslı n’est pas kurde. Mais une écorchée vive, une âme qui souffre pour l’humanité et une conscience qui demande justice pour les victimes de cet état de guerre qui s’éternise, s’enlise entre Turcs et Kurdes. Le journal Özgür Gündem fut interdit de publication le 16 juillet 2016 et l’on embarqua Aslı Erdoğan avec d’autres responsables du quotidien.

C’était le lendemain de la tentative de putsch militaire, qui a échoué devant la force de la rue fidèle au président régnant. La chasse aux putschistes est ouverte et continue en même temps que celle contre d’autres personnes supposées nuire à l’Etat et à  l’unité du peuple – entendez opposants au régime du président.

Aslı Erdoğan est en détention provisoire depuis le 19 aout 2016, inculpée de « propagande en faveur d’une organisation terroriste», « appartenance à une organisation terroriste », « incitation au désordre ». Les chefs d’accusation sont liés à sa collaboration fictive avec le PKK (Parti  des travailleurs du Kurdistan, en guerre ouverte avec le pouvoir à Ankara, ndlr) via son engagement au quotidien Özgür Gündem.

Pourtant aucune de ses centaines de chroniques n’a été poursuivie en justice ; Aslı n’a jamais cité le nom du PKK dans ses articles. Son point de départ fut toujours de dénoncer les violations des droits humains et son point d’arrivée, d’appeler inlassablement à respecter les droits humains.

Elle souffre des séquelles de graves opérations chirurgicales subies dans le passé, elle a des douleurs, des peurs, des doutes et une sensibilité a fleur de peau.

En début de semaine, le 12 septembre 2016, Aslı a été conduite a l’hôpital et les journalistes qui ont suivi son retour à la prison ont fait le triste constat : elle qui n’a jamais manié une arme mais seulement les mots, on lui a mis les menottes comme à une dangereuse criminelle. Ses geôliers qui manient plutôt les armes, eux, ont les mains libres pourtant…

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Necmiye Alpay

Necmiye Alpay, âgée de 70 ans n’écrivait même pas des chroniques pour Özgür Gündem. Elle est académicienne.
Linguiste reconnue de la langue turque, et francophone accomplie, elle a fait ses études à l’Institut d’études politiques, le « Sciences Po » d’Ankara, et obtenu son doctorat à l’Université de Paris Nanterre. Elle écrit des articles pour la presse et publie des livres dont le sujet est invariable : la langue turque, ses mots, ses maux, le bien parler et le bien écrire.

Necmiye Alpay non plus n’est pas kurde, mais en tant que linguiste elle a ses opinions sur le droit des kurdes à suivre l’enseignement dans leur langue maternelle et comme Aslı Erdoğan, prône la paix entre Turcs et Kurdes.

Depuis quatre ans, son nom apparaissait dans l’ours d’Özgür Gündem comme membre du comité des conseillers éditoriaux. Elle avait accepté ce titre totalement honorifique, pour soutenir la liberté de la presse. Pour que les Kurdes aussi puissent avoir pignon sur rue, dans la presse nationale.

Necmiye Alpay a été mise en garde vue et aussitôt déférée devant le parquet, le 31 août 2016. Depuis, elle est en détention provisoire, aux côtés d’Aslı Erdoğan. Elle est inculpée d’appartenir à une « organisation terroriste », et de « nuire à l’Etat et l’intégrité du peuple ».

Décidément, les hommes au pouvoir en Turquie aiment les armes, n’aiment pas les mots, surtout dans la bouche des femmes. Ils mettent en prison celles et ceux qui font parler les mots sous la menace de leurs armes, en les accusant de s’armer !

Mine Kirikkanat

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Mine Kirikkanat

Mine Kirrikkanat est romancière, essayiste et journaliste d’une grande renommée en Turquie. Ses écrits ne laissent personne indifférent et lui on valu une multitude de procès, dont certains toujours en cours. A trois reprises, elle a reçu le prix de la journaliste turque la plus courageuse. Son dernier roman, HiçKimse (Monsieur tout le monde) revient sur l’assassinat de trois militantes kurdes à Paris, en janvier 2013. Quatre de ses romans ont été traduits en français : Le Palais Aux Mouches (L’Harmattan, Paris, 1995) et L’Autre Nom De La Rose (E-dit, Paris, 2000), La Malédiction de Constantin (Metaillié, Paris, 2006), Le Sang des rêves (Metaillié, Paris, 2010).

Comme ses confrères et consoeurs, Mine Kirikkanat subit le harcèlement judiciaire. Cela avait commencé avant les autres, déjà quand elle assurait la correspondance en Espagne d’abord, en France ensuite, de plusieurs grands quotidiens. Parce qu’elle n’écrivait pas que sur les soubresauts de la politique parisienne ou madrilène. Une fois par semaine, elle scrutait son pays en un billet mordant, qui n’épargnait personne, tant du côté du pouvoir que de l’opposition, des dignitaires religieux ou des jusqu’auboutistes laïcs, se solidarisant ici avec les Kurdes, là avec les Arméniens. De retour à Istanbul depuis quelques temps, la cadence de ses morsures, avant tout à usage des illusionnistes et des crétins de tout bord,  s’est accélérée, et  avec elle, celle de ses mises en accusation enclenchées par des mordus dépités. Parmi lesquels deux poids lourds dont les noms, à peine murmurés, font déjà frémir, et bien au delà des frontières de l’ancienne Byzance.

Adnan Oktar et Fethullah Gülen réclament chacun de leur côté mais pour un même article la condamnation et l’emprisonnement de Mine Kirikkanat pour un billet publié le 24 juillet 2013 par Cumhuriyet, le quotidien qui accueille aujourd’hui sa plume survoltée, depuis que ses anciens employeurs l’ont abandonnée, se soumettant aux menaces des autorités.

Dans son éditorial disséqué audience après audience par les juges, Mine Kirikkanat appelait les Turcs à se méfier des illusionnistes qui savent si bien fabriquer des mensonges : « Le monde est mensonge ; et la société est anesthésiée ! » proclamait-elle. Avant de mettre en garde : « Ce que le voleur qui s’introduit chez vous pour vous dépouiller redoute par-dessus tout, c’est que vous vous réveilliez et que vous vous défendiez. De la même manière, ce que les puissants qui ont volé le pouvoir redoutent le plus, c’est que le peuple spolié se réveille, les chasse, leur demande des comptes et les punisse. C’est pourquoi, depuis la nuit des temps, les exploiteurs qui s’engraissent au pouvoir et les puissants dénués d’envergure veillent avant tout à endormir le peuple pour le tromper et, si nécessaire, l’anesthésier.» 

Pour aller plus loin :