A tous ceux qui tendent la main aux réfugiés

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Au festival Lycéens sur les planches, à Saint-Malo, de jeunes réfugiés érythréens et soudanais, résidents du CAO de Cancale, ont participé à une mise en scène de Pierrick Villanné avec des lycéens roumains, tunisiens, tchèques, brésiliens, serbes et français © Trigui Sofien, Saint-Malo, 3 mars 2016

Aujourd’hui, dans Libération, une tribune pas comme les autres. Quelques phrases à peine, signées de quatre noms : Annie Ernaux, écrivaine, Erri De Luca, écrivain, Jean-Marc Salmon, chercheur en sciences sociales et Georges Kiejman, avocat et ancien ministre. 

A tous ceux qui tendent la main aux réfugiés
A tous ceux qui sont inculpés par la justice, mille mercis.

Merci à ceux qui vous entourent, aux citoyens et aux associatifs de Vintimille, de Nice et d’ailleurs. Les citoyens de la vallée de La Roya comme de l’île de Lampedusa mettent en pratique la liberté de passage et de sauf-conduit pour ceux qui s’échappent des destructions de leurs foyers, de leurs terroirs, de leurs villes. Ils mettent en pratique l’égalité avec des êtres humains réduits, en plein XXIe siècle, à voyager comme une marchandise cachée. Ils mettent en pratique la fraternité indispensable à la constitution civile de la communauté Europe.

Merci de faire face à des lois contraires au sentiment d’humanité.

Et parmi ceux qui tendent la main aux réfugiés, je pense à la fabuleuse équipe du festival Lycéens sur les planches qui ont invité des réfugiés soudanais et érythréens du CAO de Cancale à monter sur scène et à jouer avec des lycéens serbes, tunisiens, tchèques, brésiliens, roumains et français. A Muriel Montserrat, Pierrick Villané, Manue Sallé, Anne-Marie Legoff, Claudie Philippe & Anne Bineau, et à tous les membres de l’équipe dont je ne connais pas les noms, mille mercis.

Erri de Luca, La parole contraire

erri-con-betulla330-copiaLa parole contraire est un livre de combat. Un petit livre d’Erri De Luca – 44 pages – conçu pour faire écho à un combat bien plus vaste. Au départ, une résistance civile s’organise en Italie contre le projet de creuser un tunnel ferroviaire à travers une montagne qui est aussi un gisement d’amiante et de pechblende, « un matériau radioactif plus concentré que l’uranium appauvri à des fins militaires ». Les habitants de la petite vallée s’opposent massivement aux nuisances du projet, le romancier italien a rejoint leur mouvement. La presse transalpine les appelle les NO TAV, du nom donné là-bas au Train A grande Vitesse. Les NO TAV sont proches des zadistes français. Au tribunal de Turin, un département spécialisé de quatre procureurs s’occupe à plein temps des NO TAV contre lesquels plus d’un millier d’inculpations ont été prononcées.

Erri de Luca mentionne trois influences qui l’ont poussé à rejoindre la résistance civile des habitants du val de Suse : Varlam Chalamov pour commencer, qui écrivit d’admirables récits dans les camps de la mort soviétiques. Georges Orwell ensuite, qui combattit avec les anarchistes espagnols face aux armées de Franco. Et Pasolini pour finir, répudié du Parti Communiste Italien parce qu’homosexuel, et qui « se tenait là où aucun de ses semblables n’osait être » : du côté de la gauche révolutionnaire. Et il l’avoue aussi franchement que possible : « C’est bien ça, je voudrais être l’écrivain rencontré par hasard, qui a mêlé ses pages aux sentiments de justice naissants, formateurs du caractère d’un jeune citoyen. »

Erri De Luca utilise des mots puissants pour accuser la LTF SAS, une société privée française chargée du chantier. Il parle du viol d’un territoire. La LTF SAS est établie à Chambéry, ce qui lui permet d’échapper aux lois antimafia votées en Italie. C’est la LTF qui a porté plainte contre l’écrivain, pour avoir incité publiquement au sabotage. Et le procès commençait aujourd’hui : « Le 28 janvier 2015, dans la salle du tribunal de Turin, ce n’est pas de la liberté de parole qu’on débattra. Celle qui est obséquieuse est toujours libre et appréciée. C’est de la liberté de parole contraire, inculpée pour cette raison, qu’on débattra. »

La parole contraire pose la question du rôle de l’écrivain, et De Luca s’appuie sur sa lecture attentive de la Bible en hébreu : « Ptàkh pikha le illèm : « Ouvre ta bouche pour le muet » (Proverbes/Mishlé 31, 8). Telle est la raison sociale d’un écrivain, en dehors de celle de communiquer : être le porte-parole de celui qui est sans écoute. » Pour porter la parole des NO TAV, De Luca revendique le droit d’utiliser le verbe « saboter », dans tous les sens que la langue italienne peut donner à ce mot. C’est le « droit de parole contraire », un droit fondamental que défend le romancier : « On fait ici le procès d’un écrivain pour ses phrases. » S’il existait encore, le Parlement International des Ecrivains aurait apporté son soutien à cette lutte, et ce livre est aussi un appel. « J’ai été formé à l’école du XXe siècle, écrit De Luca, où les écrivains, les poètes ont payé le prix fort pour leurs paroles. » On pense à Taslima Nasreen ou à Salman Rushdie, à Sushmita Banerjee, la romancière indienne assassinée par les talibans ou même à Ken Saro-Wiwa, l’écrivain nigérian qui fut assassiné pour avoir lutté contre la corruption menée par Shell dans son pays.

La lutte d’Erri De Luca est donc fondamentale et c’est à nous, ses lecteurs, de lui donner un écho aussi vaste que possible.

T.

Erri De Luca, La parole contraire, Gallimard, janvier 2015, traduit de l’italien par Danièle Valin 

Iostoconerri, le site italien des NO TAV