
Ahmet Altan photographié par Marc Melki
À İlhan Sami Çomak, poète kurde emprisonné depuis vingt trois ans dans la prison de Kiklar, en Turquie.
L’eau du puits a gelé dans la nuit et Ahmet Altan a été condamné à mourir en prison. La nuit peut continuer maintenant, le gel peut rendre l’eau presque aussi dure que la pierre mais Ahmet Altan est écrivain avant tout, un écrivain acharné et il continuera d’écrire du fond de sa cellule, dans la prison de Silivri jusqu’au jour de sa mort. Obstinément.
Aux juges et aux procureurs qui l’accusent, il a répondu par écrit en les accusant à son tour d’appartenir à un appareil judiciaire déjà mort en Turquie, et que l’odeur de ce cadavre empestait l’air que respirait le peuple turc. Ahmet Altan n’a pas peur quand il écrit. De quoi aurait-il peur quand le reis turc, dans son palais présidentiel, a exigé que l’écrivain et son jeune frère soient condamnés à perpétuité tous les deux ?
« Erdoğan, prends garde au silence.
Les yeux des enfants affamés habitent à l’intérieur de ce silence.
[…] Comment étoufferez-vous ce silence.
Une société toute entière vit dans le malheur.»
Erdoğan est venu porter la mort jusqu’en France, en janvier, et si nous laissons mourir un seul écrivain en prison, c’est que la mort aura fait sa besogne jusqu’au bout. Les mots de l’écriture sont puissants. Ils portent le pouvoir d’empêcher la mort de régner. Sur quoi pourrions-nous écrire d’autre, quand un seul romancier est condamné à mourir en prison ? La littérature a forgé ce pouvoir de réveiller nos consciences, de nous tenir en alerte, en colère, en guerre contre la mort. Alors écrivons contre Erdoğan, contre la maladie de la mort qui règne à Ankara, contre la mort des romanciers et des poètes à l’intérieur des prisons turques.
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- La plaidoirie d’Ahmet Altan face à ses juges. En anglais.
- Je ne reverrai jamais le monde, par Ahmet Altan, The New York Times, 28 février 2018. En anglais.
- Ilhan Çomak, 22 ans en prison sans jugement, Kedistan, 4 octobre 2016. En français
- Pétition pour la libération d’Ahmet Altan, condamné à la perpétuité.
Je savais qu’en commençant à lire Si c’est un homme, j’allais être ébranlé par ce récit que Primo Levi avait ramené de l’enfer. Et j’avais sûrement raison d’avoir un peu peur. Et peur depuis longtemps. Le regard de Levi sur l’expérience du Lager commence par un poème qui est avant tout une mise en garde. Gravez ces mots dans votre cœur. Si c’est un homme qui meurt pour un oui pour un non. N’oubliez pas que cela fut. Si c’est une femme, les yeux vides et le sein froid. Pensez-y chez vous, dans la rue. Sinon votre maison s’écroulera. Sinon la maladie vous prendra. Et les mots qu’il faut graver dans sa mémoire sont sans appel. En 1944, les maîtres d’Auschwitz étaient nazi

les noms des dirigeants et des maîtres du désastre sont partout, ceux des noyés se sont perdus dans les profondeurs d’une mer endeuillée. Dans Si c’est un homme, Primo Levi tente le geste inverse et ramène à nos mémoires le nom de Resnyk, un prisonnier polonais de trente ans dont il partage le lit, à l’intérieur du Block 45 : « Il m’a raconté son histoire, et aujourd’hui je l’ai oubliée, mais c’était à coup sûr une histoire douloureuse, cruelle et touchante, comme le sont toutes nos histoires, des centaines de milliers d’histoires toutes différentes et toutes pleines d’une étonnante et tragique nécessité. Le soir, nous nous les racontons entre nous : elles se sont déroulées en Norvège, en Italie, en Algérie, en Ukraine, et elles sont simples et incompréhensibles comme les histoires de la Bible. Mais ne sont-elles pas à leur tour les histoires d’une nouvelle Bible ?»
Face aux chevaux et aussi loin des barbelés, impossible de ne pas penser à la Maison Centrale d’Arles, au bout de la rue Copernic. À cent mètres de la zone portuaire où on revendait la ferraille. Quatre miradors, avec au nord l’unité pour malades difficiles où trois gardiens avaient conduit Anders, entravé par une ceinture en cuir à bracelets redoublés de métal. Anders «parlait aux murs», m’a expliqué le médecin, oubliant que son patient venait de passer quatre ans à l’isolem
Quatre jours plus tard, sur la route du cimetière, un cirque est venu garer ses camions dans la poussière, avant les neuf collines et la cérémonie pour dire au revoir à Anders. Personne ici n’a assez d’imagination pour échapper à la tristesse générale, la perspective d’un enterrement quand la moitié des femmes qu’on a aimées raconte dans les détails de quelle manière un type les a violées en toute impunité, ou bien comment une bande d’excités a pu les terroriser dans un wagon où se rejouait une scèn