★ Les joies sont terminées

★ Regarde encore, dans l’eau des flaques les mots vite imprimés qui se diluent, l’encre bleue sombre quand elle s’efface sous tes chaussures, et sur les tracts les slogans du RN qui ont sali le bitume des ruelles où tu passes. Par terre, dans l’eau degueu des pluies passées, il y en a des centaines avant chaque élection, des tracts tricolores avec les mots du clan nationaliste usés jusqu’à la trame.

NOUS SOMMES LE PEUPLE ANTIFASCISTE

Et quand nos vies deviennent tristes à ce point, atrophiées jusqu‘à la survie des plus pauvres, la survivance sans aucune échappée, quand la majorité des existences sont rétrécies par un mélange de renoncements et de mauvaises nouvelles, des vies sous les pluies grises en décembre, des vies entières bardées d’une seule matière plastique au rabais, des vies cernées par trop d’écrans, paralysées par les rengaines des lamentations collectives, le Rassemblement National peut engranger les bulletins de vote, les ricanements et les fiertés qu’on exhibe au bistrot, les reportages à l’intérieur des pauvres villes où leur majorité s’est faite, dans la laideur des renoncements politiques qui sont maintenant des habitudes municipales. 

À l’extrême ouest de l’Europe, dans ce cul-de-sac en forme de péninsule continentale, nos villes sont sinistrées d’être habitées par la haine des Arabes, la haine des Rroms et des Gitans, la haine des peaux noires et des visages afghans ou biélorusses. Ces lourds paquets de haines systématiques sont un environnement propice à ceux qui rêvent d’être maires ou adjoints en se faisant élire n’importe où, pourvu qu’il y ait un peu d’honneurs à récolter, avec des majuscules à ajouter juste avant leurs noms de famille : Adjoint au maire, Conseiller départemental, Président du Conseil Régional, Euro-député, autant de titres et d’indemnités vite encaissés quand on reprend les vieilles rengaines qu’a rédigées Renaud Camus dans son château du Gers. Il suffit de lister sur son tract municipal tous ceux qui tentent de se soigner en parlant encore d’autres langues, tous ceux qui prient Allah en se tournant vers la Mecque, sans oublier ceux qui éditent une littérature dangereuse à diffuser, et ceux que les compagnies de CRS expulsent encore une fois du Val Maubuée à Champs-sur-Marne, ou ceux qui squattent sans argent en taguant des slogans anti-CRA , tous ceux qui érigent de nouvelles zones à défendre avec des pierres et des bâtons face aux bulldozers d’Atosca.

JOURS DE COLÈRE

La haine ou le ressentiment sont des réponses si faciles à répandre qu’elles prennent parfois l’apparence d’une épidémie virale, sans espoir de vaccin pour essayer de la contrer.

Et c’est Cynthia Fleury qui a raison encore une fois :  «L’impact du ressentiment attaque donc le sens du jugement, ce dernier est vicié, rongé de l’intérieur ; la pourriture est là. »¹

La haine de l’étranger devient la dernière passion à partager, une émotion électorale incontournable pour ces communautés d’électeurs de plus en plus majoritaires dans le Vaucluse, l’Aisne, les Hauts-de-France ou même le Var et le Gard : plus d’autres sentiments autour de nous pour cimenter les existences en consolant la tristesse générale.

Souvent c’est vrai je rêve de ce vaccin qui nous protègerait de la lèpre des haines. Souvent je rêve que nous redevenons un peuple antiraciste, capable d’écrire une constitution presque aussi belle et révoltée qu’une chanson de Kerry James².

NOUS SOMMES LA LOUVE QUI REVIENT

Mais les joies sont terminées on dirait : celles dont parlait Giono³ sont trop usées, mal recyclées si bien que le parti des haines identitaires peut fourguer d’autant mieux ses fausses petites joies : la fierté d’être un «français de souche», la préférence nationale et la grandeur d’une puissance nucléaire, la soupe électorale et les provocations pour dévaluer la vieille devise républicaine.

Pourtant, mon sentiment d’être vu comme un traître est devenu une joie. En aimant une femme anarchiste italienne, en devenant l’ami des mendiants roms que la police municipale ne cesse jamais de harceler, en partageant leurs repas et souvent leur misère, en apprenant leur langue ou même en étudiant la littérature arabe ou la poésie nigériane, j’éprouve ce sentiment de trahir que décrivait Jean Genet, quand il célébrait la beauté des Black Panthers en armes, celle des jeunes combattants de l’OLP d’Arafat et la fierté de leurs mères.⁴

C’est vrai, si j’aime autant la langue des petits livres que Pierre Michon⁵ a publiés chez Verdier, ou celle qu’a ciselée Pascal Quignard pour écrire les douze tomes de son Dernier royaume⁶, c’est pour cracher sur celle qu’écrivent Richard Millet ou Yann Moix, des langues dévitalisées et de plus en plus rabougries à force d’alimenter la rhétorique du RN, de Reconquête et de l’Action française, jusqu’à Génération identitaire et maintenant Les Natifs.

Alors soyons traîtres et fiers de l’être en racontant plutôt la lutte inépuisable d’Angela Davis⁷. Ou sinon celle d’Unabomber⁸ pendant qu’il fabriquait ses explosifs dans sa cabane, en relisant les cahiers de Louise Michel⁹ ou les Mémoires d’Emma Goldman¹⁰.

Tieri Briet, inscription en rouge et noir, rue Paul Valéry à Sète.
ICI POEME . . . / . . . :                      rue Paul Valéry à Sète.

Si la joie est terminée, c’est que les candidats et les élus du Rassemblement National ne portent rien d’autre qu’une lèpre enragée par la haine, par le langage de la haine et par ces écrivains qui la répandent. Ils sont nombreux mais leur lexique est vraiment minimal. Ceux qui mettront leurs bulletins dans les urnes éructent la même haine, c’est à dire le contraire de la joie. Ils veulent seulement la mise à mort d’une joie devenue si fragile. Menacée. Clandestine.

Et puis à Paris, ce 7 janvier à la Maison des Métallos, cinq femmes viendront parler  de joie au cœur des luttes. Elles sont militantes, autrices, femmes politiques et font bouger les lignes par leurs manières de mener leurs combats :

• Mathilde Caillard du collectif Planète Boum Boum.

• Rachel Keke du collectif des femmes de chambre de l’hôtel Ibis des Batignolles, ancienne députée du 94 qui se veut la porte-voix des classes populaires.

• Corinne Morel Darleux qui a publié Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce¹¹, un livre où on peut trouver ce genre de phrases : « J’observe avec bienveillance et espoir d’autres formes de mobilisation collectives et individuelles s’inventer. J’y contribue quand cela me semble sensé, et je suis de plus en plus persuadée que face à l’urgence des catastrophes en cours, il ne s’agit plus de froncer le nez : toutes les initiatives sont à encourager. Peut-être doivent-elles désormais être évaluées non plus uniquement à l’aune de leur efficacité future, mais aussi à celle de leur sincérité et de la dignité qu’elles apportent au présent.»


• Youlie Yamamoto, une militante et activiste féministe, porte-parole d’Attac et cofondatrice du collectif des Rosies.


• Juliette Rousseau, une autrice et militante française, à qui on doit notamment la traduction de Joie militante, pour des luttes en prise avec leurs mondes : un livre où on peut lire ces mots que je trouve importants : « À ceux et celles qui, dans les espaces exigus et les atmosphères étouffantes, laissent entrer de l’air frais et trouvent de l’espace pour se déhancher ; embrassent tout à la fois les erreurs et le désordre, apprennent à se mouvoir, entre amour féroce et incertitude, nous rendant capables de nouveauté.»

Belgrade, le 27 décembre 2025.

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  1. Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer, Gallimard, octobre 2020.
  2. Kerry James, Lettre à la République, 2012 : «
  3. Jean Giono, Les vraies richesses, Grasset, 1936.
  4. Jean Genet, Un Captif amoureux, Gallimard, mai 1986.
  5. Pierre Michon, Vie de Joseph Roulin, Verdier, 1988, et La grande Beune, Verdier, 1996.
  6. Pascal Quignard
    Les Ombres errantes (Dernier Royaume, tome I), Grasset, 2002.
    Sur le jadis (Dernier Royaume, tome II), Grasset, 2002.
    • Abîmes (Dernier Royaume, tome III), Grasset, 2002
    Les Paradisiaques (Dernier Royaume, tome IV), Grasset, 2005.
    Sordidissimes (Dernier Royaume, tome V), Grasset, 2005.
    La Barque silencieuse (Dernier Royaume, tome VI), Le Seuil, 2009.
    Les Désarçonnés (Dernier Royaume, tome VII), Grasset, 2012.
    Vie secrète (Dernier Royaume, tome VIII), Gallimard, 1997 ; réédition Folio, 1999.
    Mourir de penser (Dernier Royaume, tome IX), Grasset, 2014.
    L’Enfant d’Ingolstadt (Dernier Royaume, tome X), Grasset, 2018.
    L’Homme aux trois lettres, (Dernier Royaume, tome XI), Grasset, 2020.
    • Les Heures heureuses (Dernier Royaume, tome XII), Albin Michel, 2023.
  7. Angela Davis,                         • Autobiographie, traduction de Cathy Bernheim, Albin Michel, 1975 ; Livre de poche, 1977 ; réédition augmentée d’un entretien, Bruxelles, Éditions Aden, 2013.
    • La prison est-elle obsolète ?, traduction de Nathalie Peronny, Au diable vauvert, 2014.
    Sur la liberté : petite anthologie de l’émancipation, traduction de Cihan Gunes et Julie Paquette, Éditions Aden, 2016.
    Une lutte sans trêve, traduction de Fréderique Popet, Paris, La Fabrique Editions, 2016.
    Blues et féminisme noir, Gertrude « Ma » Rainey, Bessie Smith et Billie Holiday, Paris, Libertalia, 2017.
  8. Jean-Marie Apostolidès,      • L’Affaire Unabomber, Éditions du Rocher, 1996.
  9. Louise Michel,                       • Je vous écris de ma nuit, correspondance générale : édition établie par Xavière Gauthier, Édition de Paris-Max Chaleil, 1999.
    Histoire de ma vie : texte établi et présenté par Xavière Gauthier, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2000, 180 p.
    Lettres à Victor Hugo lues par Anouk Grinberg, cédérom, Frémeaux, 2008.
    Le Livre du bagne, précédé de Lueurs dans l’ombre, plus d’idiots, plus de fous et du livre d’Hermann, texte établi et présenté par Véronique Fau-Vincenti, Presses Universitaires de Lyon, 2001.
    • Lettres d’Auberive, préface et notes de Xavière Gauthier, Abbaye d’Auberive – L’Œuf sauvage, 2005.
    Légendes et chansons de gestes canaques (1875), suivi de Légendes et chants de gestes canaques (1885) et de Civilisation, texte établi et présenté par François Bogliolo, Presses Universitaires de Lyon, 2006.
    La Misère, roman de Louise Michel et Marguerite Tinayre, texte présenté par Xavière Gauthier et Daniel Armogathe, Presses Universitaires de Lyon, 2006.
    Souvenirs et aventures de ma vie, publié en feuilleton par La Vie populaire en 1905.
    Nadine, Le Coq rouge et La Grève, les trois pièces de théâtre de Louise Michel, in Au temps de l’anarchie, un théâtre de combat : 1880-1914, édité par Jonny Ebstein, Philippe Ivernel, Monique Surel-Tupin, t. 2.
    Souvenirs et aventures de ma vie : Louise Michel en Nouvelle-Calédonie, réédité en livre par Maïade éditions en 2010, texte établi et annoté par Josiane Garnotel.
    Contes et légendes, Éditions Noir et rouge, coll. Libertés enfantines, 2015.
    À travers la mort Mémoires inédits, 1886-1890, édition établie et présentée par Claude Rétat, Paris, La Découverte, 2015.
    • La Chasse aux loups, éd. de Claude Rétat, Paris, Éditions Classiques Garnier, Coll. Classiques Jaunes, 2018.       
  10. Emma Goldman,                 • La Tragédie de l’émancipation féminine. (suivi de) Du Mariage et de l’amour, Paris, Éditions Syros, 1980.
    • L’Épopée d’une anarchiste : New York 1886-Moscou 1920, Editions Complexe, mars 2002.
    • L’Agonie de la Révolution. Mes deux années en Russie (1920-1921), traduit de l’anglais par Etienne Lesourd, Les Nuits rouges, Paris, 2017.
    Vivre ma vie. Une anarchiste au temps des révolutions, trad. intégrale de Living my life, autobiographie d’Emma Goldman, L’Échappée, 2018.
    Un an au pénitencier de Blackwell’s Island,
    1921, l’orage éclate à Petrograd,
    Souvenirs sur Cronstadt, traduction dans Ni Dieu ni maître, Anthologie de l’anarchisme de Daniel Guérin, pages 55-74 du volume 4, Paris, Maspero, 1970.
  11. Corrine Morel Darleux, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, Libertalia, 2019.
  12. Juliette Rousseau,               • Lutter ensemble, Cambourakis, novembre 2018.                              •  Joie militante : Construire des luttes en prise avec leurs mondes,
    de Carla Bergman et Nick Montgomery, traduit par
    Juliette Rousseau,
    Éditions du commun, janvier 2021.             

★ Nous sommes les oiseaux qui annoncent le grand changement

Dans ses Fragments verticaux, Roberto Juarroz a écrit que nul ne possède rien. Que pour posséder quelque chose, il est nécessaire de se mettre à nu, de s’emparer de son centre et d’avoir un endroit où le protéger. Pour posséder une rose, nul ne peut la dévêtir de ses pétales et retenir son arôme. J’aime les chemins de pensée de Juarroz, quand il finit par écrire que les mains de l’homme sont toujours des mains vides. Que peut-être notre exercice fondamental consiste à aimer et écrire avec les mains vides.

Et ce matin, Elisabeth Benichou m’apprend que sur le mur de son immeuble, à Athènes, quelqu’un a écrit cette phrase en français : Nous sommes les oiseaux qui annoncent le grand changement. Comment la remercier de m’envoyer ces neuf mots qui rechargent l’espérance ? Je ne sais pas. Je crois que j’attendais cette phrase depuis plusieurs années. Que je n’en pouvais plus tellement je l’attendais.

Et puis ce sont les mots de Rosa Luxemburg que Sandrine m’a apportés comme une autre réponse. Une réponse aussi inattendue qu’une offrande par écrit : Sur la pierre de mon tombeau, on ne lira que deux syllabes : « tsvi-tsvi ». C’est le chant des mésanges charbonnières que j’imite si bien qu’elles accourent aussitôt. Et figurez-vous que dans ce « tsvi-tsvi » qui, jusque-là, fusait clair et fin comme une aiguille d’acier, il y a depuis quelques jours un tout petit trille, une minuscule note de poitrine. Et savez-vous, Mademoiselle Jacob, ce que cela signifie ? C’est le premier léger mouvement du printemps qui arrive. Malgré la neige, le froid et la solitude, nous croyons – les mésanges et moi – au printemps à venir ! Et si, par impatience, je ne devais pas vivre ce printemps, n’oubliez pas que sur la pierre de ma tombe, on ne devra rien lire d’autre que « tsvi-tsvi ».

Leyla Zana, pasionaria kurde

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Leyla Zana

En Turquie, la violence d’État semble devenue une plaie impossible à soigner. Et l’Europe a depuis longtemps détourné son regard, comme à son habitude. Alors comment lutter contre l’inhumanité d’un régime politique qui refuse à ce point de laisser entendre d’autres voix, d’autres visions que la sienne ? Les assassinats, les tortures et les menaces de mort n’ont jamais empêché Leyla Zana de mener cette lutte coûte que coûte, par ses écrits, ses discours et ses grèves de la faim. En 1994, alors qu’elle vient d’être élue députée, l’Etat turc l’emprisonne pour quinze ans, sans parvenir à la faire taire. Son crime était d’être devenue l’avocate du peuple kurde auprès des institutions et des médias européens, puisque la presse turque n’a pas cessé de censurer ses articles.

Pour reprendre les mots d’Aline Pailler, Leyla Zana a acquis la carrure politique d’un Nelson Mandela ou d’une Louise Michel. Ses textes ont souvent la même force que leurs écrits. Sa vie a subi le même acharnement, les mêmes persécutions pour avoir porté à son plus haut degré d’incandescence la parole d’un peuple en lutte. « D’Algérie au Bangladesh en passant par le Kurdistan et l’Iran, la lutte des femmes sera la principale force de résistance démocratique contre la barbarie intégriste », a-t-elle écrit en 1994, dans un texte où elle exprimait son admiration pour le combat de Taslima Nasreen.

layla-zanaPeu à peu, Leyla Zana est devenue la pasionaria du peuple kurde. En 1995, les éditions des Femmes ont rassemblé ses écrits de prison dans un ouvrage qui donne la mesure de son courage : « Du fond de ma prison, j’ai continué d’écrire, d’envoyer des lettres à des responsables politiques occidentaux, de rédiger des notes et des articles aux journaux, des messages de remerciement et de solidarité à tous ceux qui soutiennent le combat de mon peuple pour le respect de sa dignité et de son identité. Telles des bouteilles jetées à la mer, certaines de ces missives se sont perdues en cours de route, saisies par les geôliers et censeurs turcs. D’autres ont pu parvenir à leurs destinataires et forment la trame de ces écrits de prison. » (Parler, 25 mai 1995).

En 2002, la réalisatrice kurde Kudret Günes a réalisé un documentaire, Leyla Zana, l’espoir d’un peuple, alors que celle-ci continuait d’être emprisonnée à Ankara. C’est un document important pour qui voudrait comprendre mieux l’importance des écrits et des engagements de Leyla Zana dans la Turquie d’aujourd’hui. Libérée en 2004 par la Cour d’appel suprême de Turquie, elle est réélue aux élections législatives de 2011 et 2015, cette fois sans le soutien d’aucun parti. En juin 2012, elle fait le choix de rencontrer Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre de l’Etat turc. « C’est quand la situation est difficile qu’il faut tout tenter pour rouvrir les portes », avait-elle expliqué, après avoir reconnu publiquement que le choix des armes était devenu une impasse. « Si la stratégie de lutte pour un Kurdistan uni et indépendant a bien cédé la place depuis 1999 à une stratégie du vivre-ensemble, si le but est bien aujourd’hui la démocratisation et la décentralisation administrative, personne, alors, ne peut en conscience vouloir la mort de jeunes pour cela», expliquait-elle dans une interview au quotidien Hürriyet.

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Leyla Zana

En janvier 2013, à Paris, trois militantes kurdes – Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Soylemez – étaient assassinées dans les locaux du Centre d’Information du Kurdistan. Sakine Cansiz, réfugiée politique en France et fondatrice du PKK, était proche de Leyla Zana qui ne renonce pourtant pas au dialogue ni au processus de paix. « Cette nouvelle a provoqué un choc terrible et une immense tristesse. On ne s’attendait pas à cela, d’autant plus que les négociations qui viennent de commencer avec le gouvernement turc ont fait naître l’espoir d’en finir avec plus de trente ans de guerre et de répression », répondait-elle à un journaliste de L’Humanité, plus que jamais déterminée à ne pas rompre le dialogue.

En septembre 2015, elle continue de défendre l’idée que Kurdes et Turcs puissent coexister en paix. Elle entame une nouvelle grève de la faim : « J’adresse une prière à tous ceux qui ont pris les armes », déclare-t-elle. « Il y a cent ans que nous mourons en nous battant. Depuis plus de cent ans, vous avez voulu notre mort et nous avons survécu.
.Maintenant ça suffit.
.Nous n’allons pas grandir avec la mort. Nous allons pourrir la société à force de tuer et de mourir. Nous allons pourrir les consciences. Nous allons pourrir le futur. Nous allons pourrir nos sentiments.
 Peu importe ce qu’il y a dans la tête de chacun, il faut retourner autour de la table des négociations. Personne n’a rien à perdre en négociant. Pourquoi a-ton peur des négociations ? J’ai beaucoup de mal à comprendre.
 ».

« Je préfère mourir plutôt que d’envoyer des jeunes à la mort. Avec sérénité, je m’adresse à toutes les parties, après avoir interrogé ma conscience durant un mois : Si on n’arrête pas les morts, croyez-moi, je vais entamer une grève de la faim.
.Et en disant cela, ceux qui me connaissent le savent, je tiendrai parole, même si on doit me décapiter.
.Il est possible que mes forces ne suffisent pas, mais je reste maître de moi-même. Je préfère mourir que d’assister au spectacle de la mort. »

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Leyla Zana

« Tous, je vous salue avec respect, avec amour. Je serre dans mes bras tous les jeunes qui ont l’âge d’être mes enfants, j’embrasse les mains de mes ainés dont je respecte la sueur infiniment. Je dis tout cela en m’inclinant avec respect devant le témoignage de cette mère dont on garde le cadavre dans un frigo pour empêcher qu’il ne pourrisse. Mon âme est déjà morte depuis que j’ai appris qu’à Cizre, un bébé de 35 jours est mort sous des balles..Nos peuples ne méritent pas ça.
 »

Au fil des ans, Leyla Zana est devenue la conscience du peuple kurde en Turquie. Une conscience indépendante et maintenant impossible à faire taire. Alors écoutons-la, quand elle s’adresse aux dirigeants européens : « Les politiciens européens seraient bien avisés d’ouvrir les yeux sur ce que l’OTAN soutient dans la région grâce à leurs signatures. La France, membre du Conseil de sécurité de l’ONU, porte encore plus le poids de l’infamie d’un soutien renouvelé à Erdoğan. »

« Il est plus que tant que s’expriment des soutiens forts, sans ambiguïtés ni circonvolutions politiciennes, à ceux qui luttent pour l’unité des peuples débarrassés des fanatiques qui sèment la guerre si près de Daesh. La paix en Turquie, et un soutien armé et humanitaire à ceux qui combattent l’immonde au Rojava. Il n’y a rien de contradictoire à cela », a-t-elle déclaré en entamant sa grève de la faim. Pourtant, nos journaux ont cessé de rapporter ses déclarations. Ses textes continuent d’être censurés par la presse turque, mais plus aucun éditeur en Europe ne songe à les donner à lire, comme ce fut le cas en 1995, avec le recueil de ses écrits de prison parus aux éditions des Femmes.

Leyla Zana a besoin d’une tribune en Europe et au Moyen Orient. À Paris comme à Londres, à Berlin ou à Athènes, sa parole est celle d’une Turquie débarrassée de l’islamisme et de l’autoritarisme d’un parti unique. Elle continue de batailler pour sauver la possibilité d’un dialogue avec l’Etat turc, au lieu de ce « plan directeur de lutte contre le terrorisme » qui vise seulement à asservir les populations civiles kurdes.

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zana-leyla-ecrits-de-prisonLeyla Zana, Ecrits de prison, textes traduits du kurde et du turc par Kendal Nezan. Préface de Claudia Roth, députée au Parlement européen. Editions des femmes Antoinette Fouque, Paris, décembre 1995.

Pour Taslima Nasreen, un texte de Leyla Zana dans Un Cahier rouge.

Leyla Zana, l’espoir d’un peuple. Un documentaire de Kudret Günes, 2002, 52 mn. Arte Films, TV 10 Angers.