Fanon, Amrouche et Feraoun les yeux fermés

À Zahia loin d’ici

Kateb Yacine

Kateb Yacine

« C’est vivre » est un poème de Kateb Yacine. Il commence par rassembler trois noms d’écrivains. Fanon, Amrouche et Feraoun. Trois voix venues de l’Algérie en lutte, si puissantes toutes les trois qu’elles sont parvenues à contrer les propagandes que diffusaient partout la presse en temps de guerre, au début des années soixante. Et le poème de Kateb Yacine rend compte de cette puissance visionnaire que porte parfois l’écriture d’un seul homme.

Mouloud Feraoun

Mouloud Feraoun

Quand le texte paraît, en novembre 1962, l’Algérie est devenue indépendante depuis le mois de juillet mais Frantz Fanon est mort sept mois plus tôt, d’une leucémie à 36 ans. Mouloud Feraoun, lui, a été assassiné par l’OAS au mois de mars, et Jean Amrouche est mort d’un cancer à Paris, au mois d’avril. En cinq mois, trois voix d’écrivains en lutte se sont brisées, loin de leur Algérie enfin libérée. Et le poème de Kateb Yacine est le premier à tenter de rassembler ces trois voix, d’en faire une constellation bienveillante :  «Lente ou violente chacun sa mort», est-il écrit à la fin du poème, juste avant l’idée que mourir en écrivant «le murmure angoissé des luttes souterraines», c’est vivre encore dans la conscience des Algériens.

Frantz Fanon

Frantz Fanon

Alors restons vivants. Écrivons nous aussi le murmure des luttes souterraines, toutes celles qu’il nous faudra mener si nous voulons empêcher les nouveaux gouverneurs du désastre de régner en maîtres sur une planète peuplée d’obèses ou d’affamés, d’animaux voués à la mort industrielle et d’enfants sans enfance. Apprenons à lire dans les ténèbres, et sans jamais cesser d’écrire pour empêcher le pire qui se dessine désormais sous nos yeux. Kateb Yacine a éclairé un chemin devant nous, par où Fanon, Amrouche et Feraoun n’ont pas cessé d’œuvrer en solitaires.

C’est vivre

Fanon, Amrouche et Feraoun
Trois voix brisées qui nous surprennent
Plus proches que jamais
Fanon, Amrouche, Feraoun
Trois sources vives qui n’ont pas vu
La lumière du jour
Et qui faisaient entendre
Le murmure angoissé
Des luttes souterraines
Fanon, Amrouche, Feraoun
Eux qui avaient appris
A lire dans les ténèbres
Et qui les yeux fermés
N’ont pas cessé d’écrire
Portant à bout de bras
Leurs œuvres et leurs racines

Mourir ainsi c’est vivre
Guerre et cancer du sang
Lente ou violente chacun sa mort
Et c’est toujours la même
Pour ceux qui ont appris
A lire dans les ténèbres,
Et qui les yeux fermés
N’ont pas cessé d’écrire
Mourir ainsi c’est vivre

Poème issu de L’Œuvre en fragments, inédits littéraires et textes retrouvés rassemblés par Jacqueline Arnaud. Sindbad, Actes sud, Arles, 1986.

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Jean Amrouche

Jean Amrouche

C’est vivre a d’abord paru dans Jeune Afrique, Paris, n° 107 , 5-11 novembre 1962. Le poème a été repris dans Etudes méditerranéennes n°11, en juin-juillet 1963, avec de légères variantes.

Tahar Djaout, à propos de Jean Amrouche :

« L’œuvre poétique de Jean Amrouche ne vaut pas par son abondance : elle s’arrête pratiquement en 1937, alors que le poète vivra jusqu’en 1962. La majeure partie de sa vie est consacrée au déchiffrement du monde et à la recherche du territoire natal (Chants berbères de Kabylie, 1939), au questionnement du travail intellectuel (ses entretiens avec J. Giono, F. Mauriac, P. Claudel, A. Gide, G. Ungaretti) et au combat politique (ses interventions dans la presse écrite et à la radio). (…) La figure de l’Absent, au départ imprécise et mystérieuse, s’impose peu à peu et resplendit dans sa pureté et sa grandeur. Elle devient présence obsessionnelle. Mais elle n’est pas l’unique. (…) Présence douloureuse de l’enfance et de l’espace natal doublement perdu (par la distance et par la foi) – qu’on se rappelle dans Cendres ce poème sur la mort dédié aux tombes ancestrales qui ne m’abriteront pas, présence du corps jubilant et des fruits terrestres apaisants. (…) L’inspiration de Jean Amrouche est avant tout mystique, d’un mysticisme qui transcende la religion pour créer ses religions propres : celle de l’amour éperdu, celle de la contemplation cosmique, celle de l’harmonie des éléments. S’éloignant de l’ascétisme religieux, le verbe de Jean Amrouche éclate en des poèmes opulents, gorgés de ciels, de sèves, d’orages, de fruits et de femmes. »

Tahar Djaout, Amrouche, Étoile secrète, L’enfance de l’homme et du monde, dans Algérie-Actualité no 921, Alger, 9-15 juin 1983, p. 21

Kateb Yacine, écrire comme une poule qui va pondre

10377364_800883059933266_1672156912411924455_nDans un entretien paru en 1986 à Alger, Kateb Yacine comparait l’écrivain à une poule. C’est un rapprochement qui peut paraître étrange, et qui m’avait frappé parce que j’ai toujours eu de l’amitié pour les poules.  Il m’est arrivé souvent d’aller écrire au milieu d’elles, du temps où j’avais un poulailler sous les grands chênes de mon jardin. C’était mon refuge quand la maison devenait trop bruyante au retour de l’école. Les enfants venaient m’y rejoindre, si bien que l’enclos des poules devenait un lieu de retrouvailles où il n’était plus question d’écrire, mais d’hypnotiser Quiquine, la poule rousse qui me suivait partout à la manière d’un chien fidèle, et qui le soir venait se percher sur l’appui de fenêtre de la chambre des enfants, comme un chien de garde venu veiller sur leur sommeil.

C’était l’époque où l’hypnose m’intriguait. Je lisais les livres de Léon Chertok, des biographies de Charcot et de Messmer, ces charlatans magnifiques que Freud lui aussi vénérait.  Je m’exerçais aux mystères de l’hypnose sur mes amis les plus confiants et un beau jour, c’est vrai, j’ai essayé sur Quiquine. Je l’ai posée sur la table face à moi, j’ai commencé à lui parler à voix basse en fixant ses yeux de poule aussi profondément que possible, et Quiquine s’est endormie. Elle était aussi raide qu’une poule morte, ses yeux ne remuaient plus, signe d’un sommeil artificiel. Mes enfants adoraient ce spectacle, et j’adorais devenir un mage à leurs yeux. D’un seul coup, j’étais ce père capable d’hypnotiser les poules, capable aussi de faire tomber du ciel tous les oiseaux du monde, l’inventeur des oiseaux-météores et quand les enfants me retrouvaient au fond du poulailler, couvert de poussière en train d’écrire dans un cahier sur mes genoux, ils s’imaginaient qu’à nouveau je peaufinais de vieilles formules de sorcellerie.

« L’écrivain est un peu comme une poule, disait Yacine. Il a besoin d’un poulailler pour pondre. C’est-à-dire qu’il a besoin de calme, de silence, de paix. Il a besoin de la paix de l’esprit, c’est-à-dire pas d’ennui, ni d’ordre familial, ni financier, ni matériel, ni rien. Alors, à ce moment-là, il s’enferme. Il s’enferme mais il pond. Et il ne faut pas qu’il soit dérangé dans sa ponte. »

Je suis comme Yacine. Je rêve souvent d’une vie à l’abri loin des tourmentes, sans inquiétudes liées à l’argent ou aux reproches d’une femme devenue triste. En vérité je rêve d’écrire comme une poule, et je repense à l’existence de mon amie Quiquine dans ce jardin en lisière de forêt. Quiquine avait un regard préhistorique mais elle n’écrivait pas. Pas le moindre poème de toute son existence. Par contre, elle ressentait la présence des renards et des genettes de l’autre côté du grillage, quand les lumières de la maison s’étaient éteintes et que la nuit se faisait menaçante. Elle me faisait confiance, elle s’endormait souvent sur mes genoux, la tête enfouie à l’intérieur de ma paume pendant que je parlais aux enfants. Quiquine incarnait une forme de tendresse animale dont j’ignorais l’existence, mais que je n’oublie pas et sur laquelle je veux apprendre à écrire.

T.

Le dernier poème de Bernard Mazo

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« Donner un sens plus pur aux mots de la tribu.»

Pour Mallarmé, c’était le premier travail du poète. Celui auquel excellait Edgar Poe, dont Mallarmé avait écrit le tombeau en reconnaissant qu’il avait accompli ce travail impossible, une besogne exigeant la vigueur d’un titan comme Hugo : à l’intérieur d’un siècle épouvanté, prendre les mots de la rue, ceux des journaux et des bonimenteurs qu’il faut ensuite patiemment décaper. Sinon, la bave et la crasse à force les défigurent ou les délayent.

Bernard Mazo faisait le boulot du poète. L’air de rien, sans jamais hausser la voix, il donnait un sens plus pur aux mots de la tribu. Il connaissait « ce vide douloureux entre les choses et ce qui les nomme », alors il y allait avec les mains, il écrivait les poèmes de La Cendre des jours. Son dernier recueil avant sa disparition. Après La Vie foudroyée ou La Chaleur durable. Des recueils où les mots avaient pu retrouver une figure aussi simple que possible, une portée claire et sans interférences. Un modeste miracle. Dans ses poèmes, les mots devenaient denses à nouveau. Très simplement ils sonnaient juste, et le miracle se perpétuait de page en page.

Mazo-absenceEt puis, juste avant de mourir, Bernard Mazo a écrit la vie de Jean Sénac, poète à part et martyr malgré lui de l’Algérie post-coloniale. J’avoue, je ne savais rien de la passion qu’avait Mazo pour le poète assassiné. Maintenant je rêve de lire ce livre, les 500 pages où passent les hautes figures de Kateb Yacine, d’Emmanuel Roblès et de Mohammed Dib, de René Char ou d’Evgueni Evtouchenko. La confrérie des poètes intempestifs. Combien d’années de recherches a-t-il fallu à Bernard Mazo pour raconter toute l’épopée de Jean Sénac, avant et après sa mort, puisque les services secrets algériens ont harcelé jusqu’aux gardiens de la mémoire de Sénac ?

Le dernier poème du dernier recueil de Bernard Mazo est un poème d’émerveillement amoureux. C’est lui que j’ai volé pour celle que j’aime : Lalia, une femme qui parle d’amour en arabe autant qu’en français, dont les parents sont venus d’Algérie jusqu’en Arles. Famille exilée du pays qui abreuvait les poèmes de Sénac, où Bernard Mazo avait été envoyé comme soldat à vingt ans. L’Algérie se perpétue dans les poèmes de Mazo, sa lumière, sa violence, et c’est encore un élément du miracle dont je parle. La langue et la poésie algériennes ont continué à irriguer l’intensification des mots que Mazo, l’air de rien, rassemblait pour construire le poème.

Mon bel oiseau meurtri
Tu es enfin venue
À ma rencontre
À travers le rideau déchiré des années

Ma beauté pensive
Je t’ai reconnue entre toutes
Dans l’incandescence de l’été
Où tu m’irrigues sans fin

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