★ Peretz Markish dans les poubelles de l’Europe

 

À Gaëlle Fernandez Bravo

Peretz Markish street, Pollonye, Ukraine

Rue Peretz Markish à Pollonoye, en Ukraine

Quelqu’un avait jeté l’anthologie de la poésie yiddish à la poubelle, à Sète. Je trouve ça nul. Qu’un abruti puisse condamner d’un seul geste «Le Miroir d’un peuple» – c’est l’autre titre que l’éditeur avait donné à cette anthologie de plus de 600 pages – à la poubelle et à la destruction par le feu, c’est monstrueux et banal à la fois. Mais quand même j’avais eu de la chance. J’avais trouvé le livre alors qu’il faisait nuit, une nuit sans lune et sans la moindre étoile. Je l’avais emporté avec moi malgré les salissures, et oublié sur ma table, dans la maison abandonnée. Plus tard, j’avais nettoyé la couverture du livre avec un peu d’eau tiède, puis je l’avais rangé dans une caisse à vin qui me sert d’étagère, juste à côté de ces poèmes qu’Uri Orlev avait écrits dans son enfance, enfermé derrière les barbelés de Bergen-Belsen. Un livre un peu sacré dans ma bibliothèque, et pour plusieurs raisons que je ne sais pas toutes expliquer. L’une des raisons, la plus ancienne, c’est que les poèmes aient été traduits par Sabine Huynh, qui est poète et vit sa vie de mère et d’écrivain à Tel Aviv, pendant qu’Uri Orlev écrit des livres pour les enfants à Jerusalem.

Peretz Markish par Marc Chagall

Portrait de Peretz Markish par Marc Chagall, 1923

J’ai pensé à cet exemplaire d’Anne Frank que Tibishane m’avait ramené d’une poubelle d’Arles. Ça m’avait mis en colère qu’on puisse jeter ce livre-là, précisément ce livre-là qu’avait écrit une enfant juive avant d’être arrachée à son enfance. Ce journal a toujours eu quelque chose de sacré à mes yeux. Le balancer aux ordures était un geste sacrilège et Tibishane, en l’extirpant des sacs de déchets, avait endossé le rôle d’un sauveur imprévu. Et Tibishane est d’abord ferrailleur : il fouille le soir dans les poubelles pour y trouver de l’or. Et s’il n’y a pas d’or au moins un peu de cuivre. Et s’il n’y a pas de cuivre au moins des livres qu’il me ramène comme un cadeau de tous les soirs.

Peretz Markish

Peretz Markish

Dans les poubelles des villes du sud, il y a des poèmes écrits par des Juifs, des romans écrits par des Russes encore en vie, des Antillais en exil ou des Arabes en colère, des autobiographies venues d’Inde et d’Afrique ou des chroniques écrites à Istanbul, le monde est devenu littérature jetée à la poubelle et la littérature coule dans mes veines. L’immense bibliothèque des répudiés du monde entier se trouve dans ces tas d’épluchures et d’emballages déchirés que les éboueurs emportent dans leurs camions jusqu’aux incinérateurs de déchets.

Peretz Markish lisant son appel, en 1941, au sein du Comité juif antifasciste

Peretz Markish lisant son appel, en 1941, au sein du Comité juif antifasciste

Hier matin, j’ai décidé d’ouvrir l’Anthologie de la poésie yiddish. Et de commencer à lire des poèmes, ceux de Peretz Markish que je ne connaissais pas. Parce qu’il y a des cigognes dans deux de ses poèmes, et j’ai pris ça pour un signal, une sorte de seuil par où j’allais pouvoir entrer dans les poèmes d’un inconnu.

Premier poème, un fragment de Chutes de neige :

Tempête aux milliers d’ailes
Agrippe en tes griffes mon ventre
— À l’altitude des cigognes
Dans l’éblouissement s’embrase ma tour blanche —
Ni l’argile, ni la brique,
Et ni les mains, ni les chaînes
— De blanches filles écumantes,
Des plumes extirpées des ventres
Et vers les bas s’agenouillent les hauts
— Je suis de nouveau
Je suis de nouveau !…
Tempête aux milliers d’haleines
Sur ma gorge un entrelacs blanc
— Tourbillonnez blancs incendies
Plus vite, vents, toujours plus vite
Cils de l’orage en rage, émiettez-moi,
Vent, allume les lunes blanches
— Versez par les bouches, versez par les outres,
Répandez par-devant, répandez par-derrière
Blanc soufflet et blanc forgeron,
Je suis de nouveau,
Je suis de nouveau !…

Peretz Markish

Peretz Markish

Choisis et traduits par Charles Dobzynski, qui est poète lui aussi, j’ai l’impression que chaque poème de Markish a gardé une grande part de sa puissance en français. C’est la magie des grands passeurs. Dans l’anthologie, il y a une vingtaine de poèmes de Markish, juste assez pour commencer à fasciner. Par exemple Les Amants du ghetto, qui commence par deux vers en coup de poing :

Frénésie pour le sang et le vin. La nuit tombe
Soudain sur le ghetto : C’est la nuit du bourreau —

Esther Markish, l'épouse de Peretz

Esther Markish, l’épouse de Peretz

Chaque poème a ses flammèches à l’intérieur des mots, petite lumière à partager. Et puis il y a des incendies, ils habitent eux aussi dans sa langue. Ne serait-ce que sa devise, que j’ai trouvée sur le site d’Esprits nomades.  le site de Gil Pressnitzer : «Par des sentiers ardus jusqu’aux étoiles.» Comment ne pas faire le lien avec la langue stellaire de Khlebnikov, celle qu’il cherchait dans les méandres de la Volga et jusqu’au Kazakhstan. Ils sont nés à dix ans d’intervalle. Khlebnikov en 1885 dans la steppe, pas très loin d’Astrakhan. Markish en 1895 à Pollonoye, une petite ville d’Ukraine où aujourd’hui, on peut trouver une rue Peretz Markish. Ils ont pu se connaître tous les deux. Ils étaient à Moscou à peu près aux mêmes dates. J’ai cherché dans les photos, si je tombais sur leurs visages côte à côte. Rien trouvé. Je chercherai encore.

Peretz Markish lors de l'enterrement de son ami, le comédien Solomon Mikhoels, en janvier 1948

Peretz Markish lors de l’enterrement de son ami, le comédien Solomon Mikhoels, en janvier 1948

En 1952, Markish a été tué d’une balle dans la nuque dans les caves de la Loubianka. C’est le portail de ce haut-lieu de la terreur que Piotr Pavlenski avait incendié, dans la nuit du dimanche 8  novembre 2015. Markish avait croupi trois années en prison, avant d’être condamné à mort et aujourd’hui, c’est Pavlenski qui est enfermé dans une cellule de Fleury-Mérogis, pour avoir mis le feu à un bâtiment de la Banque de France. Comme tous les poètes yiddish du Comité juif antifasciste, Markish était accusé de nationalisme juif dans un pays malade de la paranoïa du Kremlin. «Le groupe yiddish au sein de l’Union des écrivains était de proportion modeste, écrit Myriam Anissimov dans sa biographie de Vassili Grossman : quarante-cinq écrivains à Moscou, vingt-six à Kiev et six à Minsk. Cinquante-deux d’entre eux allaient payer de leur vie le fait d’être juifs, d’écrire dans une langue juive et d’avoir été membres du Comité juif antifasciste.»

Mais à mesure que je lis les poèmes de Markish, je sais que leur beauté aura plus d’importance à l’avenir que la pauvre folie de Staline. Sinon pourquoi est-ce qu’on écrit des poèmes ?

Je recopie encore un fragment de l’anthologie, pris à Tombée de la nuit.

Une cigogne de bois, le bec longiligne
Se tient, tube aspirant, au bord du puits du soir,
Sur un long pied décharné
Picorant, d’un chant craquetant
La lune toute nue, sur un plateau bleu…
Écorchés tout entiers les cieux,
Tailladés et troués
Par la douleur au loin de l’aboiement des chiens
Et par le pas des mots martèlement ténu
Mais les rues se divisent — leur tension se brise en silence
Et les maisons — par-dessus les toits aux yeux de nuées
Jouent timides, plus bas, plus bas.

Regard de Peretz Markish

Regard de Peretz Markish

Et enlisant Gil Pressnitzer, j’apprends que Markish a été l’ami de Chagall, et ça me fait plaisir d’imaginer ces deux-là discutant, à Paris, pendant que Chagall dessinait le très beau visage de Markish à trente ans. Les poèmes de Peretz ne forment pas encore ce continent d’Eurasie qu’ils deviendront plus tard, avec ses fleuves et ses mers intérieures, mais Markish écrit déjà beaucoup, des poèmes avant tout mais aussi un scénario, des romans et des articles. Un seul roman a été traduit en français, toujours par Dobzynski, mais il est aujourd’hui épuisé. Je vais continuer de chercher ses poèmes, les recopier à l’intérieur d’Un cahier rouge.  Je crois qu’il y a des traductions en anglais, des textes aussi en russe, mais la plupart des grands poèmes des années trente ont été écrits en yiddish.

Il ne faut pas laisser Markish dans l’ombre que notre oubli dessine au fil des jours. Et empêcher qu’on puisse jeter  ses poèmes à la poubelle. Comme un autodafé en douce. Qu’on fasse au moins une loi, en Europe, pour interdire que les poèmes yiddish des poètes assassinés par Staline puissent finir dans un incinérateur de déchets.

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Anthologie de la poésie yiddish, Le Miroir d’un peuple. Présentation, choix et traduction de Charles Dobzynski, Poésie Gallimard, 2000.

Dans le journal de Maspero à Sarajevo, l’Europe a tort

François Maspero

François Maspero

Le mardi 7 mars 1995, François Maspero est à Sarajevo sous les tirs de mortier. Dans son journal, il raconte que ce jour-là, au volant d’un véhicule blindé de la FORPRONU, un militaire français avait percuté par accident deux miliciens bosniaques qui étaient morts de leurs blessures. Le soldat avait pris la fuite et ses compagnons du 11e régiment d’artillerie de marine avaient gardé le silence pour couvrir le chauffard. «Toute la ville parle des deux miliciens bosniaques qui ont été tués», écrit Maspero, en colère lui aussi contre la hiérarchie militaire qui refusait de donner la moindre information au sujet du fuyard. «Le chauffard assassin est et restera inconnu.» Pas trace non plus de cette histoire dans les journaux français.

Une semaine plus tard, neuf soldats français d’un autre régiment trouvaient la mort dans un autre accident. Cette fois, Le Monde rapporte l’information : «Huit «casques bleus » français ont été tués, mardi 14 mars, dans un accident de la route sur les hauteurs du mont Igman, près de Sarajevo. On compte trois blessés, dont l’un dans un état grave. Tous ces soldats appartenaient à un bataillon de chasseurs alpins de la 27 division d’infanterie de montagne, stationnée à Grenoble. Ils se trouvaient à bord d’une chenillette achetée aux Suédois pour dégager les itinéraires enneigés. Le véhicule a glissé sur une plaque de verglas et est tombé dans un précipice de 50 mètres. Les armées françaises n’ont pas publié l’identité des victimes, les familles n’ayant pas encore été prévenues.»

On peut lire le journal que Maspero a tenu à Sarajevo dans le quatrième chapitre de Balkans Transit. Toujours à la date du 7 mars, il y écrit qu’il s’obstine à sortir chaque jour dans les rues, malgré la menace des snipers et des bombardements serbes. Il travaille alors à la traduction du premier roman d’Augusto Roa Bastos, Fils d’homme, qui raconte d’autres violences, au sud d’un autre continent : la guerre du Chacos entre la Bolivie et le Paraguay. Roa Bastos y a pris part quand il avait à peine 15 ans, en 1932. Une expérience de la guerre à la fin de l’enfance qu’il partage avec Maspero, qui n’avait que huit ans quand Philippe Pétain a décidé de signer l’armistice avec le IIIe Reich, et douze ans quand son grand frère a été tué au combat et que ses parents, résistants tous les deux, furent déportés à Buchenwald et Ravensbrück. Dans Sarajevo assiégée, Maspero traduit donc les mots que Roa Bastos avait fait écrire au lieutenant Vera Miguel dans son journal de temps de guerre : « Il doit bien y avoir une issue à ce monstrueux contre-sens de l’homme crucifié par l’homme, conclut le maire, parce que sinon il faudrait penser que la race humaine est maudite à jamais, que ceci c’est l’enfer et que nous ne pouvons pas espérer le salut.»

Le lendemain, Maspero écrit dans son propre journal, le cahier de Sarajevo : « L’emploi du mot «tchetnik» ; volonté de ne pas employer le nom d’un peuple qui fut concitoyen pendant au moins cinquante ans. Dire «les tchetniks» évite de dire «les Serbes». À l’origine, le mouvement tchetnik, c’était la résistance royaliste, nationaliste, anticommuniste. Ensuite, une partie s’est ralliée aux occupants allemands. Dans la phraséologie officielle de la Yougoslavie titiste, le mot était synonyme de bandits, souvenir de la guerre civile qui a suivi la libération. Il l’est toujours dans celle du gouvernement bosniaque. Beaucoup d’étrangers, qui reprennent ce mot à leur compte ne savent pas qu’ils perpétuent le vocabulaire de ce qu’ils dénomment par ailleurs le totalitarisme.»

François Maspero, Les abeilles & la guêpe

François Maspero, Les abeilles & la guêpe

Au milieu d’un autre livre, Les abeilles & la guêpe, écrit cinq ans après Balkans Transit, Maspero s’interroge sur le sens de ce qui a eu lieu à Sarajevo. Ce questionnement reste d’une actualité brutale, quinze ans après la parution du livre : «Depuis ma naissance, l’histoire du monde n’a été qu’une longue suite de purifications ethniques. Si j’avais à définir le XXe siècle, je le définirais ainsi. Ethnique : autre adjectif pour identitaire. Je ne sais pas pourquoi, en France, tant de gens me disent, ou écrivent : «C’est trop compliqué les Balkans.» Ça doit les rassurer, de penser qu’il y a une malédiction balkanique. De se masquer ainsi que la purification identitaire rôde dans le monde entier, dans l’Europe entière.»

Deux pages plus loin, la pensée de Maspero se fait plus désespérée encore. Lucide et sombre, prenant la forme d’une condamnation de l’Europe telle qu’elle continue de fonctionner aujourd’hui. Ce sont des pages essentielles, qui peuvent nous servir à comprendre ce qui continue de surgir aujourd’hui. «Après 1945, j’ai vu l’Europe en ruine. C’était la dernière guerre, au sens de la der des der. L’Europe serait civilisée ou ne serait pas. Et l’Union européenne, aujourd’hui, s’adresse à elle-même des félicitations pour avoir tenu cette promesse. Elle a tort. Si, comme le veulent la géographie, la politique, la culture et le simple bon sens, la Bosnie, la Croatie, la Serbie, le Kosovo sont bien en Europe, territoires habités par des gens tels que vous et moi, juste avec les différences habituelles au sein du genre humain, alors cette guerre n’a été la dernière guerre qu’au sens où elle précédait la suivante, comme on dit :«l’année dernière».

Ce que j’ai traversé il y a cinquante ans, c’étaient des paysages après la bataille. Tandis que les paysages dévastés que je traversais désormais étaient des paysages après purification ethnique. Sans bataille. Ces villages ont été rasés maison par maison pour que les habitants n’y reviennent jamais. Méticuleusement vidés de leurs occupants, pillés, dynamités, brûlés. Comme l’était un village kabyle par l’armée française, il y a quarante ans, au cours des grandes opérations pour créer les «zones interdites».

Ici, la dévastation, comme les souffrances de la population civile n’ont pas été une conséquence de la guerre, mais son but même. Avec ses armes spécifiques, contre ceux qui échappaient au massacre : le camp de concentration, la torture généralisée, le viol systématique. Nettoyage, purification, élimination des poux, langage connu.

L’intervention de l’Europe et de la «communauté internationale» a consisté à mettre en place une forme de cordon sanitaire, de mur de la honte. Telle a été la mission majeure des forces expéditionnaires étrangères. Les héros européens de Bosnie ne furent pas les militaires surarmés qui ont occupé et sillonné la Bosnie, mais les jeunes civils désarmés venus apporter leur solidarité. Prenant tous les risques au volant de leurs camions. Que pouvaient-ils, eux, faire de plus ? Je les ai vus et je les ai aimés. J’ai vu aussi l’agréable mess des officiers français de Sarajevo, baptisé «La Médina» et décoré d’une grande fresque nostalgique du port d’Alger au temps où l’Algérie était française et le musulman un fellagha à abattre.

Depuis il y a eu le Kosovo, une intervention qui, après dix ans de vains cris d’alarme, d’invocations à la raison et d’appels au secours d’un côté, et d’incompréhension, de surdité obstinée de l’autre, a lancé sur les routes de l’exode, par la stupidité de la stratégie choisie, un million d’habitants terrorisés par la peur des bombardements de l’OTAN autant que par celle des représailles serbes. Et ensuite ? Le champ reste vaste pour le gâchis.»

« Ce qui flotte sur un désert comme celui-là, c’est la poussière de milliers de rêves de bonheur anéantis. Des générations ont vécu ici. La vie apportait chaque jour son lot de joies et de peines, chacun pouvait rêver – ou se plaindre – à sa manière, sur cette terre qu’il croyait sienne, où il avait construit sa maison (ou allait un jour la construire) pour la léguer à ses enfants, qui connaîtraient, pensait-il, une vie meilleure : ils étudieraient, la médecine, l’architecture, ils seraient ou ils étaient déjà ingénieurs, fonctionnaires, professeurs.

Quand je dis que des générations heureuses ont vécu ici, je parle des dernières. Celles des habitants qui ont survécu à la Deuxième Guerre mondiale ou qui se sont installés à la fin de celle-ci. Auparavant, quatre ans de guerre avaient transformé la Bosnie-Herzégovine et la Croatie en un véritable abattoir humain : les oustachis croates catholiques massacrant les Serbes orthodoxes, les tchetniks serbes massacrant des populations croates catholiques et bosniaques musulmanes, les nazis exterminant les Juifs et les Tziganes, tout en multipliant les atrocités contre la population des villages, sans faire de distinctions, qu’ils considéraient comme suspects.

Mais enfin, depuis quarante-cinq ans, cela semblait relever d’un passé révolu. Un passé dont les leçons avaient bien été retenues et qui ne pouvait revenir. Question désespérée cent fois entendue : «Mes voisins étaient croates (ou serbes, ou musulmans), et nous nous entendions. Que nous est-il arrivé ?»

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François Maspero, Klavdij Sluban, Balkans-Transit, Points Poche

François Maspero, Klavdij Sluban, Balkans-Transit, Points Poche

★ François Maspero, Balkans-Transit, Photographies de Klavdij Sluban, janvier 1997, Seuil, Paris. Réédition en Points Seuil.
Ce récit de cinq voyages accomplis dans les Balkans avec son complice, le photographe Klavdij Sluban, s’ouvre sur un « portrait de l’auteur » : « Conjonction de la grande et de la petite histoire ». Mêlant scènes du quotidien et pages d’histoire, Maspero fait de ce livre une « chronique sensible » du « cœur de l’Europe » « qui a toujours eu tendance à s’amputer elle-même de ce qui la gêne ». Il s’enfonce dans un fouillis de frontières et de peuples à la mémoire déchirée et oublieux de ce qui les unit. « Dans la solitude du touriste de fond », il s’interroge sur la nécessité du voyage, traverse le chaos architectural des villes et la littérature de ces pays, trouve, parfois, en l’autre sa famille. C’est dans ce livre, au début du quatrième chapitre, consacré à la Macédoine, que Maspero a intercalé le cahier de Sarajevo.

François Maspero, Les abeilles & la guêpe, Seuil, Fiction & Cie, 2002

★ Une exposition sur François Maspero, «légère et peu coûteuse», peut circuler en Bretagne, réalisée par l’asso Rhizomes. Contacter Caroline Troin au 06 66 22 38 96.
Mail : rhizomes.dz@gmail.com

★ Un très bon dossier Maspero est consultable sur le site de La Femelle du Requin

★ En remerciant Vasvija BAŠIĆ, de l’Institut culturel français à Sarajevo, d’avoir bien voulu me prêter le livre de Maspero, Balkans-Transit, ainsi que les poèmes d’Izet Sarajlic, Nés en vingt-trois, morts en quarante-deux, traduits du bosniaque par Mireille Robin, pendant mon séjour à Sarajevo.

Je suis tsigane

Je suis tsigane, Rajko Djuric

Je suis tsigane, Rajko Djuric

Rajko Đurić est un écrivain tsigane de Serbie. À Sarajevo, en fouillant dans l’ancienne bibliothèque du Centre André Malraux, je suis tombé sur un de ses textes, paru dans le numéro 1 des Carnets de Sarajevo, en 2001. Ces Carnets ont une histoire, liés aux  premières Rencontres européennes du livre de Sarajevo, qui eurent lieu en septembre 2000 et 2001, à l’initiative du Centre André Malraux de Sarajevo, du festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo et du Collège international des traducteurs d’Arles.
Le lien entre ces trois villes n’est pas sans importance. Et les Carnets sont passionnants à lire. Mais à ma connaissance, il n’y eut jamais de numéro 2.

Sans autorisation, je recopie ce texte de Rajko Đurić qui vaut la peine d’être diffusé et mémorisé. Que ses éditeurs me pardonnent, mais je sais que Rajko Đurić ne m’en voudra pas.

Je suis tsigane

Ceija Stojka, peinture, 2011

Ceija Stojka, peinture, 2011

Je suis tsigane. Mon peuple et moi partageons la destinée d’Ulysse, qu’Homère a décrite il y a bien longtemps. Nous vivons dans le neuvième cercle de l’enfer, dont Dante Alighieri a donné une description pittoresque. Nous pendons encore sur la croix, à l’instar de Jésus autrefois, comme l’a exprimé le poète espagnol Antonio Machado, lui même rom.

Je suis tsigane. Mon peuple et moi pouvons comprendre ce que disent les cloches de vos églises, ainsi que l’a écrit dans un de ses poèmes Guillaume Apollinaire. Je sais rester fidèle à l’amitié même lorsque le cœur de mon peuple saigne comme l’a noté, dans Notre-Dame de Paris, Victor Hugo à propos d’Esmaralda. Je m’efforce de demeurer humain en dépit du fait que l’inhumanité a un bel avenir devant elle, selon votre poète Paul Valéry qui s’est, en l’occurence, avéré prophète.

Je suis tsigane. Mon peuple et moi comprenons très bien le sens du mot «prophétique» dont Baudelaire a qualifié ma tribu. Vos ancêtres, vos rois, vos États ont déterminé le destin de mon peuple, l’obligeant à vivre sur vos décharges, à respirer l’air de vos geôles, à tester la solidité de vos potences et l’efficacité de vos guillotines.

Je suis tsigane. Votre peintre Delacroix a incarné mon peuple sur un de ses tableaux. Et en tant que Tsigane, j’entends fort bien le message de Jean-Paul Sartre, quand il dit que la vérité est toujours du côté des plus défavorisés et que les racistes et les antisémites sont des tueurs dans l’âme.

Je suis tsigane. Avec mon peuple et les Juifs, nos frères par l’histoire et la destinée, je n’oublierai jamais le poème de Paul Celan, Fugue de mort, et ses vers qui évoquent le «lait noir» qu’à Auschwitz on buvait le matin, à midi et la nuit.

 Ceija Stojka, Ohne Titel, 42 x 29.5 cm

Ceija Stojka, Ohne Titel, 42 x 29.5 cm

Je suis tsigane. Moi et mon peuple savons très bien ce que signifient la haine raciale, les persécutions et le génocide. Depuis l’arrivée de Hitler au pouvoir, nous avons connu trois holocaustes. Le premier, à l’époque du nazisme, le deuxième sous la dictature communiste — surtout en Russie sous Staline, en Roumanie sous Ceaucescu, et en Tchécoslovaquie avant Václav Havel —, et le troisième — je veux croire avec vous que ce sera le dernier — en ex-Yougoslavie, pendant les guerres de Bosnie et du Kosovo. Des 300 000 Roms qui vivaient en Bosnie, il n’en reste que 15 000 et leur nombre est au Kosovo passé de 264 000 à 8 600 !

Je suis tsigane. Depuis le XIIIe siècle, mon peuple a démontré ce que pourrait être une Europe sans frontières. Il le paie encore aujourd’hui, jour et nuit, de sa souffrance, de son sang et parfois de sa vie. L’Europe sans frontières que l’on veut instituer ne saurait être uniquement celle des plus puissants, à savoir des Allemands et des Français, elle ne doit pas se transformer en un nouvel État. Cette Europe sans frontières ne peut avoir de sens que si elle devient une vaste communauté de peuples et de citoyens libres et égaux.

Ceija Stojka Die Peitsche knallt von Frau Pinz 34.5 x 42 cm

Ceija Stojka, Die Peitsche knallt von Frau Pinz, 34.5 x 42 cm

Je sais que pour le moment il ne me sert à rien d’en être conscient. Car depuis des siècles en Europe, les grandes vérités ont été énoncées dans les geôles ou sur le bûcher. Certes, Hitler est mort. Mais son ombre, tel le spectre du Hamlet de Shakespeare, hante toujours certains pays européens. Elle s’est incarnée en quelques-uns de leurs dirigeants — Slobodan Milošević en Serbie, Franjo Tudjman en Croatie, Heider en Autriche — et même en quelques hommes politiques allemands (d’aucuns ont brigué la Chancellerie)/ Elle va et vient de la Russie au sud de la France, en passant par les pays baltes et l’Italie.

Les hommes d’aujourd’hui, perdus dans la masse, sont «anesthésiés». À la différence des contemporains d’Auschwitz qui, comme l’a montré le film Shoah, prétendaient ne pas savoir ce qui se passait derrière les barbelés, ce qu’on brûlait dans les chambres à gaz, ils essaient de se dédouaner par la sacro-sainte formule : «Je ne comprends pas.»

Je suis tsigane. C’est pourquoi je me permets d’évoquer devant vous l’expérience de mon peuple. Pensez et agissez de façon à ce que l’inhumanité ait le moins d’avenir possible en Europe. (Le prix Nobel Günter Grass et l’écrivain italien Antonio Tabucchi sont aujourd’hui les premiers à élever la voix contre l’injustice que subissent les Roms en Europe. Leurs paroles sont un baume sur les plaies de mon peuple.)

En tant que Tsigane, je vous le dis : vous aurez beau être un grand écrivain, un brillant journaliste ou un bon politicien, si vous faites taire votre conscience, si vous ne dites pas non à l’injustice et au mal qui pèsent plus particulièrement sur ce peuple de douze millions d’habitants, vous n’aurez pas contribué suffisamment à rendre l’Europe et le monde plus humains.

Traduit du serbo-croate par Mireille Robin.

Les peintures qui illustrent le texte de Rajko Đurić sont de Ceija Stojka, peintre tsigane d’Autriche qui a connu les camps nazis dans son enfance, où elle a perdu une grande partie de sa famille.