★ Quand nous vient la puissance de la langue

Joseph Brodsky

En revenant de l’expo Soulèvements, Sophie Jaussi a écrit : « La puissance de la langue nous vient lorsque nous la laissons nous dire, nous ouvrir, nous questionner.» Une belle définition. Et sur la table où je suis revenu lire ce matin, un livre demeure ouvert sur d’autres mots qui m’avaient frappé eux aussi. Des mots plus anciens, traduits de ceux qu’avait écrits Joseph Brodsky en 1979 : « La lecture, dit Tsvétaëva, est une participation à la création.» C’est bien là une déclaration de poète ; jamais Léon Tolstoï n’aurait dit une chose pareille.»

Que cherchons-nous en lisant une poète comme Marina Tsvetaeva ?

En premier la puissance de la langue, puisque hors littérature la langue est rabaissée partout à un calcul, détournée et appauvrie pour donner juste envie à l’acheteur, à l’électeur de croire encore une fois ces pauvres mots mal ravalés. Dans les discours politiques, les productions publicitaires, la langue est affaiblie et travestie. Sa manière de scintiller est déjà une arnaque mais nous lisons quand même, c’est un automatisme ou bien une soumission aux mots qui s’affichent un peu partout, sur les affiches ou dans les journaux, nous continuons de lire la vieille langue de pute qui fait de la retape pour essayer de vendre sa marchandise. Alors je continue avec Brodsky : « Sur un plan strictement technique, certes, la poésie revient à placer des mots chargés du plus grand poids spécifique possible dans l’ordre le plus efficace et, en apparence, inéluctable.» La volonté de Brodsky, c’est de comprendre pourquoi et comment « la puissance de la langue » peut venir aux poètes, avant de se donner à ceux qui les liront. Et il enfonce le clou : «L’idéal est cependant une langue qui est une négation de sa propre masse et des lois sur la pesanteur ; c’est cette aspiration de la langue vers le haut – ou sur le côté – à ce commencement où était le Verbe. »

La puissance de la langue, celle dont parle Sophie Jaussi dans son texte, c’est aussi et avant tout l’obsession des poètes, leur travail avec les mots et la syntaxe d’une langue commune. «L’oreille écoute la bouche», écrit Brodsky un peu plus loin. «Ainsi, par l’écoute de soi, la langue parvient-elle à la connaissance de soi.» Mais la puissance de la langue peut basculer en pouvoir, nous prévient Sophie J., «lorsque nous l’utilisons pour désigner, comme un doigt tendu sans retour possible». Il suffit de regarder les mains des candidats aux élections, celles des marchands d’électro-ménager ou des concessionnaires de voitures. Leurs doigts se tendent à chaque phrase.

A la tête d’un empire, les gouverneurs ont besoin d’une langue commune pour continuer de rameuter les foules. «Travailler plus pour gagner plus», disait ce ministre de l’Intérieur qui ne pensait déjà qu’à s’enrichir. Et ça me fait penser à ce qu’Auden racontait dans un de ses poèmes :

«En exil Thucydides a su
Tout ce que peut dire un discours
A propos de démocratie
Et ce que font les dictateurs,
Leur bla-bla de radoteurs »

C’était en 1939, Auden et Isherwood venaient de s’exiler à New-York. Peu de temps avant, Auden avait épousé Erika Mann pour lui permettre de fuir le IIIe Reich. Il connaissait parfaitement la puissance de la langue des dictateurs, pour avoir travaillé au bureau de la presse et de la propagande de la République espagnole, en 1937. Aux dictateurs, les foules massées sur les gradins des stades et aux poètes, les rares lecteurs de leurs recueils que les libraires rechignent à exposer sur leurs tables. La puissance de la langue des poètes semble être devenue clandestine. Elle résonnait, pourtant, dans les baraquements de Ravensbrück et d’Auschwitz. Primo Levi et Jorge Semprun l’ont raconté dans leurs récits : à nous de veiller à ne pas l’oublier.

Dans Contre tout espoir, Nadejda Mandelstam se souvient elle aussi :
« Une femme qui avait passé de nombreuses années dans les camps racontait que ses compagnes d’infortune et elle-même avaient trouvé une consolation dans des poèmes que, par bonheur, elle savait par cœur, et en particulier dans le poème de jeunesse de Mandelstam :

Mais j’aime cette pauvre terre,
Parce que je n’en ai pas connu d’autre»

Si la puissance de la langue appartient aux poètes, le pouvoir démesuré de la langue des tyrans demeure sans limites. Et c’est Brodsky qui nous donne l’antidote : «Si les gens avaient lu Dickens et Flaubert, et si c’est à ces gens-là qu’on donnait le pouvoir de gouverner des Etats, il y aurait peut-être moins de malheur en ce monde.»

T.

L’exposition Soulèvements a eu lieu au musée du Jeu de Paume, en octobre 2016. Conçue par le philosophe et historien de l’art Georges Didi-Huberman sur le thème des émotions collectives, des événements politiques en tant qu’ils supposent des mouvements de foules en lutte : il y est donc question de désordres sociaux, d’agitations politiques, d’insoumissions, d’insurrections, de révoltes, de révolutions, de vacarmes, d’émeutes, de bouleversements en tous genres.

Joseph Brodsky

J’ai écrit un poème pour Asli

L’autre matin, j’ai écrit un poème pour Asli. C’était fin décembre et je ne suis pas poète, mais dans ma vie les poèmes sont au centre. Ceux d’Akhmatova, de Serge Pey et Marie Huot, de Brodsky ou Tranströmer. C’est avec leurs recueils que j’ai construit ma si petite zone, et avec ceux de Mandelstam aussi. Ça donne une cabane de traviole où on peut faire du feu le matin, un abri semblable à ces petites maisons chaleureuses que les Roms construisent au milieu de la zone.

Pendant qu’Anne s’habillait, je lui ai lu mon poème. La première ébauche, celle qu’il ne faut jamais lire. J’étais mal réveillé, j’avais le droit à l’erreur. Elle a trouvé que le mot foudre revenait trop souvent. Elle avait raison mais j’ai été grossier. Un provocateur qui ronchonne avant l’aube. Je lui ai demandé si elle préférait le mot foutre. Je l’ai dit, j’étais mal réveillé. Parce qu’en général j’aime plutôt bien marteler le même mot. C’est mon côté primitiviste qui revient à travers l’insomnie.

J’avais lancé un appel à écrire des poèmes, des phrases solidaires pour Asli. Et dans ma course contre la montre, je n’avais pas trouvé le calme pour écrire une seule phrase. Les poèmes étaient venus d’un peu partout, du Canada à la République tchèque, du Danemark à l’Afrique et j’adorais ça. Ce grand recueil rempli de messages, de cris du cœur et de colère. Ça pulsait dans les réseaux des poètes, entre romanciers et dramaturges énervés de ce qui arrivait là-bas, à Istanbul, la violence démesurée d’un État qui voulait faire taire une romancière.

J’aimais bien mon poème. Anne non mais j’avais pris l’habitude. Je l’aimais bien parce que j’étais resté plusieurs mois sans écrire ne serait-ce qu’une ébauche de poème, et d’un seul coup c’était venu dans la nuit, à l’intérieur d’une insomnie qui m’avait épuisé.

À Asli

Sans la foudre
nous n’aurions pas su
toi et moi
être humains.

Mes amis, mes filles portent ta foudre maintenant,
tes livres dans leurs sacs,
tes phrases glissées au milieu des pensées

Samedi, au marché d’Arles,
Fred est venu depuis Nîmes
en apportant la foudre
du Bâtiment de pierre
à l’intérieur de ses paroles.

Hier Marie a emporté
la foudre blanche électrique
de tes Oiseaux de bois
dans sa maison de Geronimo
près de la mer.

Un peu avant
c’est l’aînée de mes filles qui ouvrait
à deux mains
la foudre d’exil
du Mandarin miraculeux.

Et puis revint
la foudre carcérale
du Bâtiment de pierre
dans la voix d’Aude
au milieu d’Avignon.

Tes mots de foudre
venus du gouffre turc,
les mots de toi
qu’un inconnu a traduits
dans ma foudre maternelle.

Et sans la foudre des langues,
Asli,
nous n’aurions pas su
toi et moi
demeurer humains
sur des terres
inhumaines.

T.

Affronter l’inhumain aujourd’hui

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Tieri Briet, Lettre à Alexandre Soljenitsyne, Salins-de-Giraud, 2010.

Maintenant j’imagine un travail. Un long labeur et plutôt difficile à vrai dire – un travail pour des années d’une solitude volontaire, où il s’agirait d’arriver au moins à ça : faire de l’addition des destins et des écrits d’Arenas, Soljenitsyne, Lezama Lima, Chalamov, Liscano et Akhmatova des outils pour affronter l’inhumain aujourd’hui.

Leurs livres circulent encore, leur passage dans l’histoire du XXème siècle ne s’est pas complètement effacée mais leurs trajectoires sont devenues moins lisibles, ensablées au fond d’une histoire générale envahie par trop d’ordures. Dans la nuée des vases, les couleurs du plastique finissent par devenir grises elles aussi, et il faudrait être archiviste fou pour continuer d’y pêcher les détails qui nous manquent. Le XXème siècle est une immense décharge à ciel ouvert : A part les charognards et les bulldozers, personne n’a le courage d’y faire encore le tri.

En réfléchissant à l’oubli dans lequel semblent sombrer tant d’existences – Tchoukovskaïa, Amalrik, Cornea, Kovalev, Farah – en lisant les livres et les poèmes que leurs luttes ont pu faire naître, je me demande si ce n’est pas le XXème siècle des opposants aux dictatures qu’on tente de faire passer à la trappe. Pour oublier lentement la litanie des persécutions, ce qui est moins dément quand même que de les nier d’un coup. Oublier l’air de rien, oublier la tragédie noire des polices politiques dans leur ampleur organisée, leur minutie technique, leurs justifications théoriques et judiciaires, c’est-à-dire leur délire dans toute sa démesure.

Machines de mort = Antilittérature

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Tieri Briet, Lettre à Alexandre Soljenitsyne, Salins-de-Giraud, 2010.

Oublier qu’un délire a bien eu lieu dans lequel nous avons joué notre rôle, duquel nous sommes nés. Et dans le même mouvement, reléguer les œuvres du même siècle parce qu’elles auront, dans leur utopie forcenée, ont été au moins aussi radicales, peut-être aussi délirantes. Rejeter les suprématistes, rejeter Beuys et Kounellis, évacuer Artaud et Ghérasim Luca. Liquider Brodsky en même temps qu’on normalise Staline et Brejnev. Tant qu’on y est, effacer Le Requiem des mémoires dans le même temps qu’on réédite Mein Kampf. Le problème, c’est que sans L’Archipel du Goulag ou les Récits de la Kolyma, je ne crois pas que nous puissions affronter les nouvelles surveillances policières qu’amplifie l’appareillage technologique contemporain. Ces œuvres portent en elles une connaissance de l’humain poussé à ses limites, un inventaire des forces de résistance qui constituent un héritage sans lequel nous serions à nouveau désarmés face aux flicages qui s’organisent dans les néo-démocraties.

En évacuant les livres et les biographies des dissidents avec l’eau des charniers qu’ils tentaient de combattre et de raconter, nous renonçons aussi à une lucidité primordiale, impossible à remplacer face aux violences d’Etat de plus en plus acceptées par des populations qui n’auront plus jamais accès à ces textes.

Dans la résurgence des visages dissidents, par l’affichage en pleine rue des écrits qu’ils ont payé d’une existence persécutée, je crois qu’il y aurait dans nos consciences un premier signe, un message au moins pour dire que nous refusons d’oublier l’écriture comme une lutte solitaire face à l’outrance démesurée du pouvoir politique dans nos vies.