★ Trois hommages d’une grande sincérité à la mémoire de Leïla Shahid, qui vient de disparaître : ils nous rappellent quelle joyeuse humanité elle était capable d’incarner au milieu des haines, et l’amitié qui la liait à Jean Genet depuis le premier jour de leur rencontre.
Le témoignage d’Edwy Plenel pour commencer, paru dans Mediapart ce 21 février : «Sa Palestine se dresse face à tous les pouvoirs injustes, contre toutes les corruptions, toutes les laideurs, toutes les abjections.» Ou plus loin dans le même article : «La Palestine universelle qu’a défendue Leïla Shahid est l’inverse de la tribu, de la clôture et de la fermeture. Le contraire d’une nation identitaire, intolérante à la diversité, rejetant les minorités, persécutant les dissidences.»
★ Rami Abou Jamous
Ensuite les mots de Rami Abou Jamous, à la fin de sa chronique pour Orient XXI :«Ton combat continue, Leïla. On va essayer de prolonger ton chemin. Tu es toujours en nous, tu seras toujours notre guide, notre lumière et notre école. Et j’espère qu’on sera à la hauteur. Tu as tout mon respect, ma gratitude et ma fidélité.»
Et pour finir le romancier Karim Kattan, reprenant dans Libé les mots qu’avait écrits Jean Genet aux premières pages de son roman posthume : «Elle était, dans le Captif amoureux de Jean Genet, «Leïla», «Mademoiselle Shahid», ou encore «la Fille de madame Shahid». Elle était surtout, l’une des «ardentes», ces femmes qui le subjuguaient tant : «Quant aux meilleures d’elles-mêmes les grandes familles donnaient à la révolution celles que je nomme les «ardentes» : Nabila, Leïla et beaucoup d’anonymes.»
Trois témoignages à préserver pour continuer de porter Gaza dans nos cœurs : «Ton combat continue, Leïla. On va essayer de continuer le chemin.»
★ À Beyrouth autant qu’à Gaza, à proximité des camps de réfugiés palestiniens, le rêve de révolution continue de s’écrire sur le béton abîmé des murailles.
REVOLUTION sur les murs de Beyrouth, 2023.
★ C’est Leila Shahid qui avait emmené Jean Genet avec elle à Beyrouth. En septembre 1982, le siège de Beyrouth venait de s’achever et tous les deux, alors qu’ils venaient d’arriver, ils avaient vu les blindés israéliens passer en trombe sous leurs yeux. Une fois la nuit tombée, ils avaient vu les bombes israéliennes s’abattre en rafale sur les camps de civils palestiniens. Trois jours de cauchemar pour aboutir à un massacre difficile à raconter.
Jean Genet
Cela fait plus d’un demi-siècle que l’armée israélienne massacre des civils palestiniens pris au piège de la misère et de l’exil. Qu’un État puisse ainsi programmer le malheur d’un autre peuple jeté dans la mort collective n’a fait qu’engendrer des générations de combattants obsédés par l’idée de vengeance. D’instinct, Genet s’était fait leur allié.
Première publication du texte de Jean Genet, en octobre 1982, dans la revue d’Études palestiniennes que publiaient les édition de Minuit : En septembre 1982, Genet avait accompagné son amie Leïla Shahid à Beyrouth, où eurent lieu les massacres des camps de réfugiés de Sabra et Chatila. Il sera l’un des premiers Européens à pouvoir pénétrer sur les lieux et écrira, bouleversé, Quatre heures à Chatila, témoignage d’une force politique inouïe remis en octobre 1982 à la Revue d´Études Palestiniennes et repris dans L’Ennemi déclaré, en 1991 aux éditions Gallimard.
Un allié indéfectible, comme plus tard Stéphane Hessel, qui n’a jamais cessé d’alerter nos consciences sur la tragédie palestinienne. L’un et l’autre demeurent ces deux fantômes hurlant dans la nuit, sans autres armes que les mots qu’ils écrivaient pour nous empêcher d’oublier.
Genet pour commencer : «Toutes les nouvelles que je lisais sur les Palestiniens m’étaient apportées par la presse occidentale ; depuis longtemps, le monde arabe était présenté comme l’ombre portée du monde chrétien ; et, dès mon arrivée en Jordanie, je me suis aperçu que les Palestiniens ne ressemblaient pas à l’image qu’on en donnait en France. Je me suis tout d’un coup trouvé dans la situation d’un aveugle à qui on vient de rendre la vue. Le monde arabe qui m’était familier, dès mon arrivée, me parut beaucoup plus proche qu’on ne l’écrivait.»
Stéphane Hessel en 2013, qui dénonçait les violences de l’armée israélienne à Gaza.
Et puis les mots de Hessel, qui continuent de résonner comme une prémonition de l’enfer qu’allait devenir la bande de Gaza en 2023 : «Tous responsables, tous coupables de n’avoir pas été suffisamment sévères à l’égard des violations graves qu’Israël apporte depuis 40 ans au droit international». Avant tout, il parlait de la «brutalité incroyable [de l’armée israélienne] qui rappelle Srebrenica ou la Tchétchénie…»
Et plus loin dans le même texte : «Je n’aurais jamais cru que cela serait possible, je suis scandalisé, indigné et très malheureux pour la bonne conscience éventuelle de nous autres juifs et de l’Etat d’Israël, bonne conscience qui ne peut pas subsister après les massacres qui ont été pratiqués entre le 27 décembre et le 19 janvier». Encore une fois, il finissait par rappeler une évidence qui reste incontournable aujourd’hui, en 2024 : «la sécurité à long terme d’Israël n’est que s’il y a un véritable Etat palestinien… »
Marine Vlahovic en reportage.
Hessel & Genet : que leurs deux fantômes nous accompagnent dans la lutte contre le génocide que mène le gouvernement d’Israël sous nos yeux. Leurs deux visages qui sont rejoints, aujourd’hui, par celui de Marine Vlahovic. Elle fut correspondante à Ramallah pour les radios publiques en France et en Suisse. Elle a composé six épisodes d’une série de podcasts sur Arte radio, Carnets d’une correspondante, à écouter de toute urgence.