Le visage de Césaire tatoué à son poignet

img_5259Ce sont les mots de Patrick Chamoiseau, de plus en plus irremplaçables à l’intérieur d’un si vieux continent que son cœur a presque cessé de battre, une Europe en sursis, si vieille Europe maintenant qu’on l’a placée sous assistance médicale, état d’urgence comme un vieillard en fin de vie, respiration artificielle pour prolonger encore un peu son agonie et préparer l’inévitable deuil : «Aujourd’hui encore le discours de la négritude, cette importance de valoriser, de magnifier les valeurs noires, de montrer à quel point l’Afrique est un lieu de civilisation et que vue la dimension de ce continent il est véritablement « un cœur en réserve pour le monde qui vient» comme disait Césaire, est encore nécessaire.» Et dans un resto d’Istanbul, un soir de janvier, une nuit de neige, le beau visage d’Aimé Césaire tatoué sur le poignet de Valérie Manteau.

img_4798D’un coup, Valérie a remonté la manche de son pull pour me montrer. C’est un portrait de Césaire qu’avait dessiné Charb. Et depuis des années, Charb était son grand ami dans l’équipe de Charlie. Un mois plus tard, j’achète le livre de Valérie dans la Petite librairie de Brest, une ville inconnue où je viens d’arriver en avion pour y parler d’Asli Erdoğan, des onze écrivains turcs emprisonnés ou menacés de l’être. Calme et tranquille : c’est un bel objet, comme souvent les romans chez Tripode. Je veux le lire mais j’ai dix bouquins à finir, alors je l’emporte à Paris, dix jours plus tard, et je le lis près du canal où Valérie marchait la nuit, juste après la tuerie. C’est elle qui m’avait débauché pour marcher dans la nuit d’Istanbul, jusqu’au ponton où elle devait prendre un bateau pour traverser le Bosphore. J’avais un peu oublié la beauté hallucinée de cette ville. Jusque-là, j’avais passé mes journées à courir sous la neige, du siège du HDP au Palais de justice, les pieds trempés par une tempête qui ne voulait pas s’arrêter. Valérie a assez vécu par ici pour y avoir des amis turcs qu’elle me présente, qui nous indiquent la bonne adresse pour aller boire une bière au chaud, derrière une baie vitrée où des escadrons de mouettes venaient traverser le faisceau des projecteurs qui coloriaient une tour monumentale. Premier moment de paix dans une équipée chaotique, quatre écrivains venus soutenir Asli Erdoğan et Necmiye Alpay à ce procès où elles risquaient la prison à vie.

Calme et tranquille est un roman de l’amitié. Ce n’est pas simple de raconter une amitié. Et encore moins quand c’est une bande d’assassins qui vient d’entrer en jeu pour la défaire. Je ne connaissais rien de cet homme, Charb, à part quelques dessins que je confondais souvent avec ceux de ses compères à Charlie. J’apprends qui il était, un homme qui répondait calmement aux insultes que Charlie hebdo recevait de ses lecteurs, et qui pleurait de rire quand ses copains faisaient des blagues. Il portait des pantalons verts de jardinier, parce qu’ils avaient des poches assez larges pour y fourrer tous ses crayons. J’adore cette image. Je me suis mis à aimer Charb un peu comme Valérie devait l’aimer, pour sa gentillesse et pour sa joie démesurées, malgré les menaces et les deux flics qui l’escortaient partout où il allait.

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Ce livre me touche et il me fait du bien. Je n’ai pas envie d’arriver à la dernière page, alors je l’emmène avec moi dans les rues, j’en lis dix pages au bar de l’arbre sec, lentement, en tournant ma cuiller dans un café sans sucre, dix autres pages en attendant le RER pour Arcueil, où Barbara Bouley répète une lecture en solidarité avec Asli. Chapitre 35, Valérie pense aux mots de Chamoiseau et moi aussi maintenant, en écoutant Raffaela Gardon lire une chronique d’Asli :

Notre sécurité n’est pas une forteresse. 
Elle n’a de « civilisation » que ce qu’il y a de meilleur.
Elle fréquente la beauté.

img_4682La langue de Chamoiseau me remue, elle résonne plus longtemps, en profondeur dans l’inconscient. Et le récit de Valérie aussi. Son histoire d’envoûtement quand elle est pleine de fièvre pour écouter 4.48 Psychose, la pièce de Sarah Kane à l’autre bout de Brazzaville. Jeune allumée qui avait l’air d’une jeune femme sage aux côtés de Necmiye et Asli, tout juste libérées après 136 jours de prison.  «C’est la fièvre des évangélistes, des prêcheurs de malheur,  des augures néfastes, c’est le moment où le déchirement commence.» Elle écrit direct et plus loin dans le livre : « Qu’est-ce qui s’est passé ? Comment décrire l’effondrement, le poids infernal du souvenir et de la culpabilité, la peur d’être si radicalement changée que je ne sache plus retrouver qui je suis, revenir où j’étais.» En la lisant, je réalise ce qui la lie à Asli, à l’écriture d’Asli, à cette volonté d’affronter par écrit le désastre. J’ai de l’admiration et je voulais l’écrire quelque part. À l’intérieur d’un cahier rouge.

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Valérie Manteau, Calme et tranquille, Le Tripode, 2016

Avec Pinar Selek, contre l’État turc et l’assassinat de la pensée

pinar-selekDepuis 1998, Pinar Selek est soumise à un procès kafkaïen mais elle résiste.
En 2014 elle a été acquittée pour la quatrième fois mais le procureur a fait appel une fois de plus.
Depuis, l’affaire Pinar Selek était renvoyée dans les méandres de la justice.

Le 25 janvier 2017, après une attente infinie, le procureur de la Cour de Cassation a donné son avis : il demande une condamnation à perpétuité.

Cour d’assise, Cour pénale, Cour de cassation, la procédure qui dure depuis 19 ans est si complexe qu’elle fait tourner la tête. L’enjeu pour Pinar Selek, ses proches et ses soutiens est de garder l’équilibre malgré ce procès infâme.

Lorsque l’on se penche sur la chronologie de ce procès, on comprend l’ampleur de l’acharnement.
Et pour ne pas se laisser ensevelir on construit des stratégies de résistance.
Et pour cela nous devons être nombreuses et nombreux.

Pinar Selek est le symbole d’une Turquie résistante malgré la répression, qui doit pouvoir continuer à penser, à créer, à s’organiser, à lutter.

Tous les liens que Pinar Selek a tissés ici et ailleurs, sont une force collective, cette force peut agir maintenant : empêcher sa condamnation, faire connaître ses écrits, ses idées, résister à ses côtés, ouvrir des portes et des chemins qui la protègeront et lui donneront l’énergie de continuer.

Il y a beaucoup à faire, chacun-e trouvera sa façon de faire.

Pinar Selek n’est pas seule !

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Ce communiqué provient du site de Pinar Selek. Comme pour Asli Erdoğan, Necmiye Alpay ou Arzu Demir, l’écho que nous pouvons porter à leurs écrits comme à leurs luttes sera déterminant. Par ailleurs, une pétition vient d’être lancée pour ceux qui voudraient concrétiser leur soutien d’une signature. Cette pétition sera traduite en turc et nous la porterons à Istanbul, au mois de mars, au Palais de justice où Asli et Necmiye seront à nouveau jugées en mars, comme une preuve qu’elles ne sont plus seules à combattre un État qui n’a pas d’autre projet politique que la mort programmée de tous ses opposants.

Tieri Briet, pour Un cahier rouge

 

 

J’ai écrit un poème pour Asli

L’autre matin, j’ai écrit un poème pour Asli. C’était fin décembre et je ne suis pas poète, mais dans ma vie les poèmes sont au centre. Ceux d’Akhmatova, de Serge Pey et Marie Huot, de Brodsky ou Tranströmer. C’est avec leurs recueils que j’ai construit ma si petite zone, et avec ceux de Mandelstam aussi. Ça donne une cabane de traviole où on peut faire du feu le matin, un abri semblable à ces petites maisons chaleureuses que les Roms construisent au milieu de la zone.

Pendant qu’Anne s’habillait, je lui ai lu mon poème. La première ébauche, celle qu’il ne faut jamais lire. J’étais mal réveillé, j’avais le droit à l’erreur. Elle a trouvé que le mot foudre revenait trop souvent. Elle avait raison mais j’ai été grossier. Un provocateur qui ronchonne avant l’aube. Je lui ai demandé si elle préférait le mot foutre. Je l’ai dit, j’étais mal réveillé. Parce qu’en général j’aime plutôt bien marteler le même mot. C’est mon côté primitiviste qui revient à travers l’insomnie.

J’avais lancé un appel à écrire des poèmes, des phrases solidaires pour Asli. Et dans ma course contre la montre, je n’avais pas trouvé le calme pour écrire une seule phrase. Les poèmes étaient venus d’un peu partout, du Canada à la République tchèque, du Danemark à l’Afrique et j’adorais ça. Ce grand recueil rempli de messages, de cris du cœur et de colère. Ça pulsait dans les réseaux des poètes, entre romanciers et dramaturges énervés de ce qui arrivait là-bas, à Istanbul, la violence démesurée d’un État qui voulait faire taire une romancière.

J’aimais bien mon poème. Anne non mais j’avais pris l’habitude. Je l’aimais bien parce que j’étais resté plusieurs mois sans écrire ne serait-ce qu’une ébauche de poème, et d’un seul coup c’était venu dans la nuit, à l’intérieur d’une insomnie qui m’avait épuisé.

À Asli

Sans la foudre
nous n’aurions pas su
toi et moi
être humains.

Mes amis, mes filles portent ta foudre maintenant,
tes livres dans leurs sacs,
tes phrases glissées au milieu des pensées

Samedi, au marché d’Arles,
Fred est venu depuis Nîmes
en apportant la foudre
du Bâtiment de pierre
à l’intérieur de ses paroles.

Hier Marie a emporté
la foudre blanche électrique
de tes Oiseaux de bois
dans sa maison de Geronimo
près de la mer.

Un peu avant
c’est l’aînée de mes filles qui ouvrait
à deux mains
la foudre d’exil
du Mandarin miraculeux.

Et puis revint
la foudre carcérale
du Bâtiment de pierre
dans la voix d’Aude
au milieu d’Avignon.

Tes mots de foudre
venus du gouffre turc,
les mots de toi
qu’un inconnu a traduits
dans ma foudre maternelle.

Et sans la foudre des langues,
Asli,
nous n’aurions pas su
toi et moi
demeurer humains
sur des terres
inhumaines.

T.