★ Toi Zurita et tes poèmes de solitude

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Indien Selk’nam, Patagonie

J’ai d’abord vu ton visage, Zurita, en même temps que j’entendais ta voix dans Le Bouton de Nacre, le film de Patricio Guzmán sur la fosse commune qu’est devenu l’océan Pacifique au large du Chili, depuis que les hélicoptères de Pinochet y balançaient les corps des suppliciés, attachés à un morceau de rail qui les entrainait vers le fond. Toi, tu y parles de ces Indiens, les Selk’nam, les premiers hommes à avoir habité le désert tout au sud du Chili. « C’était une culture complexe et riche. Leurs dessins représentaient tout le cosmos. Ils peignaient leurs corps, les transformaient… Pour ces peuples, les étoiles représentent l’esprit des ancêtres. Que recherchent ces impressionnants télescopes du Nord ? Ils veulent, en réalité… Ils veulent retrouver leurs ancêtres. Faire de l’univers quelque chose de plus proche, de plus familier. Quand les Indiens voyaient les âmes, les esprits de leurs ancêtres, leurs guerriers, l’univers leur devenait familier. Ils savaient que leurs morts étaient là. Aujourd’hui, que veulent, que recherchent les télescopes, les sondes spatiales ? Ils veulent rendre l’univers plus proche. On dirait que tous les progrès ne sont que le résultat d’une immense nostalgie. On veut revenir à quelque chose qu’on savait déjà. On le savait de façon poétique, mais on le savait.»

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Puis le film continue, pour nous montrer les corps jetés dans l’océan depuis l’hélicoptère de l’armée du Chili et c’est ta voix, Zurita, qu’on entend à nouveau : « La cruauté n’a pas de limites. Ils n’ont même pas eu la pitié, la compassion de rendre les corps. C’est écrit dans l’Histoire la plus ancienne : on rend le corps de l’ennemi pour que les proches puissent aller de l’avant. Pour faire son deuil, le corps doit être rendu. Pour que les morts finissent de mourir et que les vivants continuent à vivre. C’est tellement brutal, ce qui s’est passé… au Chili. Dans ces pays. L’impunité est un double assassinat. On tue les morts une deuxième fois. Condamner, retrouver les coupables n’est pas la fin du chemin. Ce n’est que le début.»

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À la fin du Bouton de nacre, ton visage et ta voix surgissent à nouveau. « Quand on regarde la mer, l’eau, on regarde l’humanité tout entière. Ce sont des terres à la fois merveilleuses et ensanglantées. Elles sont marquées par ce que nous avons de pire. Chacun, en fin de compte, dans un monde de victimes et de bourreaux… Il y a des victimes et des bourreaux mais chacun est responsable de tout, des victimes comme des bourreaux. Chaque être humain, personne en particulier. Quand surviennent des choses aussi horribles que toutes celles qui arrivent dans l’Histoire, même si on n’y a pas participé, on est tous responsables. Dans une famille, quand un fils commet un crime, toute la famille est affectée. Cette partie de l’Histoire, associée à l’eau, à la glace, aux volcans, est aussi associée à la mort, au massacre, à l’abus, au génocide… Si l’eau a une mémoire, elle se souviendra aussi de ça. Tout dialogue avec tout, l’eau et les rivières avec les plantes, les brisants, le désert, les pierres, les étoiles… Tout est une grande conversation, un grand échange de regards.»

Dans un de tes poèmes, Zurita, il est écrit Des centaines de corps furent jetés dans les
montagnes, les lacs et la mer du Chili.

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Pour Patrizio Guzmán, tu restes l’un des plus grands poètes chiliens d’aujourd’hui. Il le dit très simplement, quand il présente son film au public. Et je m’en veux parce que je ne connaissais pas tes poèmes, Zurita. Il m’a fallu partir à leur recherche. Essayer de retrouver le refuge que les mots forment à voix basse, dès qu’on peut les mettre encore à nu. Je ne sais pas si on peut rester humain et revenir quand même à ce poème presque mental que tu avais écrit, survivant seul face à l’océan Pacifique, les yeux meurtris pour écrire le premier vers d’Inscription 125 : Laisse-moi t’annoncer, alors, la vie nouvelle.

Ensuite le poème continue. La vie nouvelle a commencé et les oiseaux s’envolent dès qu’ils pressentent le grand lever du jour, juste avant l’aube où tu vas t »avancer, Zurita, pieds nus à travers les hautes phrases qui parcourent maintenant le poème. Quelque chose de lointain frappe au carreau, as-tu encore écrit.

Tes poèmes portent l’alerte. S’ils étaient lus, vraiment lus et traversés à voix basse, nos vies en seraient à jamais amplifiées. Alertées, ébranlées, refusant le saccage, elles deviendraient d’un seul coup le creuset d’un nouveau poème qu’on pourrait murmurer par amour, en espagnol de préférence, les yeux tournés vers le Chili d’où tu avais lancé ton alerte.

Inscription 125

Laisse-moi t’annoncer, alors, la vie nouvelle.
Allons, écoute, il importe peu
qu’elle ne soit pour l’heure que le passage
du vent dans les feuilles
(des préhistoires, des empires, des famines,
des cités fortifiées passent en sifflant
entre les feuilles)
Quelque chose de lointain frappe au carreau.
Dans un autre temps, j’aurais cru que ce n’était
qu’une pierre ; aujourd’hui je sais qu’une pierre
fait aussi partie de ce que je te dis
Laisse-moi, alors, t’annoncer ce qui est nouveau,
ainsi, comme si, soudain, je te prenais entre
mes bras et ce serait le vent
et tu ne le saurais pas

comme si c’était toi-même qui parlais
et tu ne le saurais pas
comme si c’était la mer et tu ne le saurais pas

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Inscription 125, le premier poème de Raúl Zurita, je l’ai découvert sur Terre de compassion, le site de Denis Cardinaux. La traduction de l’espagnol est de Denis Cardinaux, d’après La Vida Nueva, Santiago du Chili, 1994.. J’ai ensuite découvert sept autres poèmes plus récents à l’intérieur de la revue Souffles, traduits par Anne Bats et présentés par Christophe Corp. Revue Souffles, Résister c’est exister, Décembre 2014, Vol. 75, 246-247. Voici le premier des sept poèmes :

LA CROIX DES PAYSAGES

Épilogue

Des centaines de corps furent jetés dans les
montagnes, les lacs et la mer du Chili.
Un rêve a rêvé peut-être qu’il y avait des
fleurs, qu’il y avait des vagues, un océan
qui les redressaient sains et saufs de leurs
tombes dans les paysages. Non. Ils sont morts.

Elles ont été dites, les fleurs inexistantes. Il a
été dit, le matin inexistant.

Santiago,
janvier 2001-mars 2002.

★ Des centaines de milliers d’histoires toutes différentes

Se-questo-è-un-uomo-Primo-Levi-recensione-flaneri.com_-395x600Je savais qu’en commençant à lire Si c’est un homme, j’allais être ébranlé par ce récit que Primo Levi avait ramené de l’enfer. Et j’avais sûrement raison d’avoir un peu peur. Et peur depuis longtemps. Le regard de Levi sur l’expérience du Lager commence par un poème qui est avant tout une mise en garde. Gravez ces mots dans votre cœur. Si c’est un homme qui meurt pour un oui pour un non. N’oubliez pas que cela fut. Si c’est une femme, les yeux vides et le sein froid. Pensez-y chez vous, dans la rue. Sinon votre maison s’écroulera. Sinon la maladie vous prendra. Et les mots qu’il faut graver dans sa mémoire sont sans appel. En 1944, les maîtres d’Auschwitz étaient nazis et SS, aux ordres du IIIe Reich. Mais en lisant Si c’est un homme on pense aussi aux nouveaux maîtres du désastre, celui que racontent les journaux d’aujourd’hui.  On pense aux prisons de Damas ou de Guantanamo, aux camps de travail de Mordovie, au sud-est de Moscou. On pense aussi aux prisons de Turquie surpeuplées d’opposants, aux Centres de Rétention Administrative en France et aux Antilles, où l’on enferme des étrangers et des enfants sans aucune décision judiciaire. Ces nouveaux Lager s’intègrent à un monde ultraviolent, façonné à leur mesure par de nouveaux maîtres du désastre qui n’ont plus besoin d’être SS pour banaliser la démolition d’un homme emprisonné. Il faudra d’immenses écrivains pour trouver le courage de raconter la terreur maintenant décuplée, vécue jour après jour par les détenus de plus en plus nombreux du nouvel ordre ultra-capitaliste.

« Alors, pour la première fois, nous nous apercevons que notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte : la démolition d’un homme. En un instant, dans une intuition quasi prophétique, la réalité nous apparaît: nous avons touché le fond. Il est impossible d’aller plus bas : il n’existe pas, il n’est pas possible de concevoir condition humaine plus misérable que la nôtre. Plus rien ne nous appartient : ils nous ont pris nos vêtements, nos chaussures et même nos cheveux ; si nous parlons, ils ne nous écouteront pas, et même s’ils nous écoutaient, ils ne nous comprendraient pas. Ils nous enlèvent jusqu’à notre nom : et si nous voulons le conserver, nous devons trouver en nous la force nécessaire pour que nous derrière ce nom, quelque chose de nous, de ce que nous étions, subsiste. » (Si c’est un homme)

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Tombe d’un migrant noyé en mer, au cimetière de Catane.

Et je pense à ces tombes, simples et pourtant imposantes, des tombes liées au silence que le maire de Catane a fait tailler pour les migrants noyés en mer, quand personne ne connaissait leur âge ou seulement leur prénom. Ces migrants sont morts dans le plus grand anonymat, écrit Maryline Baumard, dans un article du Monde en 2016. «Ils ont vécu leurs derniers instants dans un canot à côté de gens qu’ils n’ont parfois connu que le temps de l’attente sur une plage libyenne ou égyptienne, ou ont péri, glacés et seuls au milieu des eaux salées.»

Au cimetière de Catane, sur la pierre des dix-huit tombes, un vers d’un poème de Wole Soyinka – Migrant – dont j’ai cherché une traduction en français, sans parvenir à la trouver. « C’est un poème court, explique Enzo Bianco, le maire de Catane. Aussi chaque tombe a son vers, précise-t-il. C’est une bien petite chose, sans doute, que j’ai faite là, mais j’en suis fier. » Ces tombes sont l’absolu contraire des fosses communes d’Auschwitz.

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© Maryline Baumard

Je suis sûr qu’Enzo Bianco a lu Si c’est un homme, lui aussi, quand il se bat pour que l’Europe adopte une politique un peu humaine en faveur des migrants. Ils sont nombreux, sûrement, les Italiens nés dans les années 50 à avoir reçu le récit de Primo Levi, paru deux ans après la fin de la guerre, comme un enseignement. Mais lui n’a pas oublié la mise en garde à la fin du poème : Que votre maison s’écroule si vous ne gravez pas ces mots dans votre cœur.

Les histoires des noyés du cimetière de Catane ont été égarées, impossibles à reconstituer. Leurs corps reposent à l’abri d’une sépulture où le poème de Soyinka remplace les noms et prénoms, les dates de naissance et de mort, mais leurs histoires manquent à nos mémoires déjà saturées de tous ces noms que l’actualité nous impose : 41m5cUqmHXL._SX331_BO1,204,203,200_les noms des dirigeants et des maîtres du désastre sont partout, ceux des noyés se sont perdus dans les profondeurs d’une mer endeuillée. Dans Si c’est un homme, Primo Levi tente le geste inverse et ramène à nos mémoires le nom de Resnyk, un prisonnier polonais de trente ans dont il partage le lit, à l’intérieur du Block 45 : « Il m’a raconté son histoire, et aujourd’hui je l’ai oubliée, mais c’était à coup sûr une histoire douloureuse, cruelle et touchante, comme le sont toutes nos histoires, des centaines de milliers d’histoires toutes différentes et toutes pleines d’une étonnante et tragique nécessité. Le soir, nous nous les racontons entre nous : elles se sont déroulées en Norvège, en Italie, en Algérie, en Ukraine, et elles sont simples et incompréhensibles comme les histoires de la Bible. Mais ne sont-elles pas à leur tour les histoires d’une nouvelle Bible ?»

C’est le travail de patience des romanciers, aujourd’hui, que de recoudre ces histoires simples et incompréhensibles qui se sont perdues dans les eaux de la Méditerranée. Wole Soyinka, Marie Rajablat, Erri de Luca et d’autres ont commencé ce long travail d’écriture dont nous avons besoin pour sortir de la nuit de l’Europe.

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SI C’EST UN HOMME

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non,
Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver,
N’oubliez pas que cela fut,
Non, ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

Primo Levi, Si c’est un homme, 1947

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Anders Ericke, ce monde n’est pas le mien. Tombeau d’un apprenti poète qui venait de mourir en prison

22540140_1624703414217889_7927688198545058863_nFace aux chevaux et aussi loin des barbelés, impossible de ne pas penser à la Maison Centrale d’Arles, au bout de la rue Copernic. À cent mètres de la zone portuaire où on revendait la ferraille. Quatre miradors, avec au nord l’unité pour malades difficiles où trois gardiens avaient conduit Anders, entravé par une ceinture en cuir à bracelets redoublés de métal. Anders «parlait aux murs», m’a expliqué le médecin, oubliant que son patient venait de passer quatre ans à l’isolement, interdit de visites.

Merde à la fin, Anders ne demandait qu’une seule chose, rien que poser encore une fois la main sur un être vivant. Et la possibilité d’une caresse en passant. Ce que l’administration pénitentiaire appelle une «médiation animale». A la prison d’Arles, ce sont des chevaux qu’on utilise pour ces rencontres avec des animaux qui apaisent et responsabilisent les détenus isolés, ceux que leur famille a fini par oublier. Des chevaux de Camargue, de préférence, parce qu’ils sont incroyablement calmes et confiants. Leur seule présence à quelques mètres vous réconcilie avec le monde des créatures en vie de l’autre côté des grilles de sécurité.

Et quand je roule à travers la Camargue, au milieu des grands marais où les chevaux tournent en rond entre aigrettes et hérons, il m’arrive de garer le camion en bordure d’un chemin pour aller me frotter à leurs crinières qui sentent la vase et la sueur du soleil.

Avant-hier, je leur ai annoncé la mort d’Anders, et que j’avais récupéré ses poèmes écrits en allemand au cours des quatre années d’isolement. L’enterrement doit avoir lieu après-demain matin, vendredi. Au cimetière des neuf collines où j’essaierai de lire son poème-testament aux oiseaux. Les chevaux savent qu’Anders attendait d’enfouir son visage de vieux taulard dans leurs crinières que personne ne peignait. Sauvagerie, pure sauvagerie d’une dernière rêverie avant la mort en prison. Et parce qu’elles portent aussi l’odeur des poussières dans le vent du vieux monde, là où les doigts du prisonnier viennent s’emmêler pour caresser l’animal.

IMG_9752Quatre jours plus tard, sur la route du cimetière, un cirque est venu garer ses camions dans la poussière, avant les neuf collines et la cérémonie pour dire au revoir à Anders. Personne ici n’a assez d’imagination pour échapper à la tristesse générale, la perspective d’un enterrement quand la moitié des femmes qu’on a aimées raconte dans les détails de quelle manière un type les a violées en toute impunité, ou bien comment une bande d’excités a pu les terroriser dans un wagon où se rejouait une scène d’Orange mécanique, mauvais remake qui continue quinze ans après de hanter leurs cauchemars.

Par chance, exilée dans une banlieue de Berlin, Marielle a bien voulu me traduire deux des poèmes qu’Anders avait écrits dans sa langue, celle d’Arno Schmidt que personne ne parlait au service des malades difficiles de la Maison d’Arrêt. Le dernier poème porte un titre que la plupart d’entre nous pourraient reprendre à leur compte, «Ce monde n’est pas le mien». En découvrant la traduction ce matin, au milieu des jeunes chats qui règnent de plus en plus en maîtres sur le campement, j’ai pensé que je n’étais pas du tout sûr d’arriver à le lire tout à l’heure, debout face au grand trou où on allait déposer son cercueil en silence. J’ai refait du café, joué un peu avec les chats sur le qui-vive et regardé le ciel qui se dessinait peu à peu de l’autre côté des lignes haute tension. Je crois que j’avais peur et maintenant que l’heure de l’enterrement approchait, je ne voulais pas que ma voix tremble en lisant chacun des mots d’un apprenti poète qui venait de mourir en prison.
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Ce monde n’est pas le mien

Pourquoi ajouter un poème
aux millions de poèmes
déjà écrits depuis des siècles ?
Pour expliquer
encore une fois
que le monde sous nos yeux
appartient à l’esprit des prisons
des parcs animaliers
et des grands camps de réfugiés
que j’ai pu voir à la télé.
Ce monde n’est pas le mien
je l’ai dit cent fois
mais tu n’avais pas envie
d’écouter mes histoires.
C’est le monde des contrôleurs
et des gardiens qui attendent.
Un monde de flics alcoolisés
et de verrous électroniques
où on oublie le corps des femmes
à peau douce en allant
vider ses poches avant la fouille
au cas où
j’aurais pu cacher mon poème
tout chiffonné
dans la tiédeur de mon anus.

Anders Ericke,
Arles, septembre 2017
Traduction de l’allemand par Marielle Leroy et Tieri Briet.