★ Nâzim Hikmet, une autobiographie

Nazim Hikmet en exil

Nâzim Hikmet en exil

Autobiographie, c’est un poème que Nâzim Hikmet avait écrit le 11 septembre 1961, à Berlin-Est, dévoré de nostalgie pour la Turquie dont il s’était exilé dix ans plus tôt. Autobiographie a été écrit deux ans à peine avant sa mort, à Moscou, puis adapté par Charles Dobzynski et Nâzim Hikmet, qui parlait français, pour l’Anthologie poétique de Hikmet qu’avait finalement éditée Temps Actuels, en 1982.

Avant son exil en URSS, Nâzim Hikmet avait passé quinze ans de sa vie à l’ombre des prisons turques, où il avait mené deux grèves de la faim. Tristan Tzara : «Les plus belles années de sa vie, Nâzim les a passées en prison, où il n’a cessé d’écrire des poèmes.» Finalement déchu de la nationalité turque, il était devenu citoyen polonais et avait vécu ses dernières années à Moscou.

AUTOBIOGRAPHIE

Je suis né en 1902
Je ne suis jamais revenu dans ma ville natale
Je n’aime pas les retours.
À l’âge de trois ans à Alep, je fis profession de petit-fils de pacha
à dix-neuf ans, d’étudiant à l’université communiste de Moscou
à quarante-neuf ans à Moscou, d’invité du Comité central,
et depuis ma quatorzième année, j’exerce le métier de poète.

Il y a des gens qui connaissent les diverses variétés de poissons moi celles des séparations.
Il y a des gens qui peuvent citer par cœur le nom des étoiles, moi ceux des nostalgies.

J’ai été locataire et des prisons et des grands hôtels,
J’ai connu la faim et aussi la grève de la faim et il n’est pas de mets dont j’ignore le goût.
Quand j’ai atteint trente ans on a voulu me pendre,
à ma quarante huitième année on a voulu me donner le Prix mondial de la Paix
et on me l’a donné.
Au cours de ma trente-sixième année, j’ai parcouru en six mois quatre mètres carrés de béton.
Dans ma cinquante-neuvième année j’ai volé de Prague à La Havane en dix-huit heures.
Je n’ai pas vu Lénine, mais j’ai monté la garde près de son catafalque en 1924.
En 1961 le mausolée que je visite, ce sont ses livres.
On s’est efforcé de me détacher de mon Parti
ça n’a pas marché
Je n’ai pas été écrasé sous les idoles qui tombent.
En 1951 sur une mer, en compagnie d’un camarade, j’ai marché vers la mort.
En 1952, le cœur fêlé, j’ai attendu la mort quatre mois allongé sur le dos.

J’ai été fou de jalousie des femmes que j’ai aimées.
Je n’ai même pas envié Charlot pour un iota.
J’ai trompé mes femmes
Mais je n’ai jamais médit derrière le dos de mes amis.

J’ai bu sans devenir ivrogne,
Par bonheur, j’ai toujours gagné mon pain à la sueur de mon front.
Si j’ai menti c’est qu’il m’est arrivé d’avoir honte pour autrui,
J’ai menti pour ne pas peiner un autre,
Mais j’ai aussi menti sans raison.

J’ai pris le train, l’avion, l’automobile,
la plupart des gens ne peuvent les prendre.
Je suis allé à l’opéra
la plupart des gens ne peuvent y aller et en ignorent même le nom,
Mais là où vont la plupart des gens, je n’y suis pas allé depuis 1921 :
à la Mosquée, à l’église, à la synagogue, au temple, chez le sorcier,
mais j’ai lu quelquefois dans le marc de café.

On m’imprime dans trente ou quarante langues
mais en Turquie je suis interdit dans ma propre langue.

Je n’ai pas eu de cancer jusqu’à présent,
On n’est pas obligé de l’avoir
je ne serai pas Premier ministre, etc.
et je n’ai aucun penchant pour ce genre d’occupation.

Je n’ai pas fait la guerre,
Je ne suis pas descendu la nuit dans les abris,
Je n’étais pas sur les routes d’exode, sous les avions volant en rase-mottes,
mais à l’approche de la soixantaine je suis tombé amoureux.
En bref, camarade,
aujourd’hui à Berlin, crevant de nostalgie comme un chien,
Je ne puis dire que j’ai vécu comme un homme
mais le temps qu’il me reste à vivre,
et ce qui pourra m’arriver
qui le sait ?

Nâzim Hikmet,
écrit le 11 septembre 1961 à Berlin-Est.

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★ La Syrie de Fadwa Souleimane dans les visages des rues à Damas

Fadwa Souleimane au Marché de la poésie de Bordeaux, le 15 mars 2015

Fadwa Souleimane au Marché de la poésie de Bordeaux, le 15 mars 2015

Février 2018 en Syrie, aujourd’hui : l’État syrien mène des frappes aériennes de plus en plus meurtrières contre deux des derniers bastions rebelles, la Ghouta orientale, aux portes de Damas, et la province d’Idlib, près de la frontière turque, où les chasseurs-bombardiers russes viennent de détruire les hôpitaux civils.

En mars 2015, Fadwa Souleimane avait fui la Syrie depuis deux ans, trouvé refuge en France où ses poèmes, d’abord publiés à Beyrouth, avaient été traduits et édités aux éditions Le Soupirail. «On a voulu un monde où l’on ne tue pas, a-t-elle écrit en ouverture de son premier recueil, même pas avec les mots. On espérait effacer le code de la guerre et semer l’amour.»

Fadwa Souleimane au Marché de la poésie de Bordeaux, le 15 mars 2015

Fadwa Souleimane au Marché de la poésie de Bordeaux, le 15 mars 2015

Fadwa Souleimane n’est plus, disparue le 17 août 2017. Nous restent ses poèmes, réunis au sein de deux recueils. Et reste sa parole, enregistrée quand elle venait lire ses poèmes en public comme à Bordeaux, le 15 mars 2015. Elle avait raconté son parcours et aujourd’hui, ses mots résonnent avec une cruauté particulière. Les temps de tuerie continuent en Syrie, auquel ont pris part les bombardiers de l’armée russe, les chars de l’armée turque et les factions jihadistes. C’était au Marché de la poésie, à la Halle des Chartrons :

«Le 15 mars, pour moi c’est une mémoire très forte. Quand nous étions en Syrie, on avait l’espoir de changer notre pays, pour faire tomber notre dictature. On a imaginé qu’on avait commencé par écrire notre parcours, pas par les mots, par notre âme. On a imaginé qu’on a commencé à changer notre langue, ce qui veut dire donner d’autres identités, d’autres personnalités. On a cherché d’autres voies, on a trouvé d’autres voies, et au moment où on a trouvé notre voie, tout le monde a participé à la paix. Aujourd’hui, le 15 mars, j’étais à Damas, j’avais de grands rêves, je descendais dans les rues pour chercher dans les visages des gens qui me ressemblent, et pour me trouver moi-même dans les visages. J’ai trouvé ça. J’ai trouvé ma Syrie dans les visages. Aujourd’hui j’ai perdu la Syrie. Et en même temps non : j’étais rien, je suis rien, j’étais seulement le passage de l’âme des Syriens, des pensées des Syriens. Leurs pensées, leur imaginaire… je suis rien, je suis seulement l’âme des Syriens. J’espère qu’on peut, aujourd’hui, participer avec vous à une minute de silence, pour toutes les âmes des Syriens qui ont décédé pour notre liberté, pour la liberté de tout le monde, en mélange de tous les hommes, de tout le monde, en Argentine, en Colombie, au Vietnam, en France, partout dans le monde, grâce à eux on vit ici, maintenant.»

Et puis elle avait lu ce poème en premier :

À toi
Qui m’as tuée en ce temps-là
Et que j’ai tué en ce temps-là
Temps de tuerie
Ce temps-là

Viendra-t-il cet instant où
Les yeux dans les yeux
Nous verrons que nous ne sommes que le reflet de notre regard
Qui dit pardon
Rien d’autre
Pardon

Vois ce pardon dans mes yeux
Et filons
La lumière perce devant nous

Paris 4 septembre 2013.

Aujourd’hui, vendredi 9 février 2018, je recopie les mots que j’ai lus ce matin, sur le site de Rojinfo : «Des avions de guerre de l’armée turque ont mené des frappes aériennes dans les districts de Rajo, Shera, Sherawa, Bilbile et Jindires à Afrin, jeudi soir.»

Et plus loin : «Selon un premier bilan une femme de 50 ans, Emine Sahin, a été tuée à la suite de l’attaque aérienne.» J’écris son nom, Emine Sahin, à l’intérieur du Cahier rouge et comme Fadwa Souleimane à Bordeaux, j’espère qu’on peut aujourd’hui avec vous participer à une minute de silence. Pour l’âme d’Emine Sahin à Afrin, en Syrie.

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Deux recueils de Fadwa Souleimane ont été traduits en français :

À la pleine lune, traduit de l’arabe par Nabil El Azan, éditions Le Soupirail, 2014.

Dans l’obscurité éblouissante, traduit de l’arabe par Sali El Jam, éditions Al Manar, 2017.

Et une pièce de théâtre :

Le Passage, traduit de l’arabe par Rania Samara, éditions Lansman, 2013.

★ Peretz Markish dans les poubelles de l’Europe

 

À Gaëlle Fernandez Bravo

Peretz Markish street, Pollonye, Ukraine

Rue Peretz Markish à Pollonoye, en Ukraine

Quelqu’un avait jeté l’anthologie de la poésie yiddish à la poubelle, à Sète. Je trouve ça nul. Qu’un abruti puisse condamner d’un seul geste «Le Miroir d’un peuple» – c’est l’autre titre que l’éditeur avait donné à cette anthologie de plus de 600 pages – à la poubelle et à la destruction par le feu, c’est monstrueux et banal à la fois. Mais quand même j’avais eu de la chance. J’avais trouvé le livre alors qu’il faisait nuit, une nuit sans lune et sans la moindre étoile. Je l’avais emporté avec moi malgré les salissures, et oublié sur ma table, dans la maison abandonnée. Plus tard, j’avais nettoyé la couverture du livre avec un peu d’eau tiède, puis je l’avais rangé dans une caisse à vin qui me sert d’étagère, juste à côté de ces poèmes qu’Uri Orlev avait écrits dans son enfance, enfermé derrière les barbelés de Bergen-Belsen. Un livre un peu sacré dans ma bibliothèque, et pour plusieurs raisons que je ne sais pas toutes expliquer. L’une des raisons, la plus ancienne, c’est que les poèmes aient été traduits par Sabine Huynh, qui est poète et vit sa vie de mère et d’écrivain à Tel Aviv, pendant qu’Uri Orlev écrit des livres pour les enfants à Jerusalem.

Peretz Markish par Marc Chagall

Portrait de Peretz Markish par Marc Chagall, 1923

J’ai pensé à cet exemplaire d’Anne Frank que Tibishane m’avait ramené d’une poubelle d’Arles. Ça m’avait mis en colère qu’on puisse jeter ce livre-là, précisément ce livre-là qu’avait écrit une enfant juive avant d’être arrachée à son enfance. Ce journal a toujours eu quelque chose de sacré à mes yeux. Le balancer aux ordures était un geste sacrilège et Tibishane, en l’extirpant des sacs de déchets, avait endossé le rôle d’un sauveur imprévu. Et Tibishane est d’abord ferrailleur : il fouille le soir dans les poubelles pour y trouver de l’or. Et s’il n’y a pas d’or au moins un peu de cuivre. Et s’il n’y a pas de cuivre au moins des livres qu’il me ramène comme un cadeau de tous les soirs.

Peretz Markish

Peretz Markish

Dans les poubelles des villes du sud, il y a des poèmes écrits par des Juifs, des romans écrits par des Russes encore en vie, des Antillais en exil ou des Arabes en colère, des autobiographies venues d’Inde et d’Afrique ou des chroniques écrites à Istanbul, le monde est devenu littérature jetée à la poubelle et la littérature coule dans mes veines. L’immense bibliothèque des répudiés du monde entier se trouve dans ces tas d’épluchures et d’emballages déchirés que les éboueurs emportent dans leurs camions jusqu’aux incinérateurs de déchets.

Peretz Markish lisant son appel, en 1941, au sein du Comité juif antifasciste

Peretz Markish lisant son appel, en 1941, au sein du Comité juif antifasciste

Hier matin, j’ai décidé d’ouvrir l’Anthologie de la poésie yiddish. Et de commencer à lire des poèmes, ceux de Peretz Markish que je ne connaissais pas. Parce qu’il y a des cigognes dans deux de ses poèmes, et j’ai pris ça pour un signal, une sorte de seuil par où j’allais pouvoir entrer dans les poèmes d’un inconnu.

Premier poème, un fragment de Chutes de neige :

Tempête aux milliers d’ailes
Agrippe en tes griffes mon ventre
— À l’altitude des cigognes
Dans l’éblouissement s’embrase ma tour blanche —
Ni l’argile, ni la brique,
Et ni les mains, ni les chaînes
— De blanches filles écumantes,
Des plumes extirpées des ventres
Et vers les bas s’agenouillent les hauts
— Je suis de nouveau
Je suis de nouveau !…
Tempête aux milliers d’haleines
Sur ma gorge un entrelacs blanc
— Tourbillonnez blancs incendies
Plus vite, vents, toujours plus vite
Cils de l’orage en rage, émiettez-moi,
Vent, allume les lunes blanches
— Versez par les bouches, versez par les outres,
Répandez par-devant, répandez par-derrière
Blanc soufflet et blanc forgeron,
Je suis de nouveau,
Je suis de nouveau !…

Peretz Markish

Peretz Markish

Choisis et traduits par Charles Dobzynski, qui est poète lui aussi, j’ai l’impression que chaque poème de Markish a gardé une grande part de sa puissance en français. C’est la magie des grands passeurs. Dans l’anthologie, il y a une vingtaine de poèmes de Markish, juste assez pour commencer à fasciner. Par exemple Les Amants du ghetto, qui commence par deux vers en coup de poing :

Frénésie pour le sang et le vin. La nuit tombe
Soudain sur le ghetto : C’est la nuit du bourreau —

Esther Markish, l'épouse de Peretz

Esther Markish, l’épouse de Peretz

Chaque poème a ses flammèches à l’intérieur des mots, petite lumière à partager. Et puis il y a des incendies, ils habitent eux aussi dans sa langue. Ne serait-ce que sa devise, que j’ai trouvée sur le site d’Esprits nomades.  le site de Gil Pressnitzer : «Par des sentiers ardus jusqu’aux étoiles.» Comment ne pas faire le lien avec la langue stellaire de Khlebnikov, celle qu’il cherchait dans les méandres de la Volga et jusqu’au Kazakhstan. Ils sont nés à dix ans d’intervalle. Khlebnikov en 1885 dans la steppe, pas très loin d’Astrakhan. Markish en 1895 à Pollonoye, une petite ville d’Ukraine où aujourd’hui, on peut trouver une rue Peretz Markish. Ils ont pu se connaître tous les deux. Ils étaient à Moscou à peu près aux mêmes dates. J’ai cherché dans les photos, si je tombais sur leurs visages côte à côte. Rien trouvé. Je chercherai encore.

Peretz Markish lors de l'enterrement de son ami, le comédien Solomon Mikhoels, en janvier 1948

Peretz Markish lors de l’enterrement de son ami, le comédien Solomon Mikhoels, en janvier 1948

En 1952, Markish a été tué d’une balle dans la nuque dans les caves de la Loubianka. C’est le portail de ce haut-lieu de la terreur que Piotr Pavlenski avait incendié, dans la nuit du dimanche 8  novembre 2015. Markish avait croupi trois années en prison, avant d’être condamné à mort et aujourd’hui, c’est Pavlenski qui est enfermé dans une cellule de Fleury-Mérogis, pour avoir mis le feu à un bâtiment de la Banque de France. Comme tous les poètes yiddish du Comité juif antifasciste, Markish était accusé de nationalisme juif dans un pays malade de la paranoïa du Kremlin. «Le groupe yiddish au sein de l’Union des écrivains était de proportion modeste, écrit Myriam Anissimov dans sa biographie de Vassili Grossman : quarante-cinq écrivains à Moscou, vingt-six à Kiev et six à Minsk. Cinquante-deux d’entre eux allaient payer de leur vie le fait d’être juifs, d’écrire dans une langue juive et d’avoir été membres du Comité juif antifasciste.»

Mais à mesure que je lis les poèmes de Markish, je sais que leur beauté aura plus d’importance à l’avenir que la pauvre folie de Staline. Sinon pourquoi est-ce qu’on écrit des poèmes ?

Je recopie encore un fragment de l’anthologie, pris à Tombée de la nuit.

Une cigogne de bois, le bec longiligne
Se tient, tube aspirant, au bord du puits du soir,
Sur un long pied décharné
Picorant, d’un chant craquetant
La lune toute nue, sur un plateau bleu…
Écorchés tout entiers les cieux,
Tailladés et troués
Par la douleur au loin de l’aboiement des chiens
Et par le pas des mots martèlement ténu
Mais les rues se divisent — leur tension se brise en silence
Et les maisons — par-dessus les toits aux yeux de nuées
Jouent timides, plus bas, plus bas.

Regard de Peretz Markish

Regard de Peretz Markish

Et enlisant Gil Pressnitzer, j’apprends que Markish a été l’ami de Chagall, et ça me fait plaisir d’imaginer ces deux-là discutant, à Paris, pendant que Chagall dessinait le très beau visage de Markish à trente ans. Les poèmes de Peretz ne forment pas encore ce continent d’Eurasie qu’ils deviendront plus tard, avec ses fleuves et ses mers intérieures, mais Markish écrit déjà beaucoup, des poèmes avant tout mais aussi un scénario, des romans et des articles. Un seul roman a été traduit en français, toujours par Dobzynski, mais il est aujourd’hui épuisé. Je vais continuer de chercher ses poèmes, les recopier à l’intérieur d’Un cahier rouge.  Je crois qu’il y a des traductions en anglais, des textes aussi en russe, mais la plupart des grands poèmes des années trente ont été écrits en yiddish.

Il ne faut pas laisser Markish dans l’ombre que notre oubli dessine au fil des jours. Et empêcher qu’on puisse jeter  ses poèmes à la poubelle. Comme un autodafé en douce. Qu’on fasse au moins une loi, en Europe, pour interdire que les poèmes yiddish des poètes assassinés par Staline puissent finir dans un incinérateur de déchets.

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Anthologie de la poésie yiddish, Le Miroir d’un peuple. Présentation, choix et traduction de Charles Dobzynski, Poésie Gallimard, 2000.