★ Gaza la vie continue : ultime résistance au gazacide

★ Je viens de terminer la lecture de Gaza, Vie, L’histoire d’un père et de son fils, qui vient de paraître aux éditions Stock. C’est une traversée éprouvante, car Rami Abou Jamous y raconte la vie de sa famille depuis octobre 2023, quand la bande de Gaza est devenue un enfer sous les bombardements d’Israël : «Il ne reste plus rien de la société dans laquelle nous vivions. Nous sommes totalement mis à nu. Privés d’intimité, privés d’hygiène, privés de sécurité, privés de nourriture, privés d’eau. Nus dans une jungle où nous sommes poursuivis par un prédateur. Nous courons pour nous mettre en sécurité, mais c’est impossible.»

En exergue à son récit, l’auteur a écrit ces deux phrases : «À toutes les victimes de ce «gazacide», celles qui sont parties se reposer en paix et celles toujours vivantes. Elles ne sont pas seulement des chiffres, chacune a un nom et une histoire.

À Marine Vlahovic…»

Dans l’un de ses podcasts, Marine Vlahovic évoque son amitié pour Rami Abou Jamous. Et si j’ai commandé le livre de ce dernier, il y a quelques jours à peine, c’était aussi dans l’espoir qu’il évoquerait lui aussi cette amitié, née quand Marine était correspondante pour Radio-France à Gaza. Page 192, on peut trouver ces mots qui parlent d’elle, quelques mois à peine après sa disparition à Marseille. Sabah, l’épouse de Rami, la maman de leur petit Walid adoré, vient d’apprendre qu’elle est enceinteà nouveau, et c’est un acte de résistance face à la mort qu’Israël fait régner sur Gaza : «Parce qu’elle est attentive à sa nutrition, Sabah a arrêté de boire du thé et du café. Assez rapidement, elle a eu envie d’abricots. Difficile d’en trouver alors qu’aucun produit frais ne pénètre dans la bande de Gaza. Avant la fermeture du terminal Rafah, en mai dernier, après notre départ de la ville, les humanitaires avaient le droit d’entrer via l’Égypte avec plusieurs sacs. Des amis français arrivaient à me faire parvenir des colis grâce à ceux qui acceptaient de les transporter. La première personne à avoir réussi à briser ce blocus, c’est mon amie journaliste Marine Vlahovic. Grâce à ses contacts, elle s’était débrouillée pour nous faire parvenir un ours en peluche, des vêtements, du chocolat pour Walid et des médicaments pour toute la famille. Mon fils était si heureux ! Encore aujourd’hui, il scande son prénom en sautant de joie dès que nous recevons un colis, persuadé que c’est elle qui nous les envoie tous. Il faut dire qu’elle ne nous a pas oubliés, elle parvenait à faire régulièrement passer les affaires dont nous avions besoin. Marine a toujours été l’une de nos lumières dans l’obscurité dans laquelle nous vivons depuis des mois.»

★ Marine Vlahovic par Rami Abou Jamous

Ce récit n’a rien d’anodin. Simplement, il raconte mieux que tous les hommages qui était vraiment Marine Vlahovic, l’amie fidèle et solidaire. Dans une de ses chroniques qu’il rédigea pendant près de vingt-huit mois, Rami Abou Jamous avait rendu hommage à l’amie qui venait de nous quitter : «Marine, c’est l’une des journalistes avec qui je travaillais à Gaza. Nous étions devenus amis. Journaliste indépendante, elle était basée à Ramallah et travaillait pour plusieurs médias français. Je l’appelais «Marine la machine», parce qu’elle travaillait sans cesse. On faisait plusieurs sujets en une journée. Elle était pleine d’enthousiasme et très, très active. Et surtout, comme je l’ai découvert plus tard, elle avait un grand cœur. C’était une journaliste révoltée et jalouse de sa liberté.»

Plusieurs très beaux textes avaient paru, écrits par les proches de Marine Vlahovic quand son décès avait été annoncé dans la presse. Elle avait 39 ans, sa voix allait nous manquer, de plus en plus irremplaçable à mesure qu’elle atteignait une sincérité intenable. Ses podcasts la racontent, passionnante et passionnée, enragée et solidaire des populations affamées, bombardées et privées de soins.

Je reviens aux mots de Rami Abou Jamous quand il pleurait son amie : «Marine, pour sa part, avait dû rentrer définitivement en France en 2019, parce que les Israéliens, qui contrôlent les frontières palestiniennes, avaient refusé de renouveler son visa. Ils savaient qu’elle soutenait la cause palestinienne, et qu’elle aidait les gens de Gaza. Elle a continué à le faire. Elle faisait passer des vêtements, des médicaments, de la nourriture, autant de choses interdites par le blocus israélien. On ne s’était plus parlé après son départ, et tout à coup, au début de la guerre, elle m’appelle au téléphone. On entendait son sourire, qui donnait de la lumière dans l’obscurité de ce monde où nous vivons. Elle avait toujours gardé ce sourire, cet amour de la vie et des gens. Quand j’ai entendu sa voix, j’ai été très heureux.»

Difficile de ne pas citer la chronique en entier. Dans l’enfer de Gaza, Rami vivait sous une tente et n’avait pas d’ordinateur pour écrire. À Paris, la journaliste Lilya Melkonian saisissait ses textes à partir des messages vocaux que Rami lui faisait parvenir par WhatsApp. Un travail infiniment précieux, qui paraissait chaque semaine dans un espace dédié sur le site Orient XXI : «Marine a été la première à trouver des solutions. Elle a pu, grâce à ses contacts, me fournir un téléphone qui permettait d’enregistrer plus de 1 000 contacts. Elle m’a envoyé des cartes e-SIM pour rester en contact avec le monde extérieur. Elle n’a pas arrêté de me soutenir. Sa dernière livraison était arrivée à Jérusalem : des chaussures, des habits chauds, et des vêtements de grossesse pour ma femme Sabah. On a pu faire entrer une petite partie de ces colis à Gaza.»

«Elle avait pensé à tout. Il y avait même du chocolat et des jouets pour Walid, des habits pour toute la famille. Je n’oublierai jamais son aide. Le premier jour de notre installation à Rafah, j’ai donné un petit sac à Walid. Il y a découvert un ours en peluche. Je lui ai dit : «C’est un cadeau de Marine !». Son visage s’est illuminé. À l’époque, il parlait à peine, mais il a quand même dit : «Merci Marine !» Après ça, à chaque fois qu’un colis arrivait de France, c’était toujours «Marine !» Marine, pour Walid, c’était le Père Noël. C’était la joie, c’était le sourire, c’était la lumière dans l’obscurité de ce monde.»

Irremplaçable Marine Vlahovic. C’est par elle que Gaza est entrée dans ma vie. Son travail de journaliste et de podcasteuse avait ce pouvoir de nous interpeler en même temps qu’il faisait naître une empathie profonde, une solidarité inébranlable malgré les propagandes et la criminalisation acharnée qui s’est abattue, en France plus qu’ailleurs, contre tous ceux qui se levaient contre le «gazacide». Ce simple mot – gazacide – a été forgé par Rami Abou Jamous. Et maintenant que Marine Vlahovic n’est plus là pour le faire résonner, c’est à nous qu’il appartient de le reprendre et de le contrer. Lutter contre le gazacide aujourd’hui, c’est faire face à l’anéantissement d’un peuple et d’une culture qui ont déjà trop souffert de notre indifférence. À Gaza la vie continue, malgré le déluge de mort qu’a conduit le gouvernement israélien, malgré le silence en Europe et le soutien de Washington. À nous de résister et d’écrire, de manifester et d’être solidaires. Absolument solidaires.

Rami Abou Jamas, Gaza, Vie, L’histoire d’un père et de son fils, Stock, mars 2025.

Marine Vlahovic, Carnets d’une correspondante (6/6), Gaza calling, Arte radio.

Gaza : un an de survie, interview de Rami Abou Jamous, Arte Reportage, octobre 2024.

★ Intérieur nuit d’une voix sur l’autoroute des Balkans

★ Gaza, mars 2023. Photo Marine Vlahovic

★  J’ai dit au revoir au feu dans la nuit, au revoir aux chats et au ruisseau, au revoir à mes livres et j’ai pris la route vers le sud, direction les Balkans. Je voulais rouler jusqu’à Sarajevo, première étape dans une ville survivante, une vallée haut perchée où je n’avais plus mis les pieds depuis plusieurs années.

Pourquoi Sarajevo me manque autant ? Je n’arrive pas à comprendre : c’est devenu ce qu’on appelle ma ville de cœur, malgré la pollution de plus en plus épaisse en hiver, malgré les impacts de balles qui restent sur les façades d’immeubles quand ils n’ont pas été ravalés depuis le siège de l’armée serbe.

Au moins trente ans, et trente heures de route jusqu’en Bosnie s’il n’y a pas de tracteurs pour dresser des barrages avant la frontière italienne. Et trente heures, c’est du temps pour écouter la voix de Marine Vlahovic dans mon casque, quand elle racontait Gaza bien avant le blocus, lorsqu’elle était correspondante pour RFI et Radio France, basée à Ramallah pendant plusieurs années.

Sa voix me parle pendant les kilomètres d’autoroute, de Millau à Montpellier pour commencer. Une voix qui m’aide à mieux comprendre les vies palestiniennes dans les enclaves, parce qu’elle raconte aussi ses amitiés avec les journalistes gazaouis, la solidarité qu’elle a pu maintenir avec eux malgré les bombes et les massacres.

★ Torchère à Fos-sur-mer

Jusqu’à sa mort à elle, à Marseille l’an dernier, que j’apprends en longeant les torchères de Fos-sur-mer, la ville la plus polluée des Bouches-du-Rhône. Elle revenait du Caire où elle avait aidé un journaliste palestinien à s’échapper de l’enfer, lui et sa femme quand ils venaient de perdre leurs quatre enfants sous les décombres de leur maison bombardée.

La vie de Marine Vlahovic avait quelque chose d’infatigable et d’enragé, une lutte à travers les radios pour faire entendre, en France, les voix du peuple de Palestine. Il ne faut pas que son travail puisse s’effacer. On trouve ses podcasts sur Arte radio, ses reportages dans les archives de RFI. En cherchant bien on peut trouver deux ou trois vidéos où elle prend la parole sur YouTube, d’autres sur son compte Instagram.

★ Photo Khadija Toufik, 2025.

Alors même qu’elle était de plus en plus harcelée pour essayer de raconter les massacres à Gaza, Marine Vlahovic continuait son travail de documentariste. C’est elle qui raconte, inlassable : «Mon quotidien est fait d’arrestations, de destructions, d’attaques, de la mort. Omniprésente. Je devrais m’y habituer à la mort, c’est mon travail après tout. Mais je ne m’y fais pas.» À la radio une voix de journaliste annonce : «Le bilan des affrontements de ces dernières heures s’élève à un mort et plusieurs blessés côté israélien, à trois morts côté palestinien.» Marine reprend : « Putain mais quelle vie de merde, tu t’imagines vivre ça tous les jours ? Ça c’est ma vie ça.» Et elle chante «It’s my life…» Je la trouve incroyable. «Vous l’avez peut-être remarqué, quand je suis hors de moi ou tout simplement stressée, je jure comme un charretier… un monstre de vulgarité… en fait, c’est ma façon à moi de rouler des mécaniques dans le milieu impitoyable et viril des journalistes..»

★ Marine Vlahovic à Marseille, septembre 2022.

C’est un passage du premier épisode de son Carnet d’une correspondante, un podcast qu’on peut écouter sur le site d’Arte radio. À écouter au casque et dans la nuit, pendant qu’on roule vers le sud, au début de l’hiver.

★ Sarajevo la nuit rouge solitude

Et plus je roule, plus je me dis qu’il y a beaucoup de points communs entre ce qui s’est joué à Sarajevo et ce qui continue d’avoir lieu à Gaza. Je n’y avais pas pensé avant de prendre la route, alors que c’est quand même une évidence : deux génocides vécus en direct, où les victimes sont des populations civiles, affamées et désarmées, avant tout musulmanes.

★ Marine Vlahovic, c’est moi❗️

★ Marine Vlahovic au Liban, en 2021.

★ « Marine Vlahovic, c’est moi ❗️Ce n’est pas un nom très radiophonique. En tout cas, les présentateurs ont toujours le chic pour l’écorcher. Pourtant, dans le monde d’avant, de 2016 à 2019, j’étais journaliste au Proche-Orient pour des radios publiques francophones.»¹

Ainsi commence l’un des podcasts de Marine Vlahovic, Carnets d’une correspondante, en direct de Ramallah. Dans le bus qui va de Montpellier à Trieste, ce 20 décembre, j’ai plus d’une quinzaine d’heures pour écouter la voix de Marine Vlahovic. Une dizaine de podcasts sur Arte radio, mais aussi plusieurs documentaires sur France Culture. Et puis toute une série de reportages sur RFI ou RTS, la radio suisse francophone.

Écoutons-là encore :«J’étais ce qu’on appelle une correspondante. Les correspondants vivent sur place, sur leur terrain, contrairement aux envoyés spéciaux abonnés aux déplacement express et aux prix prestigieux. Nous sommes des centaines de journalistes, répartis sur tous les continents, pour vous donner des nouvelles de l’étranger. Mis à part une poignée de titulaires, nous sommes tous pigistes, payés à la tâche. Une armée de précaires, de moins en moins d’espaces médiatiques mais aussi, de moins en moins de droits sociaux. On turbine sans compter nos heures, tout ça pour 1000 à 2000 euros par mois, qu’on vive ou pas en zone dangereuse.»

Dans l’autre bus, celui qui va de Trieste jusqu’à Sarajevo, j’explore les vidéos où je peux découvrir son visage, sa manière de sourire et de bouger les mains quand elle parle. Quelques plateaux de télévision où elle est invitée comme documentariste pour son expérience de la situation dans la bande de Gaza, mais aussi une soirée d’écoute de podcasts au Palais de Tokyo, à Paris, avec Arte radio, ou un débat sur le journalisme à la Maison de la poésie, passage Molière à Paris.

Marine Vlahovic : «Moi, j’ai été recrutée pour travailler à Ramallah, mais je ne devrais pas vous le dire : pour de sombres histoires de visa, j’ai dû cacher ma véritable adresse aux autorités, aux agents de sécurité, aux soldats, aux Israéliens en général, et ça commence à faire du monde. Parce que je suis journaliste à Ramallah, je suis une cible de choix, forcément partisane, déjà coupable avant même d’avoir ouvert la bouche. Pour les pro-Israéliens je suis une militante qui incite à la haine et une antisémite en embuscade. Pour les pro-Palestiniens en revanche, je suis un pantin qui ne dit pas toute la vérité et une sioniste convaincue. Les autres, les indécis, ils me rangent d’emblée dans la case islamo-gauchiste.»

S’éprendre : c’est un drôle de verbe, difficile à définir, mais je l’utilise pour raconter ce qui m’arrive à mes amis de Sarajevo. Je suis épris par ce personnage de reporter passionnée, qui a écrit pour Reporterre justement, autour des ZAD de Sivens et de Notre-Dame-des-Landes. C’est là que je la rencontre, à l’automne 2014, après la mort de Rémi Fraisse. Elle écrit, elle enregistre, elle donne à entendre les voix et la colère des zadistes face aux bataillons de gendarmes qui les combattent en les gazant, en les bombardant de grenades qui les mutilent, les éborgnent et leur arrachent parfois la vie, comme à Sivens sur la ZAD du Testet. Impossible d’oublier.

Marine Vlahovic : «Ramallah, c’est en Cisjordanie, dans les territoires palestiniens occupés, ou dans les «territoires» : en fait, c’est du jargon diplomatique pour ne pas nommer la Palestine, alors que même nos ministres dérogent à la règle. Ramallah, c’est donc en Palestine, à une dizaine de kilomètres au nord de Jérusalem. C’est le siège de l’autorité palestinienne. Vous avez sûrement en tête les images de la seconde intifada et de rues dévastées… tout ça, c’est du passé. Aujourd’hui, c’est une petite ville, plutôt prospère et occidentalisée, avec des immeubles flambant neufs et élancés, des voitures dernier cri, surtout des SUV, des boutiques bling bling et un souk bordélique pour le côté folklo. Il y a aussi des administrations à la pelle, même si les Palestiniens n’ont toujours pas d’État, des restaurants chics et chers et des bars branchés, où on picole de l’arak… c’est le pastis local.»

Alors quand je retrouve la voix de Marine, onze ans après notre rencontre, je l’écoute  avec beaucoup d’émotions. Sans savoir qu’elle a quitté ce monde un an plus tôt, retrouvée morte sur le toit-terrasse de son appartement, à Marseille.
Et sa mort, je la découvre d’un seul coup. En cherchant sa voix à écouter sur internet, pendant ce long trajet jusqu’à Sarajevo. C’est un coup de massue.  En pleine nuit, pendant que je regarde les banlieues italiennes à travers les vitres du bus. Impossible. Pas elle. Je cherche des infos. C’est écrit sur le site de La Provence, Reporterre, Mediapart : Marine Vlahovic a été retrouvée morte le 25 novembre 2024. Elle avait 39 ans.
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1. Ce sont les toutes premières paroles du podcast de Marine Vlahovic sur Arte radio, «Carnets de correspondante (1/6) : En direct de Ramallah.»

★ La photo date du 8 octobre 2021. Elle a été prise dans une ferme de la plaine de la Bekaa, au Liban, où Marine filmait pour un documentaire qui reste inachevé.

★ Quelques reportages de Marine Vlahovic sur RFI :

• La colère des Arabes Israéliens face à la destruction de leur maison. 26 janvier 2017.

• Hebron, l’impossible destin d’une ville divisée. 7 septembre 2017, 19:30.

• Les trois vies du piano à queue de la bande de Gaza, 28 décembre 2018, 02:32.