Journal d’une lutte, jour 2 : 90 jours d’emprisonnement pour Aslı Erdoğan

15136011_1328425733856199_5315840743658459752_nMardi c’était jour d’émerveille et de lutte. Parce qu’à radio Nova, très tôt, les paroles de Pierre Astier et Françoise Nyssen avaient décuplé l’énergie de se battre. Et que toute la journée les messages affluaient par SMS, messages téléphoniques, mails, publications Facebook ou twitter. Ça allait très vite, Ricardo et moi avions du mal à suivre et à répondre.

Je reprends les mots de Pierre Astier, au micro de Plus près de toi, la matinale de radio Nova. « Ça concerne les journalistes, les écrivains, les traducteurs, les éditeurs qui sont par dizaines en prison. Ces métiers que nous connaissons bien, qui sont les nôtres.  Pour nous tous, il est absolument inacceptable… on ne peut pas ne rien faire. Et nous voudrions tous que les pouvoirs publics, non seulement français mais européens, et pour certains c’est déjà le cas, en Allemagne qui est très mobilisée. On ne peut pas accepter qu’à 1500 km de la France, on jette en prison de cette façon des créateurs.» Je retranscris sa parole mot à mot, parce que chacun d’eux est précis et pèse lourd en même temps. Juste après une mauvaise nuit d’insomnie, l’argumentaire de Pierre Astier me rend mes forces pour la journée. Alors on fonce. Je sais que Ricardo Montserrat, mon compañero dans cette lutte, est déjà sur le pont, dans sa lointaine Bretagne. Qu’il ira nager dans la mer pour y puiser l’énergie qu’il nous faudra aujourd’hui.

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L’ensemble Lire ici – Dire là, à la Distillerie de Montrouge, mardi 15 novembre 2016

Pour commencer, il y a l’appel au téléphone d’une comédienne. Barbara Bouley. Dans sa voix, une colère que je reconnais aux premiers échanges, une colère partagée. Je lui envoie le premier recueil des écrits qu’elle lira dès ce soir, avec l’ensemble Lire ici – Dire là, à la Distillerie de Montrouge. Un orchestre de voix, me dit-elle. Et l’expression me donne envie. Je voudrais être à Montrouge, assis dans un coin pour écouter leurs neuf voix raconter les images du Bâtiment de pierre.

Je reprends ses mots à elle quand elle raconte : « Dire. Parler. Agir pour la libération d’Aslı Erdoğan, romanciére actuellement emprisonnée en Turquie. Sa lettre de prison ainsi qu’un extrait du Bâtiment de pierres, son dernier roman publié chez Actes sud – traduit du truc par Jean Descat – ont été lus par un orchestre de lecteurs très émus. Les portes de la Distillerie de Montrouge étaient grandes ouvertes afin que les mots d’Asli puissent voyager, circuler. Afin qu’ils résonnent partout jusqu’au jour de sa libération. Silence. Puissance du verbe. Silence de nouveau. C’était beau. »

Un peu comme l’acte I de la libération d’Aslı Erdoğan. La beauté simple des mots écrits par une autre, à l’intérieur d’une autre langue et le passage des voix jusqu’à nous, accusant sans cesse l’inhumanité, de plus en plus démesurée maintenant, d’un tyran ottoman qui utilise l’islam pour asservir les peuples turc et kurde à l’intérieur d’un même étau.

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Asli, par Kajan – Dessin du 15 novembre 2016

Ensuite viennent le texte et le dessin de Kajan, dont j’aime et suis le blog depuis plusieurs mois. Journal du dessin rencontre. Je reprends les mots qui y sont publiés, écrits en majuscules rouges, juste avant les écrits d’Asli.

« Dessinée dans l’urgence, tous demandent de lire ses textes, tous demandent de dire son nom… je la croise et croise encore sur la toile… elle me touche… plus que le président américain ou la lune nouvelle… elle me touche… je veux la dessiner… je cherche des images d’elle… elle a un regard droit et fier… je la dessine les yeux fermés… comme une lionne en cage… sans raison… elle a les yeux fermés… elle attend dans la prison que les nôtres soient ouverts… »

Les jours d’émerveille et de lutte emmêlées sont difficiles à raconter. Je continue. L’un des premiers messages vient de Laure-Marie Legay : «Je travaille dans une librairie, nous allons bien évidemment mettre ses livres en avant (ce que nous avions pensé déjà) mais comme nous avons de nombreuses rencontres cette semaine nous pourrons lire certains passages. » Laure-Marie est aussi auteur et metteur en scène. Je lui envoie notre premier recueil, heureux que ça rejoigne l’appel de Kedistan, le petit magazine qui ne se laisse pas caresser dans le sens du poil. Le 12 novembre 2016, ils avaient lancé un premier appel : Aslı Erdoğan, trois jours en décembre seraient un bon début… J’avais trouvé leur analyse remarquable, et il faut dire que leur travail porte essentiellement sur les luttes kurdes, que ce soit en Turquie, en Irak ou en Syrie, au Rojava. Leurs convictions sont proches de celles d’Aslı Erdoğan, et face aux silences et aux aveuglements de la presse française, leur travail d’investigation est nécessaire à qui veut comprendre ce qui se joue là-bas, au milieu du chaos. Ne serait-ce que comprendre pourquoi l’épopée et les combats du peuple kurde sont devenus une solution pour le conflit syrien, pourquoi les avancées démocratiques au Rojava dessinent une solution de paix pour la Syrie, la seule qui soit visible.

Je cite l’appel de Kedistan : « Il arrive qu’une personnalité, un nom, au milieu de beaucoup d’autres, fasse l’unanimité pour un « soutien ». Et la personnalité comme le talent de cette femme y incitent. Elle n’a par ailleurs eu de cesse elle-même, avant son arrestation, de soutenir celles et ceux, qui dans l’océan de répression, subissaient les pires des oppressions, discrimination, voir meurtres programmés. L’année qui vient de s’écouler en Turquie en regorge.

kedistan-profil-logo-230x230Elle avait choisi de conseiller un journal catalogué comme “pro-kurde“, Özgür Gündem, et qui avait dû renaître de ses cendres plusieurs fois dans son existence. Il est à nouveau interdit, et ses auteur(E)s emprisonné(E)s attendent les peines qui seront prononcées, bien sûr sous l’accusation “d’apologie du terrorisme”, entre autres.

Cette solidarité des milieux intellectuels, qui ont réagi à la publication d’une de ses lettres d’appel au secours que nous avions traduite, fait chaud au coeur.

« Nous attendrions effectivement un mouvement plus résolu de la part des médias européens, qui, en d’autres circonstances, n’hésitaient pas à établir des comptes à rebours sur leurs 20h, lorsque des otages étaient détenu(E)s. » écrivions-nous. Même si les télévisions restent encore sourdes…»

13775739_1062307030525119_8476112360439445463_nBeaucoup d’autres choses à raconter. La mobilisation, ce mardi 15, a dépassé de loin nos espérances. Nous sommes nombreux à refuser la démocrature qui se construit en Turquie. A refuser qu’on enferme un écrivain pour ses écrits. Mais je voudrais citer d’abord l’engagement de Diacritik. Chaque jour depuis lundi 14, ils publient un des écrits d’Asli. Quoi de plus efficace ? La beauté des textes d’Aslı Erdoğan est sa meilleure défense. On peut les lire ici : Aslı Erdoğan : on n’enfermera pas sa voix. Et attendre, les prochains jours, d’autres écrits qui résonneront avec nos prises de parole, nos lectures partout des mots d’Asli. Au départ, c’est Johan Faerber, l’un des trois fondateurs de Diacritik, qui m’a proposé de publier un premier texte sur Asli. J’avais accepté, et ma tribune avait rassemblé plusieurs amis qui refusaient de ne rien faire, comme disait Pierre Astier. C’était parti. Nos colères s’épaulaient maintenant, et ça amplifiait ce cauchemar qu’Asli vivait dans la prison des femmes.

 Je continuerai tout à l’heure ce journal. Il est 7h30 du matin, l’heure du quatorzième café et d’aller voir mon boulanger, avant de réveiller Anne qui écrivait, hier soir : « 16 aout-16 novembre. Cela fait trois mois qu’Asli Erdoğan est emprisonnée. L’univers carcéral, elle le connaissait, elle qui le décrit si bien dans Le bâtiment de pierre. Elle n’a rien à faire entre ces murs. Ni elle, ni la traductrice et linguiste Necmiye Alpay, ni toutes les autres, ni tous les autres, jetés en prison sous de faux chefs d’accusation…»

Journal d’une lutte, jour 1 : 89 jours d’emprisonnement pour Asli Erdoğan

 

Lundiaslierdogan_yeniozgurpolitika_24551 midi est venue cette idée, d’une discussion avec Ricardo. Une idée simple, de lancer un appel à lire les textes d’Asli Erdoğan partout où on ne l’attendait pas. Dans les théâtres, les rues, les rencontres d’écrivains, les festivals, les Nuit Debout, les radios, les ateliers d’artistes, les librairies. Je fais confiance à Ricardo. Son théâtre est un lieu de parole, une scène où la parole peut s’inventer enfin libre, coléreuse, imprévue. Et puis il avait lutté contre la junte de Pinochet, au Chili, en utilisant la subversion d’un théâtre de rue impossible à empêcher. Il nous avait raconté ça, la puissance de l’imagination face à une dictature, en prenant un petit déjeuner aux Saintes-Maries-de-la-mer, un jour d’été. Anne écoutait les combats de Ricardo, fils de réfugiés espagnols, ça l’avait impressionnée je crois, et on s’était fait la promesse d’aller voir ses pièces au festival d’Avignon.

J’ai compté les jours. Sur un calendrier, j’ai additionné les journées de prison pour Asli Erdoğan. 89 jours ce lundi. Ça m’a fait frémir. Je connais la prison. J’y ai passé deux semaines en Pologne, quand la Pologne était communiste. Et récemment une journée en Garde-à-vue dans un commissariat sinistre, suite à une intervention policière sur un campement de Rroms près de Lille. 89 jours, je sais qu’on n’oublie pas, que le corps et la pensée sont changés à jamais. Et depuis quelques jours, je lis les livres d’Asli Erdoğan. Si fragiles et puissants. Ils ont changé mes nuits et j’ai peur pour cette femme qui a écrit des pages fascinantes de beauté sur la folie d’enfermer des hommes et des femmes en prison.

Alors je raconte comme je peux. Mardi 15, c’est le jour de l’appel du Pen Club. Je n’ai pas eu le temps de suivre, mais j’ai vu que certains écrivains anglophones avaient écrit des lettres ouvertes à Asli Erdoğan. Tant mieux. Le Pen Club, c’est une organisation qui pèse lourd dans le petit monde de la littérature. Mais le matin, tôt, ça commence avec Plus près de toi, la matinale de Radio Nova. Pierre Astier, l’agent littéraire d’Asli Erdoğan, et Françoise Nyssen, la directrice des éditions Actes Sud, sont venus parler d’Asli Erdoğan et de la répression en Turquie. Ce sont deux personnes que j’admire, je le dis, et j’écoute leurs paroles en buvant mon premier café, dans la cuisine déjà glaciale, en expliquant ce qui se passe à Maria comme je peux, puisqu’on se parle à moitié en tsigane, à moitié en français. Maria comprend que c’est grave. Elle m’apprend le mot prison en langue romani. « Puchkaria ». Les Rroms ont peur des prisons, ils ont peur d’y mourir de malheur et ils ont raison d’avoir peur.

Pierre Astier au micro de radio Nova : « Parce que c’est la liberté d’expression qui est touchée. C’est une femme, une romancière. Quand on sait ce qu’elle écrit, vraiment, je pense qu’il est invraisemblable d’imaginer qu’on puisse la mette en prison à vie. C’est une magnifique romancière et c’est quelque chose qui est révoltant, donc il faut absolument que tout le monde se lève et la soutienne. » Pierre Astier se bat depuis la première heure, l’arrestation de nuit au milieu du mois d’août. Il a généré un mouvement d’éditeurs pendant la Foire du livre de Francfort, et ce n’est pas rien. Françoise Nyssen prend la parole juste après : « Alors c’est vrai qu’elle écrit ces chroniques dans ce journal. Elle a manifesté son soutien aux Kurdes, et ça le gouvernement n’aime pas du tout. On va publier très prochainement ses chroniques. Elles sont traduites et disent des choses par rapport au monde, à la liberté, à l’importance des mots. Mais ce sont d’abord les chroniques d’un écrivain. C’est un écrivain, Asli. »

livre-le-batiment-de-pierre-asli-erdoganElle a raison. Ce que le pouvoir turc reproche avant tout à Asli Erdoğan, c’est d’écrire la vérité, c’est-à-dire la dérive d’un gouvernement ivre de puissance, de plus en plus enfermé dans un déni paranoïaque de la réalité, qu’il s’agisse du génocide arménien ou de la culture kurde. La folie d’un tyran qui renoue avec l’impérialisme ottoman. On le sait depuis Soljenitsyne et Sakharov : la force d’une vérité humaine est ravageuse quand un écrivain s’en empare. Ailleurs, sous d’autres tropiques, Reinaldo Arenas et Carlos Liscano en ont donné la preuve. Face aux tyrans, la parole d’un écrivain indompté est ravageuse. D’où la violence. D’où la peur pour Asli qui m’empêche de dormir, depuis que les procureurs d’Istanbul ont requis la prison à vie, pour elle et Necmiye Alpay.

Sur les réseaux sociaux, notre pauvre appel n’a pas d’autre ambition : faire entendre la puissance d’une femme seule, debout face aux tyrans de l’islam turc. Une voix au moins aussi libre que celle d’Anna Politkovskaïa face à Poutine, celle de Taslima Nasreen face aux islamistes du Bangladesh. Et les échos ne vont pas tarder à se manifester, à commencer par Diacritik qui avait publié ma première tribune. Angèle Paoli, et son beau site voué à la poésie, Terres de femmes, est l’une des premières à monter au front. Viennent ensuite d’autres échos de cette sphère qu’est le web : Robin Huzinger et la Revue des Ressources, Laurent Margantin et j’en oublie beaucoup, forcément, j’irai recopier tous les noms parce que c’est une vraie levée de boucliers d’un seul coup, et ça fait chaud au cœur.